Prix des lecteurs Gallimard

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« Le prix du cœur »

 

Jean-Marie Laclavetine, René Frégni et Antoine Gallimard.

Jean-Marie Laclavetine, René Frégni et Antoine Gallimard.

 

Lundi 15 janvier 2018, « Le Prix des Lecteurs Gallimard » a été décerné à René Frégni, le grand écrivain manosquin, pour son roman « Les vivants au prix des morts ». Parmi 4000 internautes, un grand nombre de lecteurs ont été conquis par ce magnifique livre. Ils ont tous goûté l’ivresse des mots, la succulence  des sensations, la fête sensuelle, la féerie fruitée de cette littérature vibrante. Cette littérature du sud qui réchauffe comme une lumière d’été. Alain disait de Giono « Vous comprenez ma joie d’homme de trouver un homme dans un livre ». On pourrait en dire autant de René Frégni. Il y a dans ces pages une présence inoubliable. Une présence poétique qui transfigure à jamais la matière des mots. L’âme transparente d’un homme qui ne triche pas, qui ne masque pas, ne dissimule pas, qui s’expose et expose son cœur avec une sincérité saisissante. Il se montre comme dirait Rousseau « dans toute la vérité de la nature ». Le lecteur éblouit par ce joyau pur qui réverbère l’éclat de ses propres émotions, se reconnait dans ces mots qui l’éclairent sur lui-même. C’est un rencontre, presque une communion. Car un grand livre, c’est toujours une rencontre entre un lecteur et un auteur. Dans ces pages où surabonde la grâce, il y a aussi toute la beauté de la vie, la beauté de l’amour, la laideur de l’injustice, celle de la mort. L’histoire d’un homme qui coule une vie paisible, amoureux de la belle institutrice de son village, qui assiste désarmé à l’irruption violente et subite du drame dans sa vie. Par la personne d’un voyou évadé des Baumettes qui lui demande de l’aide. A croire qu’il y a toujours un prix à payer pour vivre heureux. Celui d’un inévitable malheur.

« Les vivants au prix des morts » est un grand livre.

 

Le lundi 15 janvier 2018, vous avez reçu le «Prix des Lecteurs Gallimard » des mains d’Antoine Gallimard…

En effet, depuis trois années consécutives, les éditions Gallimard en partenariat avec Babelio organisent le « Prix des Lecteurs  Gallimard ». Ils proposent à des lecteurs (4000 internautes cette année) d’élire leur roman ou leur récit préféré parmi les publications de l’année des éditions Gallimard. Cette année, la liste comportait 135 titres. Les lecteurs ont voté. Avec une première liste de 15 finalistes et des participants prestigieux, des stars comme Modiano, Le Clézio, Jean-Christophe Rufin, Daniel Pennac, Philippe Djan, Yannick Haenel, des académiciens, des Prix Nobel, des Prix Goncourt, Médicis…  J’étais déjà étonné d’être dans les quinze premiers ! Je ne m’attendais pas du tout à recevoir ce prix ! Lorsqu’Antoine Gallimard m’a dit en me remettant le Prix que c’était « Le Prix du cœur », j’ai très ému. Et impressionné aussi par l’homme. C’est Antoine Gallimard qui dirige la plus grande maison d’édition du monde, la plus connue à l’étranger, celle qui a édité les plus grands auteurs du XXème siècle dont Céline, Proust, Giono, Genet, Camus, celle dont le fonds mondial est exceptionnel. Depuis tout petit, pour moi, ce nom de Gallimard est le plus prestigieux. L’Edition c’est Gallimard. Gallimard, c’est La Pléiade, c’est Folio. Donc se voir remettre un prix par Antoine Gallimard en personne, c’est très impressionnant. Et recevoir « Un prix du cœur » encore plus ! Si Antoine Gallimard a parlé de « Prix du cœur » c’est parce qu’il a senti dans les réactions des lecteurs à mon égard beaucoup d’enthousiasme, de chaleur, d’affection et même de tendresse. Sans compter que beaucoup de régions ont voté pour moi.

 

Lors de la soirée donnée en votre honneur, vous avez dédié ce Prix des lecteurs Gallimard à une femme, à votre maman. Est-elle toujours dans vos pensées ?

Plus que jamais… Elle est morte, il y a plus de vingt ans. Mais nous nous sommes adorés ma mère et moi. C’est vraiment la femme qui m’a permis d’aimer toutes les femmes. Quand une maman vous aime à ce point, ensuite vous aimez toutes les femmes, même celles qui vous font du mal. Vous ne pouvez pas en vouloir aux femmes  parce que vous vous dites que d’une femme, rien de mauvais ne peut arriver. Et j’ai toujours ressenti ça. Pourtant il y a des femmes qui m’ont fait souffrir, je ne leur en veux pas, j’ai l’impression que toutes les femmes sont un peu comme ma mère. Donc, je dédie mon prix à cette femme qui m’a construit, qui m’a donné confiance en moi, moi qui ait tout raté durant mon enfance et ma jeunesse. Maintenant, je suis en train de réussir ma vie, puisque je fais ce que j’aime le plus, écrire… Mais j’avais tout raté jusqu’à l’âge de 30 ans, ma scolarité, j’ai déserté l’armée, j’ai fait de la prison, ma mère était désolée. Quand elle a vu mon premier roman dans une librairie à Manosque où elle habitait, elle m’a téléphoné. Elle m’a dit j’ai vu ton livre dans la vitrine d’un libraire, je me suis cachée sous un porche, j’ai longtemps fixé ton livre avec ton nom dessus. J’étais si heureuse, si fière, seulement personne ne l’a acheté… Elle pensait qu’il n’y avait qu’un exemplaire de mon roman dans toute la librairie…

 

Elle aurait été si fière de vous aujourd’hui…

Elle aurait été heureuse de voir cet itinéraire. Elle a connu le temps où j’écrivais mes deux premiers romans, puis elle est morte. A l’époque, bien sûr, personne ne me connaissait. Aujourd’hui, je suis un tout petit peu plus connu et j’aurais vraiment été heureux qu’elle puisse s’en réjouir. C’est pour cela que je me convaincs que là où elle est, elle peut me voir, elle continue à veiller sur moi, et c’est pour ça que je réussis des petits trucs comme ça. Je pense qu’elle continue à veiller sur moi et elle sait maintenant que ma vie est plus légère, que je fais ce que j’ai toujours aimé passionnément, lire et écrire.

 

Cette immense tendresse que vous avez pour votre maman n’est pas sans faire penser à l’amour de Romain Gary pour sa mère. Il a cette magnifique phrase dans « La promesse de l’aube » : « Je continuais donc à recevoir de ma mère la force et le courage qu’il me fallait pour persévérer, alors qu’elle était morte depuis plus de trois ans »…

La mienne aussi, vingt ans après, me soutient, m’accompagne partout où je vais et veille toujours sur moi… La plus grande force c’est l’amour, elle est immortelle.

 

Elle vous aurait voulu écrivain ?

Non, elle voulait que je sois instituteur.

 

Romain Gary, encore, disait de sa maman « J’aurais voulu lui offrir le monde, et plus encore ». Vous, vous lui avez offert l’immortalité…

Dans mes livres, elle est vivante… Quand j’écris, j’entends sa voix, je vois son sourire, nous marchons ensemble dans les rues de Marseille et les chemins bleus des Basses-Alpes.

 

Avec ce « Prix des lecteurs Gallimard » 2017, vous succédez à Leïla Slimani. Aujourd’hui consacré comme vous l’êtes, vous sentez-vous davantage écrivain ? J’ai lu dans l’une de vos interviews que vous disiez « Je ne me sens toujours pas écrivain »… 

Je me sens rarement écrivain parce que j’ai longtemps été refusé par les maisons d’édition parisiennes et j’ai l’impression qu’on a fini par me faire un cadeau en publiant mon premier roman. C’était presque un lot de consolation. J’ai toujours cette peur en moi d’arriver à Paris, de déposer mes manuscrit et qu’on les refuse. Même aujourd’hui… Même après ce Prix des lecteurs. Finalement, je ne me sens écrivain que lorsque j’écris. Quand j’ouvre mon cahier, je suis bien. Je suis calme. Je dessine les mots, j’invente des forêts, des villes, des amours. J’écris le mot port et je monte sur un bateau qui n’existe pas. Chaque matin, j’ouvre mon cahier, la page est calme, douce, je n’ai plus qu’à inventer un chemin. Je fais un pas, je ramasse un mot, un autre pas, j’aperçois un autre mot… Chaque jour, je m’évade sur des chemins de mots. Durant ces heures merveilleuses, je me sens libre, je me sens écrivain. Ce ne sont pas les prix qui font l’écrivain, c’est juste le mot suivant. La ville que l’on découvre au loin dans la brume et qui sort lentement de notre imagination.

 

Cette belle récompense, pour vous, est-ce une victoire ? Une consécration ?

Oh non, ce n’est pas une consécration, un prix n’est qu’un prix. Le véritable bonheur, c’est de recevoir de toutes parts des messages de soutien, d’affection, d’encouragement. Des  gens qui me disent « j’ai lu votre livre à l’hôpital, ça m’a permis de m’évader de mon lit et de ma peur pendant huit jours ». Là, c’est un bonheur, ce n’est pas une victoire. Le bonheur de chaque jour est d’offrir des petits plaisirs aux lecteurs. Que cela leur permette de s’évader d’un lit d’hôpital, d’une cellule de prison, d’une solitude ou d’un chagrin d’amour. Les gens s’évadent par la lecture, la lecture est un bonheur qui retarde la vieillesse et la maladie. Quand vous recevez des messages de soutien, quand Antoine Gallimard me dit que j’ai reçu Le prix du coeur, eh bien cela renforce mon cœur, mon corps, cela me donne de la force !

 

Vous avez reçu « Le prix du cœur » peut-être parce que, mieux que personne,  vous savez toucher le cœur de vos lecteurs…

J’ai toujours dit que la qualité de l’écrivain n’ést pas sa science infuse ou sa grande culture. Les écrivains sont des gens sensibles, parfois fragiles qui ne parlent que de ce qu’il y a de plus profond en eux. L’autre jour, chez Gallimard, j’ai employé ce terme «descendre dans nos mers profondes ». Il faut savoir descendre dans nos mers profondes, et ramasser les émotions les plus urgentes. Si vous êtes authentique dans vos émotions, les gens le sentent tout de suite. Après, faire des phrases, aller sur Google, trouver des sujets à la mode, cela me semble impersonnel, l’écriture n’est pas un sujet à la mode. Lorsque vous touchez aux émotions des lecteurs, en parlant de vos propres émotions, vous parlez à tout le monde. Les émotions sont universelles. Des romans très simples comme « Le petit prince » ou « L’étranger » d’Albert Camus ont touché le cœur de tous. Giono disait « Si tu veux être universel, parle de ton village. » Il faut parler de son village avec sincérité. Si j’écris une page que je ne sens pas, je la déchire et je la réécris tant que je ne la sens pas vraiment. Parce qu’il n’y a qu’une seule chose qui compte dans l’écriture, c’est l’authenticité. Cela ne veut pas dire la vérité. Cela veut dire que l’on parle de ce que nous sommes profondément.

 

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je continue à travailler sur mes cahiers, sur ce que je suis profondément. Sur l’authenticité d’un homme qui, bien entendu, a vieilli (quand je regarde mes mains, mes yeux, je vois que je vieillis) et il y a ce temps qui ne passe pas quand j’écris. Ecrire est un moyen d’abolir le temps, la mort, la vieillesse. C’est une manière de se soigner de tout. Je ne travaille pas, j’écris. J’écris, j’oublie que je suis mortel. Je suis aussi léger que le bond d’un chat, qu’un nuage, une goutte de rosée, un mot.

 

"Les vivants au prix des morts", de René Frégni. Prix des lecteurs Gallimard 2017.

« Les vivants au prix des morts », de René Frégni. Prix des lecteurs Gallimard 2017.

 

 

 

 

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