Hommage à Jean-François Marquet

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Jean-François Marquet
 

Jean-François Marquet, in memoriam

 

La voix singulière de Jean-François Marquet s’est tue, mettant fin pour moi à soixante années d’une amitié sans nuages et de dialogue philosophique. Ce dialogue avait pris naissance pendant les années passées dans ce lieu que Jules Ferry appelait « un doux couvent laïque », à savoir l’ENS de Saint-Cloud. Puis il s’est poursuivi sans interruption tout au long de notre enseignement, au Lycée d’abord, puis à l’Université. Nous avions suivi les leçons des mêmes maîtres; nos préférences nous portaient vers l’Histoire de la Philosophie. Très tôt, Jean-François Marquet s’est spécialisé dans l’étude de l’idéalisme allemand; son Diplôme d’Etudes Supérieures déjà portait sur la philosophie de Hegel, et ce n’est qu’après l’Agrégation qu’il s’est résolument consacré à l’étude de la philosophie de Schelling, dont il deviendra le grand spécialiste en France après la soutenance de sa magistrale Thèse de Doctorat d’Etat, Liberté et existence. Essai sur la formation de la philosophie de Schelling. Son oeuvre, abondante, toujours située sur le plan de la spéculation métaphysique et exprimée dans une conceptualisation exigeante, soit s’attache à l’analyse d’une thème comme celui de la singularité par exemple, soit regroupe des études traitant d’un point particulier de la doctrine des grands philosophes, essentiellement allemands, de Fichte à Nietzsche et Heidegger. Son dernier recueil, intitulé Chapitres (Belles-Lettres) sera de ce type, et son étonnante richesse révèle la culture universelle, en même temps que le lumineux talent d’exposition, de l’auteur. Ajoutons à cela ses grands Cours de Sorbonne, demeurés inédits, exception faite pour le Cours d’Agrégation consacré à la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel.
Marquet fut un immense lecteur, allant toujours aux textes eux-mêmes, dans leur langue et dans leur intégralité, et les méditant avec une probité philologique qui toujours fit mon admiration. Il dénichait des textes rares et des auteurs injustement méconnus, et souvent me prêtait des ouvrages anciens qu’il traquait dans les sombres échoppes des bouquinistes de Paris et de province…
Mais l’oeuvre de Jean-François Marquet ne se signale pas seulement par le savoir et le talent; il fut  – et il est souhaitable que la postérité s’en aperçoive un jour –  un prince de la pensée dont la démarche se fit, pour reprendre l’expression de Nietzsche, « à pas de colombe ». Nul en effet ne fut plus réservé, plus éloigné de l’art du bateleur si prisé de nos jours, ni plus modeste que lui, l’incarnation même du philosophe aux prises avec le travail de l’esprit et trouvant en lui seul sa jouissance. Et pourtant le recueillement méditatif ne le coupa jamais des autres : il fut un homme bon, toujours soucieux par exemple des personnes qui travaillaient sous sa direction, et ses qualités de cœur l’emportent peut-être encore, dans mon souvenir, sur les qualités de son esprit, si grandes furent-elles.

Gilbert Romeyer Dherbey
Professeur émérite. PARIS-IV Sorbonne

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