Patrice Dard

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Patrice Dard : « C’est fini ! J’arrête les San-Antonio ! »

 

Patrice Dard

© Francis Poirot

 

Tout le monde connait San-Antonio ! Les aventures du fringuant commissaire, amateur de galipettes, de péripéties cocasses, d’enquêtes loufoques et sa fine équipe de joyeux acolytes, j’ai nommé les inénarrables sieurs Béru, Berthe, Pinaud dit Pinuche. Son auteur, Frédéric Dard, fut un dieu vivant pour toute une génération. Adulé, vénéré par plus de 200 millions de lecteurs, auteur de 174 «San-Antonio», ce génie à la gouaille phénoménale qui chaque jour s’attablait à son bureau avec une discipline d’ascète (trois pages par jour et tous les jours) en portant une cravate par respect pour ses lecteurs, ne ressemblait à personne. Dans ses romans, il a sauvé la langue, en réinventant l’argot à sa manière. Il a osé le grand écart : le libertinage et le spirituel. La fesse et la Vérité. Le burlesque et le macabre. La légèreté et le massacre. Il n’a été dupe de rien, épinglant la violence de la société dans ses « Romans de la nuit », des romans noirs qui éclairaient la part sombre de Frédéric Dard. Il a bousculé les codes de la langue comme s’il avait pressenti intuitivement que la mort progressant dans l’homme du XXème siècle interdisait l’écriture académique. Lui ne s’est rien interdit, ni aucune écriture ni aucune censure. Il s’est tout autorisé même jusqu’aux pires invectives joyeuses à ses lecteurs. Résultat : San-Antonio, c’est de l’euphorie à chaque page, un grand éclat de rire homérique à chaque paragraphe. San-Antonio c’est de l’amour ! C’est tendre, généreux, jubilatoire, original, c’est «un hymne à la vie, un hymne à l’amitié». D’un mot, San-Antonio est un substitut vitaminé, un créateur d’euphorie, une fête de l’esprit !

Depuis la mort de son père en juin 2000, Patrice Dard perpétue les captivantes aventures du commissaire San-Antonio, avec un même appétit, une même puissance comique (et sexuelle !), surpassant parfois son père dans le registre de la bienveillance, et de la lumière. Après quinze ans de bons et loyaux services et trente bébés portés sur les fonts baptismaux des « Nouvelles aventures de San-Antonio », l’immense écrivain qu’est Patrice Dard a décidé d’arrêter la couvée des San-Antonio pour se consacrer au théâtre. C’est donc « Sur le sentier de Naguère » (paru fin 2016) que se termine la course folle de notre équipée nationale, San-Antonio en tête, le vent en poupe, Béru à sa suite, ventre à terre, l’épopée don quichottesque du duo le plus sympathique de la littérature française. La boucle est bouclée. Dans ce dernier San-Antonio, on en revient aux origines du commissaire. On touche d’un doigt raphaëlique la genèse, que dis-je la généalogie de l’irremplaçable San-Antonio et les turpitudes de ces  tumultueux ancêtres. Tout s’éclaire sous le ciel cramoisi de l’Amérique indienne, à la tombée du jour, nimbée d’une lumière onctueuse, dans le désert qui vit et vibre à l’heure du rut, où l’histoire des origines de San-Antonio court comme un feu de brousse.

Ite missa est… Ne reste plus aux inconditionnels de San-Antonio qu’à psalmodier le miserere nobis… Parce que c’en est fini, et bien fini de San-Antonio… Le plus célèbre poulaga de France vient de tirer sa révérence… Et croyez-moi, c’est un choc, un déchirement, une perte irréparable… Sommes inconsolables… Lui, le sigisbée des Lettres, le digne épigone de son père, Patrice Dard ose nous priver de la seule bouffée d’air, la seule bouffée d’oxygène de cette asphyxiante, étouffante, actuelle production littéraire bien-pensante, conformiste et formatée. Car « San-Antonio », c’était un sourire dans la grimace ambiante, un remède à l’esprit de sérieux, un rempart contre la bêtise, un réveil dans une société sous hypnose. Une façon de résister au déclin, d’épingler le nihilisme, de déjouer les passions tristes. Une manière aussi de renouer avec la truculence et l’effervescence de l’esprit gaulois. De voir les choses en grand dans un monde devenu si petit. En effet, les Dard, père et fils, n’avaient pas leur pareil pour moquer système et société, pour lancer une gifle immatérielle au mufle de l’establishment. Subversifs. Dissidents. Rebelles. Résistants. Finalement, des hommes libres…

« Je suis un désespéré heureux » écrivait Frédéric Dard. Effrontément, Frédéric Dard a su faire rendre gorge à la mort en s’engouffrant dans le tourbillon organique de la vie, en déployant en toute liberté ce qu’elle a de plus excessif, de plus spectaculaire, de plus pulsionnel. Il n’est qu’à voir les bacchanales de Béru, les tribulations et éructations monstrueuses de Berthe pour comprendre comment Eros se tapit sous Thanatos. Mais ici la chair n’est jamais triste. « Le sexe est joyeux comme un matin ensoleillé » dixit Dard. Elle exulte, exalte, exhale. C’est la fête des sens. La vie comme remède à la mort.

Père et fils ont secoué de fond en comble la langue française, de ce shaker dardien est né une langue qui vit, s’invente à chaque ligne, se renouvelle à chaque page. Une langue vivante, une poésie originale, celle d’une grande œuvre qui ne se courbe jamais pour entrer dans les habits étroits du classicisme mais en fait exploser les coutures les plus académiques. Pas étonnant que François Busnel affirme : « Frédéric Dard ? L’un des plus grands stylistes français du XXème siècle ».

 

En exclusivité, Patrice Dard nous a fait part de son désir d’arrêter la série des San-Antonio. Rencontre avec un homme merveilleux.

 

 

Patrice Dard, vous vous inscrivez dans une double filiation, héréditaire et littéraire. Est-ce par loyauté filiale, fidélité absolue à votre père ou pour rivaliser avec lui et finalement le dépasser que vous avez prolongé l’œuvre de votre père, Frédéric Dard ?

Question piège ! Rivalité ? Non ! Bien sûr, il existe toujours une rivalité père-fils mais ça c’était il y a longtemps ! J’ai repris la série des San-Antonio parce que mon père n’était plus là, et que c’était une façon pour moi, pour parler familièrement de « reprendre la boutique ». Maintenant, c’est fini ! J’ai écrit trente San-Antonio, j’ai consacré quinze années de ma vie à San Antonio, maintenant j’arrête ! Au départ, je voulais en écrire un ou deux. Quand j’ai repris le flambeau, ce n’était pas du tout par rivalité, j’avais même la trouille de me confronter à une gloire, à quelqu’un de tellement installé, tellement adulé. C’était forcément un peu casse-gueule, mais j’avais déjà un certain âge, 57 ans, je n’étais plus un gamin et donc j’ai pris ce risque. Ce que je n’aurai jamais fait vingt-cinq ans plus tôt !

 

Il y avait aussi une forme de fidélité dans ce choix…

Evidemment ! Il fallait essayer d’être fidèle à ce qu’il avait fait, à ses personnages, ses héros, ses blagues, son œuvre…

 

Donc votre oeuvre, c’est le prolongement de la sienne…

Oui et ça c’est formidable ! Mais reprendre ses personnages, c’était un challenge ! J’ai relevé le gant pour sa veuve. Elle ne souhaitait pas que la série des San-Antonio s’arrête, elle espérait même que je poursuivre l’œuvre de mon père. Ma belle-mère m’a poussé dans cette voie parce qu’à l’époque j’avais ma vie, je faisais du cinéma, de la télévision. Elle m’a avoué que s’il n’y avait pas d’événements autour de San-Antonio, Frédéric Dard finirait par être oublié… Et elle a ajouté : et puis ton père a toujours dit que tu étais capable de le faire ! Alors, j’ai dit banco, pourquoi pas, j’en écris un ! Mon premier San-Antonio a rencontré beaucoup de succès. Toute la famille m’a poussé à continuer. Mais j’ai continué surtout parce que je ne voulais pas qu’on oublie Frédéric Dard…

 

Finalement, vous l’avez ressuscité !

Je ne l’ai pas ressuscité, je l’ai prolongé !

 

Disons que vous lui avez offert un cercueil de papier…

Jolie formule ! Je l’ai prolongé un peu, maintenant le temps est venu pour moi de me consacrer à autre chose…

 

Vous n’ignorez pas que vous allez nous priver d’un immense plaisir…

Il y a 174 San-Antonio de Frédéric Dard ! Il y a 30 « Nouvelles aventures de San-Antonio » de Patrice Dard. Il y a de quoi lire ! Et puis ce ne sera peut-être pas un arrêt définitif, disons que c’est une pause…

 

Croyez-vous que vous y reviendrez-vous un jour ?

Peut-être, dans des circonstances exceptionnelles. Mais le dernier San-Antonio est sorti il y a six mois, c’est tout récent et j’ai besoin de respirer ! Disons pour faire vite que San-Antonio commençait à m’apporter plus de tracas, de pression que d’intérêt. Mais je n’en arrête pas pour autant mes activités intellectuelles !

 

En effet, vous allez vous consacrer au théâtre. Votre père aussi, dans le temps, écrivait des pièces de théâtre…

Mon père a été connu au théâtre avant même d’être célèbre avec San-Antonio. Moi, j’ai fait la démarche inverse, le théâtre vient après ! Dans ce domaine, je suis relativement débutant. J’ai déjà écrit une pièce jouée il y a quatre ans, puis une seconde comédie sur le point d’être montée. Disons que comme je n’attends rien, cela me rend heureux. C’est très libérateur…

 

Quel genre de pièce écrivez-vous ?

Le genre truffé de truculence, d’humour ! C’est un peu grinçant, c’est du boulevard. Ma première pièce était interprétée par Camille Cottin, Agnès Soral et une brochette de comédiens assez connus. J’ai eu beaucoup de chance. C’est une pièce  assez amusante qui a marché moyennement et qui a été jouée trois mois à La Comédie Caumartin. Je n’écris pas seul, j’écris avec un coauteur, extrêmement confirmé et talentueux, Jean Franco. C’est lui qui a écrit « Panique au Ministère », ainsi que « Elle nous enterrera tous », pièce écrite pour Marthe Villalonga qui a fait un carton et que j’ai été voir sur les conseils d’une amie qui jouait dedans. Après le spectacle, cette amie m’a présenté l’auteur. Jean Franco m’a dit : « j’aime particulièrement ce que vous écrivez ». Une vraie déclaration d’amour ! Alors on a sympathisé. On a pris un verre avant qu’il ne rentre se coucher. Quelques jours plus tard, il m’a écrit en me disant qu’il avait été ravi de me rencontrer, et il finissait sa lettre en me demandant : « Avez-vous déjà pensé à écrire du théâtre » ? Je lui ai répondu : «  Non ! Mais si je dois le faire, ce sera avec vous ! » Il m’a rétorqué « chiche » ! Et voilà, depuis nous écrivons ensemble ! Nous en sommes à notre troisième pièce. La deuxième « Anguille sous roche » n’est pas encore montée. Et la troisième pièce s’appellera « Copie conforme ». C’est une histoire de faussaire…

 

Quel titre portait votre première pièce ?

La première s’appelait « La Chieuse » ! Avec ce titre, on a tout de suite une idée du ton de la pièce, on voit vite qu’on n’est pas dans Shakespeare !

 

Détrompez-vous ! Shakespeare a bien écrit «La Mégère apprivoisée» !

C’est vrai, j’y ai pensé ! Mais ma « Chieuse » était encore plus difficile à apprivoiser ! La pièce se joue encore un peu en province, dans de petites tournées.

 

Revenons à votre papa. Un père aussi célèbre que l’était Frédéric Dard était-il un handicap pour le jeune homme que vous étiez ? Autrement dit, était-ce facile d’être le fils de Frédéric Dard ?

Il y a eu différentes époques dans ma vie. Au tout début, mon père était inconnu. Quand j’étais gamin, à l’école, que l’on me demandait le métier de mon père, je répondais « il est écrivain ». Ah bon, c’est qui ? C’est Frédéric Dard. Personne ne le connaissait ! Je suis né en 1944. Jusqu’à 1956-1957, personne ne connaissait Frédéric Dard ! Il était connu dans le métier mais non du grand public. D’ailleurs, à l’époque, j’aurais préféré dire que mon père était boulanger ou médecin ! Quelques années plus tard, vers la fin de mes études, quand on me demandait vous êtes de la famille de Frédéric Dard, je répondais oui, je suis son fils !  Alors là, c’était valorisant ! Je me disais, la vie va être facile ! Mais à partir du moment où l’on rentre dans la vie active, on a beau être le fils de Frédéric Dard, on s’aperçoit vite que cela ne sert pas à grand-chose. Mon père ne m’a pas transmis un outil de travail, donc je me suis rendu compte qu’il fallait que je me débrouille par moi-même. Ouvrir des portes c’est bien joli, mais il faut savoir quoi faire derrière ! Alors j’ai commencé par écrire des romans d’espionnage, sous le pseudonyme d’Alix Karol…

Alix Karol

 

Pourquoi ce pseudonyme ?

Oh, cela fait bien longtemps que je n’ai plus repensé à ça ! Jeune, je me plongeais dans les bouquins, les dictionnaires. Un jour, je suis tombé sur l’écrivain Alexis Carrel (auteur de « L’homme, cet inconnu »). J’ai constaté qu’il était mort le jour de ma naissance, à Sainte-Foy-lès Lyon, là où je suis né ! Et physiquement, il y avait une certaine parenté entre lui et moi. Je me suis dit que c’était une coïncidence rigolote, et comme je cherchais un pseudonyme, cela m’a inspiré et j’ai inventé Alix Karol ! Mes romans d’espionnage marchaient plutôt pas mal, je me débrouillais bien. Je n’avais pas d’appétence particulière pour l’espionnage, je voulais juste ne pas écrire des romans policiers comme mon père. Donc, j’ai créé un héros du genre « James Bond » à la San-Antonio. Un play-boy à l’allure sportive qui  se lance dans des situations périlleuses, réalise des exploits exceptionnels, se plaît à évoquer ses prouesses sexuelles, le tout avec beaucoup d’humour, de dérision et de rigolade. Je voulais me distinguer de mon père. J’étais content parce que mes romans d’espionnage me permettaient de ne pas avoir la même couverture colorée que mon père. Moi, elle était grise ! J’appréciais d’écrire, je trouvais que c’était un boulot formidable, je m’en sentais même les capacités. Reste que j’avais du mal à exister, j’avais l’impression de demeurer dans l’ombre de mon père. Nous avions la même maison d’édition, Le Fleuve noir; lui écrivais des romans policiers, moi des romans d’espionnages. Or, je voulais me démarquer. Alors je me suis lancé dans l’écriture de livres de cuisine. Et ce choix a été déterminant. J’ai échappé à mon nom. Je me suis fait un prénom. Patrice Dard est devenu un nom assez connu dans le monde de la cuisine.

 

Vous aviez même un restaurant !

Oui, « La Barrière Poquelin ». C’était rue Molière. Mais il n’est plus à moi. Je n’avais ni la formation ni le goût pour gérer une entreprise. Gérer du personnel, c’est un vrai métier !

 

Vous avez publié des dizaines de livres de cuisine comme « Salades et entrées », « Savoir déguster les fromages », « les Fondues », « Le grand livre des cocktails », « Tout savoir sur le vin », « Savoir préparer la cuisine créole »…

Je connais à peu près toutes les cuisines du monde. Et je sais les cuisiner : japonais, chinois, coréen, vietnamien etc.

Cuisine p dard

 

Quel est votre plat préféré ?

Je vais vous répondre comme tous les Français : le couscous ! Ce plat me fait toujours plaisir. J’adore le préparer, je le sophistique beaucoup avec six légumes, des viandes différentes. Je m’amuse !

 

Votre épouse doit se réjouir d’avoir un cordon bleu pour mari ! 

Elle cuisine très bien aussi !

 

Et dans les vins, vous êtes plutôt Puligny-Montrachet ou Condrieu (vous évoquez « la subtile poivrade d’un Condrieu » dans « Arrête ton char, Béru ! ») ?

Condrieu ! Pour moi, c’est le meilleur blanc ! Le Puligny-Montrachet est considéré comme le plus grand vin blanc au monde, mais je lui préfère le Condrieu. Plus proche de Lyon, il a un goût merveilleux et il est un peu moins cher !

 

Donc, à cette époque, vous devenez un auteur culinaire en vogue… 

Oui, très vite, les livres de cuisine se sont mis à marcher très bien, ça débouchait sur de la publicité, j’ai fait d’énormes campagnes publicitaires gastronomiques. J’avais un superbe job. Un jour, mon père est venu me trouver en me disant, voilà je suis dans le pétrin, je me suis engagé vis-à-vis de Roger Hanin, (un ami de longue date de mon père, il a joué dans sa première pièce), il veut que je lui crée un nouveau personnage après Navarro, il s’appellera Maître Da Costa, et je dois lui réaliser un petit projet. Mais je n’ai pas le temps, il faut que tu le fasses  à ma place. Alors, j’ai tout lâché et j’ai écrit sept téléfilms pour Roger Hanin. Mon père s’est contenté de les relire, de me donner deux-trois conseils. J’ai changé d’orientation, je me suis lancé dans le cinéma à cause de mon père. Mon père est mort et toute la famille m’a poussé à continuer les San-Antonio. J’ai encore changé de métier. Finalement, j’ai changé trois fois de métier !

 

Vous écrivez dans un entretien au Monde : « Je fais ma place prudemment, je me démarque de son style. Ne pas avoir d’ambition me procure une vie agréable. (…) Je n’ai pas son souffle. » L’inévitable comparaison entre vos deux styles n’était-elle pas pénible à force ? N’a-t-elle pas fini par faire oublier votre talent ? Pour ma part, j’estime que vous écrivez bien mieux que certaines stars du box-office de la littérature…

Je ne sais pas si j’écris bien mais j’écris… Certains d’entre eux n’écrivent pas… Ils rédigent ! Je suis dur mais ce que je veux dire par là c’est qu’ils écrivent sûrement des choses passionnantes, des histoires qui passionnent les gens, mais c’est très classique. Sans trouvailles. C’est beaucoup plus compliqué d’écrire à la façon de San-Antonio. Malheureusement, plus le temps passe moins les gens sont susceptibles de bien comprendre tout cela. Il y a une simplification générale (et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai envie d’arrêter, j’ai peur de ne pas être compris). Bien sûr, il y a encore une clientèle de San-Antonio, les inconditionnels, et les enfants des inconditionnels, élevés et nourris au San-Antonio, qui les apprécient. Mais un jeune dont la famille n’a jamais lu de San-Antonio, qui tombe là-dessus, je suis persuadé qu’il n’a pas l’éducation nécessaire pour apprécier ce genre de livre, il n’accrochera pas. A l’époque de mon père, il y avait  Léo Ferré, Audiard, les films des années 70 avec Gabin, Blier. Aujourd’hui qui lit du Simonin ? C’est une autre époque ! Quant à moi, c’est pareil, je me fais « suer » avec certains bouquins actuels, je trouve qu’ils manquent cruellement de consistance ou d’originalité ! Pour reprendre la métaphore culinaire, nous, les Dard, c’est du cuisiné maison, du fait main comme un bon artisan. D’autres auteurs, disons plus commerciaux, c’est du bon resto mais avec des produits déjà élaborés et qui ont fait leur preuve. Ils font juste leur petite sauce !

cereales killer

 

Votre premier San-Antonio s’intitulait « Céréales killer » ?

C’est exact ! Mon père, dans les trois-quatre derniers mois de sa vie, connaissait des problèmes cardiaques qui s’aggravaient au fil du temps. Il devait remettre un livre pour le 15 octobre, il voulait le démarrer mais n’a pas réussi à le faire. Tout ce que j’ai trouvé sur son bureau, c’était un petit bout de papier où il avait écrit : « Je suis sans nouvelles de moi. » Une phrase terrible… Dans mon premier San Antonio « Céréales killer », j’ai mis cette phrase en exergue. Sur une autre feuille, mon père avait démarré quelque peu l’intrigue. Le thème : un paysan arrive au petit matin, il décharge son camion, et dans la fosse à purin, il y a un cadavre dedans. C’est tout. C’était maigre. « Céréales killer » est  devenu polar paysan, un roman agricole. J’ai démarré comme ça, avec ces trois lignes. Et j’en ai fait la fin du livre, dans une espèce de flash-back. J’ai écrit ce San-Antonio en deux mois et je l’ai remis à la date prévue à l’éditeur. Sauf que celui-ci, perplexe, m’a dit que c’était impossible que Frédéric ait pu écrire ça, qu’il l’avait eu au téléphone le mois dernier et qu’il n’avait pas encore commencé son roman… J’ai rétorqué que je l’avais aidé. Du coup, l’éditeur a fermé les yeux et il a offert la paternité de ce San-Antonio à mon père… Mon « Céréales Killer » s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires…

 

C’est beau…

Oui, mais il ne faut pas oublier que nous sommes dans une société de consommation. Mon père a eu le bon goût de mourir à ce moment-là et de faire la promotion… Il ne faut pas chercher plus loin ! Le suivant, c’était la curiosité de voir ce que valait le fils. Mon troisième San-Antonio, les gens étaient moins curieux et après, il y a eu beaucoup moins d’intérêt…

 

Selon vous, votre père a-t-il eu l’impression de s’être accompli dans sa vie ?

Oui ! Quelle insatisfaction aurait-il pu avoir ? Peut-être aurait-il préféré au départ ne pas réussir avec San-Antonio mais dans une veine plus classique. Pourtant, c’est ce qui faisait sa force. Il y a de grands auteurs de polars bien ficelés, bien écrits, américains et anglais qui ont autant de valeur littéraire que de grands auteurs américains ou anglais plus académiques. A ce propos, les San-Antonio commencent à bien se vendre en Angleterre !

 

Dans les San-Antonio, il y a une prose inimitable, des trouvailles, des néologismes, des calembours, des raccourcis, des jeux de mots, des fulgurances, une verdeur, une verve incroyable !

C’est vrai, il y a une certaine originalité linguistique ! Céline, l’écrivain du « Voyage au bout de la nuit » ou de « Mort à Crédit », est un des auteurs qui a influencé mon père. Pour la gouaille, l’argot, l’originalité, l’émotion rendue par la dérision. Mais il y a eu aussi Rabelais, Simenon, Peter Cheyney…

Frédéric Dard

Frédéric Dard

 

Votre père était un véritable démiurge. Du néant, il faisait jaillir un monde…

Oui ! Mon père m’a toujours dit de ne jamais construire une histoire. Il souhaitait la découvrir au fur et à mesure. Pour lui, l’imagination suffisait. Bien sûr, de temps en temps, l’auteur est bien obligé de revenir en arrière pour bricoler un peu les choses. Mais, par exemple, quand je travaillais pour le cinéma ou pour la télé notamment, il fallait en passer nécessairement par le synopsis, le séquencier. Moi, le synopsis ça me faisait suer, le séquencier encore plus ! Il m’est arrivé pour vendre un projet, d’écrire le film et d’en tirer ensuite un séquencier et un synopsis !

 

En fait, vous être un écrivain libre ! Et votre papa aussi !

Voilà ! Je veux que ce soit une aventure d’écrire ces aventures. Je veux m’étonner moi-même !  Evidemment qu’à la fin, je sais ce qui va arriver, c’est pourquoi la fin est plus pénible à écrire que le reste parce que justement, on sait où on va…

Sentier

 

Est-il vrai que « Sur le Sentier de Naguère » est votre dernier San-Antonio ? « Sur le Sentier de Naguère » ça sent un peu sa « Recherche du temps perdu » ! C’est une exégèse sur la mémoire ?!

Avant même de décider d’arrêter les San-Antonio, j’avais envie d’écrire un bouquin où l’on découvre enfin les origines de San-Antonio. Tout le monde se demande d’où vient San-Antonio… Comme il ne parle jamais de son passé, on sait très peu de choses sur lui. San-Antonio parle vaguement d’un père volage, emporté par le tabac, Francisque, mort quand il était très jeune. Par contre, on connait bien sa mère Félicie, douce et tendre qui habite dans un pavillon à Saint-Cloud. Mais les origines de San-Antonio restent inconnues. J’avais envie de procéder à une ultime enquête, fouiller du côté de ses ascendants mâles qui portent le nom de San-Antonio. Pour comprendre d’où lui venait ce nom de San-Antonio, voir si cela avait un rapport avec la ville de San Antonio, une grande ville américaine, proche du Mexique, dans le sud de l’Etat du Texas (mon père, Frédéric Dard, avait choisi un nom au hasard en pointant son doigt sur un atlas et était tombé sur la ville de San Antonio. Il a rajouté un tiret et ça a donné le nom de son héros San-Antonio !) Bref, je voulais donner à San-Antonio des origines américaines. Pour situer l’intrigue, j’ai cherché un endroit que je connaissais, le Wyoming. Dans cette  Amérique profonde, j’ai campé le décor d’un authentique western avec ses poncifs, les bons, les méchants, les indiens, le shérif corrompu, les flics véreux, les bagarres de saloon, les règlements de compte à coups de colt, toute la panoplie des chasseurs de prime. Un western où San-Antonio joue le shérif adjoint et Béru, alias Queue de Bison, le grand Sachem des Cheyennes ! Je me suis dit, je vais tout mettre là-dedans, et en même temps, trouver le moyen de remonter jusqu’aux origines de San Antonio. Alors, je suis parti du fait qu’un jour un homme d’affaires américain vient trouver San-Antonio chez lui pour lui apprendre cette nouvelle : « Il faut que vous veniez dans le Wyoming parce que vous venez d’hériter de 4000 hectares de prairies ! » San-Antonio est abasourdi. Qu’est-ce que je vais faire de 4000 hectares de prairies ? C’est un type qui, par principe, n’est pas vénal. Mais il est quand même curieux parce que précisément cet émissaire rouquin américain se fait assassiner trente secondes plus tard sous ses yeux ! A partir de là, San-Antonio se rend compte que cet héritage est l’enjeu d’une terrible bataille. Donc, il part aux States. Tout ça pour découvrir son passé. Comme il hérite de son cousin Peter-Callaghan San-Antonio, il va pouvoir remonter la filière de ses ancêtres. Bon, je ne vais pas rentrer dans le détail mais à la fin, San-Antonio s’aperçoit que ses terres ont été spoliées à des Cheyennes et il leur revend pour un dollar symbolique. Sauf que dans ces terres, y avait de gros méchants qui ont découvert du gaz de schiste ! C’est la raison pour laquelle elles valaient si cher, mais San-Antonio évidemment ne veut pas entendre parler du gaz de schiste parce qu’il est profondément écolo !

 

Et donc la boucle est bouclée ! Vous en êtes revenu aux origines de San-Antonio pour votre dernier livre !

Absolument ! J’ai expliqué d’où il venait… Maintenant je ne sais plus où il va !

 

Mais si c’est le clap de fin, si vous n’écrivez plus de San-Antonio, tous les inconditionnels vont fondre en larmes…

Je vais faire imprimer des mouchoirs !

 

Pour ma part,  les Dard, c’est les Flaubert du XXème siècle ! Ils se penchent sur la bêtise humaine, la dénoncent avec ironie et lucidité, ils bousculent les conventions avec jovialité et gravité à la fois. « Ils dépeignent la vérité sans fard », et portent un regard très satirique sur l’humanité. Entre désir et mort, rire et noirceur… Estimez-vous que vous donnez une vision réjouissante et en même temps féroce de la société ?

Réjouissante, oui, parce qu’un guignol cela fait toujours rire ! Féroce, non. Parce qu’elle est réaliste ! La férocité vient de la réalité.

 

Flaubert disait « Madame Bovary, c’est moi » ! Patrice Dard, San-Antonio c’est vous ?

Oui ! Je suis San-Antonio et un peu Béru aussi ! Un peu Félicie aussi, parce que je ne suis pas une mère mais un grand-père. Et un grand-père cela ressemble beaucoup à une mère !  Quand j’évoquais mon père, je disais souvent qu’il était la synthèse entre San-Antonio et Bérurier ! Je ne parle pas physiquement, mais moralement. En fait, San Antonio c’est ce que l’on voudrait être (il est beau, séduisant, irrésistible, n’a aucune défaillance avec les femmes), Bérurier, c’est ce que l’on voudrait ne pas être (il est répugnant, sale et salace). L’idéal serait l’intermédiaire !

 

Les étudiants en littérature multiplient-ils les thèses sur vous ?  Pour vous, c’est ça la vraie gloire ?  

Il y a des thèses en pagaille sur mon père ! La dernière en date, je crois, c’est une étude qui a été faite d’une de ces pièces de théâtre « Les salauds vont en enfer » par l’Université de Dijon. A ce propos, je voudrais vous rappeler le bon mot de mon père à l’université de Bordeaux : c’était il y a très longtemps, dans les années 60, le professeur Robert Escarpit avait organisé un colloque sur mon père, destiné à décortiquer ses textes, et mon père était présent dans la salle. A la fin, lorsque le Professeur Escarpit a cédé la parole à mon père, mon père a prononcé cette phrase devant un amphithéâtre plein : « Ecoutez, j’avais une montre, vous me l’avez démontée et vous me demandez l’heure ? » Eloquent, non ?!

 

Que pensez-vous du dictionnaire amoureux de San-Antonio d’Eric Bouhier ?

J’aime beaucoup ! Eric Bouhier n’est pas quelqu’un de très connu du grand public, c’est pourtant un grand écrivain, un très grand médecin humaniste qui a monté une ONG. Il a été médecin à Médecins sans Frontières et au Samu Social, il a participé à des missions humanitaires, c’est un homme qui a énormément de talent. (C’est moi qui ai conseillé à l’éditeur de solliciter Eric Bouhier pour écrire « Le dictionnaire amoureux de San-Antonio », j’avais lu des textes superbes de lui comme « Pour solde de tout compte » qui sélectionnait dans les 175 San-Antonio ce qui avait trait à l’enfance de Frédéric Dard.) Eric Bouhier sait très bien aller au fond des choses, c’est un grand spécialiste de San-Antonio. De plus, il aime jouer, jongler, s’amuser avec les mots. Son « Dictionnaire amoureux de San-Antonio » est superbement écrit. Je suis absolument enchanté du résultat.

 

Patrice Dard, votre prose est inventive, libre, vivace, vivante, vivifiante, c’est de la verve à jet continu ! Il y a une succulence du verbe mêlée à une grivoiserie, une gauloiserie, une affabulation pittoresque et paillarde. C’est une fête de l’esprit, une orgie mentale ! Où puisez-vous votre inspiration ?

D’abord, je vais faire comme les hommes politiques, je vais vous dire : Merci !! Plus sérieusement, il est difficile de répondre à cette question ! Franchement, je crois que cela vient de l’intérieur. Il faut se concentrer, bien sûr cela ne vient pas tout seul, il faut se mettre dans le bain. L’imagination c’est un bouillonnement… C’est un peu comme si on savait capter les rêves… Les rêves on ne sait pas d’où ils viennent (certains prétendent les analyser, je ne sais si c’est judicieux ou pas) mais c’est un peu le même principe. Les romans sont des rêves éveillés ! On se nourrit de sa vie, des personnages que l’on a rencontrés, d’événements qui peuvent resurgir de très loin, de situations qu’on a vécues la veille. Il n’y a pas de règles à ça…

 

En ouvrant un San-Antonio, on sait que l’on ne sera jamais déçu. C’est plaisir garanti, rire assuré. Vous régalez vos lecteurs (plus de 250 millions !) depuis plus de 50 ans. Vous avez un style, un ton reconnaissable entre tous et parfaitement inoubliable. Estimez-vous que les San-Antonio sont un œuvre majeure de la littérature contemporaine ?

Honnêtement, c’est difficile à dire dans la mesure où j’ai repris le flambeau… Mais mon père, lui, est un auteur majeur…

Patrice Dard 2

© Francis Poirot

 

(Merci à l’hôtel Georges V où s’est déroulée la séance photo de Patrice Dard)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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