Michel Bussi

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 « Savoir que mes romans sont lus, c’est ça mon vrai luxe ! »

 

Michel Bussi

Michel Bussi est l’un des écrivains préférés des français. Ce romancier qui caracole toujours et encore en tête du box-office des meilleures ventes avec Marc Levy et Guillaume Musso, est un homme d’une simplicité désarmante. Il vous reçoit chez lui, avec un petit café, un grand sourire et son admirable gentillesse. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais une critique envers les autres romanciers, il n’est que patience, écoute et immense bienveillance envers l’humanité toute entière. Lui qui scotche un million de lecteurs à chacun de ses romans, avec ses scénarios haletants, son souffle, sa subtilité et son sens du suspense; lui à qui la vie a servi « le grand jeu » en matière de succès littéraire, lui que le public adule, est tout le contraire d’une star. Il est juste content d’écrire des romans parce qu’adolescent, il adorait en lire ! Michel Bussi ne revendique rien, ne recherche ni les honneurs, ni la gloire. Et comme la gloire n’en fait qu’à sa tête, elle est venue à lui, sans qu’il la sollicite. Les choses se sont agencées comme par miracle. La grâce… Non content d’être un écrivain prolixe et doué, il est aussi Professeur de géographie à l’Université de Rouen, et il dirige un laboratoire au CNRS. Un petit prodige, on vous dit… Et ce petit prodige vient de sortir, le 4 mai dernier, un nouveau roman « Le Temps est assassin ». A dévorer au plus vite !

 

 

Le 4 mai, votre nouveau livre, « Le temps est assassin » est sorti en librairie. Il était annoncé à la « Une » d’Amazone depuis plusieurs jours. Qu’est-ce que cela fait d’être une star de la littérature ?

Je ne suis pas une star de la littérature, loin de là ! C’est vrai que cela fait plaisir lorsqu’on sort un nouveau livre, de se dire qu’il ne va pas sortir dans l’anonymat le plus complet, qu’il aura la chance d’être à la fois diffusé, lu, qu’on est à peu près sûr qu’il y a beaucoup de gens qui vont l’acheter, ce qui n’est pas le cas pour beaucoup d’auteurs. Evidemment, c’est une chance inouïe de se dire que tous les projecteurs sont braqués sur vous ! Et au final, cela donne moins de pression !

 

Qu’est-ce que cela fait d’être dans le tiercé gagnant des écrivains les plus lus en France ? Est-ce bon pour l’ego ?

La première fois que j’ai été dans le TOP 10, ça m’a donné un coup au cœur. Je me retrouvais dans un classement où les neuf autres auteurs étaient forcément des écrivains très lus, et parmi eux, il y avait même des auteurs que j’aimais. Etre à la troisième ou à la huitième place, pour moi, c’était pareil. Cela dit, il faut relativiser, cela reste quand même un palmarès virtuel.

 

Cela fait si longtemps que votre nom figure dans ces classements que vous êtes blasé !

Détrompez-vous, cela ne fait pas si longtemps, cela fait juste trois-quatre ans ! Mais c’est seulement un classement parmi tant d’autres. Là où je suis troisième aujourd’hui, c’est dans un classement du Figaro qui fait référence actuellement. Un peu comme les César, ou les Molière !

 

800 000, un million d’exemplaires, pareils tirages donnent le vertige. Pourtant vous vivez très simplement en Normandie, dans une propriété sans luxe ostentatoire, ni esbroufe, dans une forme de discrétion… A croire que vous n’avez rien changé de vos habitudes. Cette sagesse, c’est votre côté intellectuel ?

Je ne crois pas ! On n’a pas besoin d’être un intellectuel pour avoir cette sagesse-là ! C’est plutôt en conformité avec ce que j’écris. Je ne suis pas devenu écrivain pour parvenir à un statut social, avoir une reconnaissance médiatique ou que sais-je encore. Je me revois comme lecteur adolescent à dévorer des livres et à m’évader avec eux. C’est ce qui m’a donné envie d’écrire et le miracle s’est réalisé puisque je suis devenu écrivain. Mon seul plaisir aujourd’hui, c’est d’arriver à grappiller du temps pour écrire mes histoires. Savoir que mes romans sont lus, c’est ça mon vrai luxe !

 

Donc vous ne courez-vous après les mondanités, la vie parisienne ?

Vraiment pas !

 

Habitez-vous depuis longtemps à Darnetal, à côté de Rouen, dans cette charmante maison entourée d’herbes, d’arbres, d’une rivière, et de trois canards sauvages que vous nourrissez tous les jours ?

Depuis toujours ! Depuis 20 ans !

 

Donc, malgré le succès, vous n’avez rien changé à vos habitudes !

Oui !

 

Manifestement, l’argent ne vous grise pas ! Picasso disait à sa fille Maya : « il faut vivre modestement mais avec beaucoup d’argent en, poche. » D’accord avec lui ?

Je ne suis pas d’accord ! On peut vivre modestement avec peu d’argent en poche ! Quant à moi, je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup d’argent en poche ! C’est l’expression « en poche » qui me gêne. La citation de Picasso, je la comprends ainsi : il faut vivre modestement mais tout en laissant entendre qu’on a beaucoup d’argent. Moi, je crois qu’on peut vivre modestement tout en étant modeste…

 

Etes-vous courtisé par les grandes maisons d’édition qui souhaiteraient vous voir rejoindre leur rang ?

Lorsque j’ai commencé à publier, j’étais chez un éditeur régional, qui a édité mon premier roman, « Gravé dans le sable ». Ainsi, que les trois suivants. Ensuite, je suis passé aux « Presses de la Cité ». Et depuis, je leur suis fidèle !

 

Décidément, vous êtes un homme fidèle, fidèle à votre maison, fidèle à votre éditeur !

C’est vrai ! Etre courtisé par les maisons d’édition, c’est un peu comme en amour : si on ne laisse pas entendre que l’on est susceptible d’aller voir ailleurs, si l’on n’est pas disponible, il n’y a aucune raison d’être courtisé. Dans ce cas-là, je ne crois pas que les maisons d’éditions viennent vous racoler.

 

Fayard est quand même venu chercher Michel Houellebecq en lui proposant « le transfert du siècle ». Mais peut-être Houellebecq a-t-il une image plus sulfureuse que la vôtre !

C’est vrai ! On a vu Vargas changer de maison d’éditions, Legardinier aussi. Il y a de très gros vendeurs qui peuvent être amenés à changer de maison d’édition. Un auteur qui veut changer d’éditeur fait savoir qu’il est disponible. A partir du moment où un auteur, comme moi, dit ouvertement qu’il est très bien chez son éditeur, je crois qu’il y a quand même une certaine élégance à ne pas le débaucher. Mais, si un jour je laissais entendre que je cherchais un autre éditeur, je pense qu’il aurait certainement du monde sur les rangs !

 

 Avez-vous eu des romans portés à l’écran ?

Pas encore ! C’est en cours. Ils ont été achetés. Il y a « Nymphéas noirs », « N’oublier jamais », « Ne lâche pas ma main ».

 

Vous écrivez : « je sais ce qui plait au public ». Est-ce à dire qu’il y a des recettes en matière de littérature ?

Je ne crois pas, j’en suis même persuadé : Il n’y aucune recette ! On peut même affirmer que la quasi-totalité des plus grands succès littéraires était totalement imprévisibles. Personne n’aurait pu les prévoir. Après coup, on peut tout expliquer mais pas avant ! Quant à moi, j’écris des choses assez différentes. Au début, j’ai eu du mal à me faire éditer, parce que j’étais un peu « transgenre », les éditeurs n’y croyaient pas vraiment. Par exemple, mon roman « Nymphéas noirs » est à la fois un roman policier, un roman qui parle de l’impressionnisme, un roman psychologique et un roman qui n’est pas historique. Quand, je l’ai l’envoyé à des maisons d’éditions, personne n’en voulait parce qu’il ne rentrait pas dans les cases. Il y a des éditeurs qui publient du thriller, ceux qui publient du terroir etc. « Nymphéas noirs » ne rentrait dans aucune case précise, alors j’ai créé la case !

 

Donc, vous ne cherchez pas à flatter le plus grand nombre…

« Flatter », cela voudrait dire que l’on va dans le sens de ce que le public attend. Or, c‘est vraiment l’inverse qui se passe. Je crois que l’écrivain a une intuition. Quand je parle de l’intuition de l’écrivain, je fais allusion à cette espèce « d’instinct » qui fait que l’écrivain pressent, devine, sait ce qui va surprendre le public. Il sait comment émouvoir, il sait comment emmener son public dans telle ou telle direction. Cela veut dire que l’écrivain anticipe de façon intuitive la réaction du public. Quand j’écris un roman comme « Le temps est assassin », je me dis, il va plaire pour telle ou telle raison. Parce que j’y mets tel ou tel ingrédient et ça va fonctionner à cause de cela.

 

Etes-vous sûr à ce point-là de vous ?

Oui ! Par exemple, sur le site Babelio, l’on trouve beaucoup de commentaires, de critiques d’anonymes sur les romans qui sortent. C’est amusant de voir que les gens reprennent toujours les mêmes citations de l’auteur et que ces citations sont clairement celles dont on est le plus fier. C’est presque imparable !

 

Vous avez un rythme de croisière : vous éditez un livre par an. Comment faites-vous pour tenir ce rythme ? La discipline ?

Oui, la discipline. Cela dit, mon temps d’écriture n’est pas très long. Je suis assez sûr de moi dans l’inspiration, c’est-à-dire que je vais assez vite sur l’invention de l’histoire, les idées, les fulgurances, la vision construite du livre et sur les choix que j’ai à faire. Sinon, on peut ruminer un roman pendant trois ans, dix ans. Bien sûr, je travaille beaucoup le style. C’est quatre-vingt-dix pour cent du travail. Je passe beaucoup de temps aux relectures, à la fluidité. C’est ça, d’ailleurs, le vrai temps de travail.

 

Adolescent, aviez-vous rêvé cette vie-là ?

Forcément ! Et j’ai réalisé mon rêve !

 

Estimez-vous avoir réussi votre vie ?

Du côté écriture, globalement oui… Il y a même là quelque chose qui relève du miracle pur !

 

Dans les « Nymphéas noirs », votre héros affirme que les gens qui ont un don et du succès doivent se protéger de la jalousie des autres. Avez-vous été victime de la médisance ?

Je n’ai pas été victime de la médisance parce que je me protège assez. On est victime lorsqu’on s’expose beaucoup. Plus on s’expose, plus on risque. Si on donne le bâton pour se faire battre, si on va souvent à la télé, il y a effectivement ce risque…

 

Voulez-vous dire que vous êtes dans un retrait volontaire ?

Je ne refuse pas toutes les émissions de télévision, mais si on reste modeste, on ne donne pas prise aux critiques. Surtout, je ne pense pas revendiquer plus que je n’ai… Je n’ai pas de posture, je ne cherche pas les honneurs. Par exemple, le prix Goncourt ne m’intéresse pas. Mon désir, c’était vraiment d’écrire des histoires, d’être un enfant lecteur, un adolescent lecteur, un adulte lecteur. Passer de l’autre côté de la barrière en étant celui qui raconte les histoires et que les gens aient envie de lire, ça c’est extraordinaire ! C’est une chance inouïe ! Me dire que je suis parmi les auteurs qui procurent du bonheur au lecteur, eh bien, cela me suffit amplement, cela me comble.

 

En fait, vous êtes à votre place !

C’est ça ! Je veux être à ma place ! Je ne veux pas être au-dessus. Je suis très conscient de ce que je sais faire et de ce que je ne sais pas faire. Par exemple, chez Michel Houellebecq, il y a des trucs que j’adore, d’autres que j’aime un peu moins, mais je sais que je ne saurais pas faire ce qu’il fait. Je n’ai pas ce talent-là, le talent de la provocation…

 

Vous êtes une personnalité en vue. Quelles sont les servitudes de la gloire pour un professeur de géographie à l’Université ?

A force, les gens se sont habitués à moi à l’Université, disons que nous cohabitons en bonne harmonie ! La seule servitude, s’il y en a une, c’est qu’à un moment donné, on ne vous voit que comme un écrivain. Et ça, c’est un peu lassant à la longue.

 

Michel Bussi, qu’est-ce qui vous fait plaisir dans l’existence ?

La surprise permanente. L’imprévisible. L’idée qu’un jour ne ressemble pas au précédent ni au suivant. C’est le fait de vivre plein de vies. De passer d’une chose à l’autre, c’est l’urgence permanente. C’est le sentiment de boulimie, la multiplicité des choses à faire.

 

Qu’est-ce qui vous rend joyeux ?

J’aime beaucoup le jeu ! Ne pas se prendre au sérieux, faire semblant !

 

Quelles sont les faiblesses du « maître du polar » ?

C’est un peu galvaudé comme expression « maître du polar », non ? Surtout que mes romans ne pas forcément des polars ! Quant à mes faiblesses, disons que je suis assez peu sûr de moi en général. Et puis, je souffre d’un sentiment d’imposture. Quand vous êtes en train d’écrire votre bouquin tout seul, que vous hésitez sur un mot et que vous vous dites que cela va partir à un million d’exemplaires alors que votre choix est une espèce d’indécision, oui, il y a un sentiment d’imposture. On se dit pourquoi c’est mon truc qui va se vendre alors que je suis en train de le bricoler. Et puis vous vous relisez et vous ne trouvez pas ça terrible. A ce moment-là, il est difficile de se défaire de ce sentiment d’imposture. Cela dit, ce doute permanent encourage l’exigence, sinon vous devenez vite mauvais.

 

Qu’est-ce qui vous fait peur sur cette terre ?

Ce qui me fait peur ? Ne pas avoir le temps de terminer toutes les histoires que j’ai en tête !

 

Vous êtes professeur à l’Université de Rouen et vous dirigez un laboratoire au CNRS. Comme dans « Indiana Jones » toutes les étudiantes de la Fac doivent être amoureuses de vous. Ecrivent-elles « I love you » sur leurs paupières ?

Il faudrait qu’elles soient au premier rang pour que je puisse m’en apercevoir ! Non, plus sérieusement, je ne crois pas qu’elles soient amoureuses de moi ! Elles ont l’âge de ma fille ! A 20 ans, on ne fantasme pas sur des écrivains de 50 ! « Indiana Jones », c’est un film; dans la réalité, les choses se passent toujours différemment !

 

Ecrivez-vous pour séduire ?

Forcément on écrit pour séduire, et donc indirectement pour être aimé. Mais dans mon cas, il y a une espèce de pudeur, d’élégance qui fait que je ne m’expose pas directement puisqu’il y a un filtre créée par l’histoire. C’est différent d’un romancier qui fait de l’autofiction, qui écrit à la première personne. En écrivant à la troisième personne, je reste à l’écart. Je vais regarder les gens aimer mes livres. Cela dit, je reconnais qu’il y a une part d’égocentrisme dans tout ça : c’est vrai que lorsque je vois mes livres, mes affiches dans les vitrines des librairies, c’est assez agréable. Mais, sincèrement, je suis dix fois plus content de voir quelqu’un acheter mon livre, et le lire. C’est ça qui me plait vraiment !

 

Vos héroïnes sont des pin up, des femmes belles comme le jour. Etes-vous amoureux d’elles au point de dire comme Balzac au moment de mourir : « Appelez-moi Bianchon ! » (Bianchon étant le médecin de la « Comédie humaine ») 

Non ! D’une part, parce que je n’ai pas de héros récurrent, et puis mes héroïnes ne sont pas toutes si belles ! Quand j’écris une histoire, je connais déjà la fin. Dans « Nymphéas noirs », au premier chapitre, je sais que c’est Stéphanie, qu’elle a 80 ans et qu’elle a raté sa vie. Après, si je tombe amoureux de Stéphanie quand elle a trente ans, l’histoire est déjà écrite, donc je ne peux pas éprouver le même sentiment ! Et puis, je me mets dans la tête de Stéphanie, donc Stéphanie, c’est moi, je ne peux pas tomber amoureux d‘elle puisque c’est moi !

 

Madame Bovary, c’est moi !

En effet ! Quant à Balzac, peut être à la fin de sa vie, était-il devenu un peu fou au point de croire que l’un de ses héros était un homme réel…

 

A travers votre écriture, on vous devine esthète, sensible, affectif. Etes-vous un sentimental ?

Oui, je pense ! Et puis, je suis aussi nostalgique, mélancolique…

 

A la question : « pourquoi écrivez-vous », Valéry répondait « Par faiblesse », et Beckett « Bon qu’à ça ! » Et vous, Michel Bussi, pourquoi écrivez-vous ?

Par devoir ! J’ai en moi une espèce de certitude qu’il y a des histoires qui doivent exister. C’est l’idée que quand on a une sorte de talent, de don, on n’a pas droit de le laisser mourir…

 

C’est une mission, alors…

Oui ! Une mission ! Il y a une histoire qui s’impose et je me dis, il faut que je l’écrive ! Il faut qu’elle existe et si en plus le succès est au rendez-vous, alors allons-y !

 

Avez-vous eu une enfance équilibrée ?

Oui, avec quelque aléas…

 

Mauriac disait : « notre vie vaut ce qu’elle nous a coûté d’efforts ». Vous faites mille choses à la fois : prof de fac, vous dirigez un laboratoire au CNRS, vous êtes un écrivain prolixe. Voulez-vous avoir mille vies en une vie ou cherchez-vous à faire reculer la mort ?

Mille vies en une vie ! Faire reculer la mort, c’est plus compliqué ! La seule prise que l‘on ait, c’est d’avoir mille vies en une vie !

 

Pensez-vous comme Hemingway qu’un écrivain est quelqu’un qui cherche à exorciser la tragédie qu’il porte en lui ?

Oui ! Je pense aussi que je suis né avec ce goût pour raconter des histoires. D’aucuns peuvent avoir un certain nombre de traumatismes, une vie compliquée mais ils ne seront jamais écrivains parce qu’ils n’ont pas de don. D’autres ont un don, mais ils ne deviendront jamais écrivain parce qu’ils n’ont pas eu ce déclic. L’écrivain, c’est la rencontre des deux, une alchimie, un don, une éducation qui fait qu’on est capable d’écrire, qu’on a cette imagination, cette subtilité.

 

Hemingway toujours. Il disait à son ami F. Scott Fitzgerald : « Il faut que tu sois blessé à mort pour écrire ». Selon vous, est-ce à ce prix que l’on écrit bien ?

Peut-être. Pas à mort, mais oui, il faut être blessé parce que ce que l’on écrit le mieux, ça vient des blessures, des fêlures. Après, l’élégance, c’est que cela ne se voit pas trop. Quelqu’un qui aurait une vie lisse aurait plus de mal à se projeter dans quelque chose qui relève du drame. Ou alors, il lui faut un talent supplémentaire. Quelqu’un qui n’a jamais connu de déception amoureuse, quelqu’un qui n’a jamais connu le deuil, peut-il imaginer toutes ces émotions, cela semble peu probable…

 

Delphine de Vigan dans son dernier roman « D’après une histoire vraie », écrit : « Ta famille a engendré l’écrivain que tu es. Ils ont créé un monstre. Et le monstre a trouvé le moyen de faire entendre son cri. De quoi crois-tu que sont faits les écrivains ? Vous êtes le produit de la honte, de la douleur, du secret. Vous venez de territoires obscurs, innommés ou vous les avez traversés. Des survivants, voilà ce que vous êtes, chacun à votre manière, et tous autant que vous êtes. » C’est quoi votre secret, Michel Bussi ?

Je ne suis pas forcément d’accord avec ça. J’ai lu son bouquin qui est réussi d’ailleurs (dedans, il y a une espèce d’impudeur intéressante, un flou entre la fiction et la réalité, et on ne sait jamais si on l’est dans le vrai ou le faux.) Il y a un vrai débat là-dessus : l’écrivain doit-il écrire une fiction ou doit-il mettre ses tripes sur la table ? Je crois que chaque écrivain a sa propre façon d’écrire mais il n’a pas forcément besoin d’écrire avec ses tripes. Pour moi, c’est toujours une question de distance. On peut écrire au premier degré ou être un écrivain fabuleux en écrivant à une distance folle de ce que l’on est, parce que c’est cela qui est extraordinaire, puisqu’il devient presque impossible de retrouver l’écrivain derrière ce qui a été écrit. On peut faire des chefs-d’œuvre extérieurs à soi. Je pense à Tolkien et à tous ses livres qui sont nés de son imagination. Ou à des femmes sages, mère de famille anglaise, qui écrivent des horreurs.

 

Lacan dit que « L’art, c’est l’inconscient qui parle à l’inconscient ». N’est-ce pas les non-dits que l’on écrit ?

Oui c’est ça ! Mais je trouve que c’est plus beau quand c’est inconscient.

 

Vos romans sont sacrément bons. Impossible de les lâcher quand on les commence. Est-ce parce qu’ils sont très construits ?

Je crois. Dans « Nymphéas noirs », c’est une construction à plusieurs entrées, à plusieurs niveaux, une espèce de toile. Ce type de construction marche quand ce n’est pas trop linéaire, que ce n’est pas seulement un chapitre qui renvoie à une fin ouverte. C’est quelque chose qui est fait de pistes multiples, ainsi les lecteurs peuvent avoir des idées très différentes du roman. Je construis mes romans en grande partie bien avant de les écrire, et au fil de l’écriture, je les complexifie encore. Il faut que j’aie un vrai canevas en tête. La psychologie naît de la construction. Et inversement. D’ailleurs, les deux sont liées. Si l’on voit les coutures, si la construction arrive avec ses gros sabots, cela ne marche plus. Je commence par travailler les coulisses et après on voit la scène… Mais il n’y a que moi qui connais les coulisses !

 

Dans vos romans, à la fin, il y a toujours un espoir. Comme si au fond de l’abjection se levait un ange. C’est ça, la vérité de la vie ?

Je ne sais pas si c’est la vérité de la vie parce qu’il y a plein de gens qui ne connaîtront jamais cet envol de l’ange, hélas pour eux. Il y a forcément des gens qui vont vivre des vies d’espoir, qui attendront toute leur vie cette grâce et seront déçus, car ils partiront sans l’avoir connu. Dans mes romans, j’essaye d’avoir une empathie pour mes héros, ce qui fait qu’il y a des fins douces-amères. Je ne veux pas être dans quelque chose qui soit complètement noir et « désespérant ». Je veux préserver cette note d’espoir… J’aime les gens qui ont une fêlure mais qui ne s’apitoient pas sur leur sort. Ceux qui ont cette petite étincelle en plus, cette petite lumière…

 

Michel Bussi, aimez-vous les mots, les triturer, les agencer ? Etes-vous en quelque sorte un travailleur du verbe ?

Oui, j’aime beaucoup les mots. Et de plus en plus, d’ailleurs….

 

Justement, votre style a de l’allure, il est enlevé, fluide, rythmé. Mais ce que j’aime le plus dans vos romans, c’est votre subtilité. Vous êtes un homme perspicace…

C’est gentil… Surtout que c’est rarement ce que l’on voit chez moi. Et ça me touche d’autant plus. Souvent, les lecteurs, les libraires ou les critiques mettent en évidence le fait que mes romans sont des romans à suspense et c’est sans doute ce qui fait ma force ou ce qui plait au public. Mais, je trouve cela intéressant que l’on me dise que j’ai de l’acuité…

 

Nietzsche disait que pour être heureux, un homme doit trouver son lieu, son terroir, son soleil. La Normandie présente dans tous vos romans semble vous enivrer merveilleusement puisqu’au fil des livres, vous la décrivez inlassablement. C’est votre côté géographe ? Ou cette terre, c’est votre mère ?

Je suis normand ! Il y a forcément un côté géographe. Mais il y a aussi l’idée que l’on écrit plus facilement, plus subtilement sur ce que l’on connait. Je m’inspire des endroits que je connais pour créer des lieux.

 

Dans votre premier roman « Gravé dans le sable » vous ne connaissiez pas les codes du polar. Vous avez inventé, imaginé vos propres règles. Kant dit que « Le génie c’est d’inventer ses propres règles » ! Mais peut-on apprendre les codes de l’écriture du roman policier ? Y a t-t-il des ateliers d’écriture pour ça ?

En effet, il y a des codes pour le polar. Reste qu’ils ne figurent pas dans : « J’apprends à écrire un polar pour les Nuls » ! Je pense que l’on apprend en lisant et en se disant spontanément : « ce rebondissement c’est bien, cette ficelle, ça me plait, pourquoi ça me plait ? Pourquoi ça marche ? » Les codes sont faits pour être dynamités. En effet, rien de pire que de faire un copier coller de trucs déjà vu. Par exemple, si je prends le thème des« Nymphéas Noirs », c’est une femme qui s’ennuie auprès de son mari et qui rêve d’une autre vie. Elle rêve de rencontrer le Prince charmant. Elle se dit quand j’étais jeune, j’avais beaucoup de talent, beaucoup de rêves et finalement, je suis en train de me faner et de m’ennuyer avec ce « con ».C’est l’histoire de Madame Bovary. Après, autour de cette idée on ne peut plus banale, je dynamite les codes, je réécris cette histoire universelle mais différemment. Cela donne « Nymphéas noirs ». Au final, l’impression qui reste, c’est que cette femme était une gamine très douée, qu’elle a vécu ensuite auprès d’un meurtrier qui s’entêtait à tuer tous les gens qui l’approchaient. C’est une métaphore. Dans la vraie vie, les gens ne tuent pas les gens qui s’approchent de votre moitié. Il n’empêche, on peut avoir auprès de soi, quelqu’un qui vous vampirise, un cinglé qui vous éloigne de vos passions, soi-disant par amour… Concernant les ateliers d’écriture, je crois qu’ils sont d’une utilité pour ceux dont l’accès aux mots est compliqué, ceux qui souffrent d’une forme d’inhibition, ceux qui n’arrivent pas à franchir le pas. Que quelqu’un les incite à écrire, à écrire avec leurs propres mots, à inventer leur style, peut être tout à fait stimulant. C’est comme un psy qui dirait : « vous avez tout en vous, et je suis simplement là pour vous aider à faire sortir ce qu’il y a en vous. »

 

Vous dites que Serge Brussolo est votre maître. Qu’aimez-vous en lui ?

C’est un Dieu pour inventer des mondes, des situations imaginaires ! Il a une façon incroyable de filer les choses, il part d’une hypothèse improbable et après tout se transforme, il y a une espèce de machine qui se met en marche qui fait que l’on rentre dans son imaginaire. Il nous entraîne avec lui, dans son monde. Oui, il y a une forme de génie ! En science-fiction, c’est un maître…

 

Votre dernier roman s’intitule « Le temps est assassin». Je ne l’ai pas lu encore mais j’ai remarqué que les romans qui marchent le mieux aujourd’hui, ceux de Marc Levy et Guillaume Musso, s’entêtent à nous faire croire que nous sommes immortels… Ils surfent sur cette peur, la peur panique de l’Occident face à la mort, cette mort intolérable qui est la seule chose que l’on ne contrôle pas actuellement. Pensez-vous que ces écrivains doivent leur succès au fait que leurs romans rassurants anesthésient cette peur ?

C’est une bonne hypothèse ça ! Par contre, chez moi, il n’y a pas cette dimension de l’immortalité. Au contraire, j’explore plutôt la notion de filiation, de paternité, de maternité, de rapport à l’enfant, de transmission….

 

De quoi parle votre dernier roman ?

Cela se passe en Corse. On suit d’abord une adolescente de 15 ans, dont la famille meurt sous ses yeux lors d’un accident de voiture. Vingt-sept plus tard, on la retrouve a 42 ans. L’idée, c’est de confronter une adolescente à la femme qu’elle est devenue à 42 ans. On reste sur le thème de la transmission, de l’inter-génération.

 

Enfin, ma dernière question : Vous n’avez pas une célébrité tapageuse. Cette notoriété vous l’avez construite avec talent tout comme vous construisez vos romans. Vous avez trouvé votre place sur terre. Vous vous payez même le luxe de vous offrir une belle place dans l’imaginaire collectif. Comment faites-vous, Michel Bussi, pour peser autant sur les événements extérieurs, pour prendre votre vie aussi bien en main ?

Je ne suis pas aussi doué que vous le dîtes ! Vous idéalisez ! Je crois plutôt que l’équilibre est difficile à atteindre… Mais on y travaille !

 

Le temps est assassin de Michel Bussi, Editions Presse de la Cité, 532 pages,

« Le temps est assassin » de Michel Bussi, Editions Presse de la Cité, 532 pages, 21.50€.

 

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