Ruta Jusionyte

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« La belle et les bêtes »

 

Ruta Jusionyte

Sitôt que l’on pose le regard sur les sculptures de Ruta Jusionyte, on éprouve une irrépressible envie de les posséder. On pressent, en une sorte de fulgurance, que l’on ne se lassera jamais d’embrasser l’harmonie de ces formes réconciliées, la beauté de ces créatures tendres et attachantes, l’apaisement qui émane de ces œuvres. Voilà une jeune sculptrice qui s’interroge sur les nouveaux rapports humains par le biais de la métaphore et du symbole. Pour Ruta, la femme reste la femme « dans son corps simple de femme » et l’homme s’habille « des corps divers de la bestialité ». Cela donne des élans, des lapins, des ours et même un Minotaure. Chaque animal symbolisant, bien sûr, une force ou une vertu. Pour explorer ce nouvel ordre amoureux entre l’homme et la femme, cette artiste d’origine lituanienne joue sur les contrastes. Eloignement et rapprochement, lien et distance, mouvement et repos. Où il est question dans l’exposition « La Belle et la Bête », des liens étranges et fascinants entre la Belle et la Bête, de l’amour non partagé, du drame et de la fête, de la vie dévorante, de l’absurdité de la surconsommation, du rouleau compresseur de la standardisation… Mais aussi de l’amour sensuel. Comment ne pas fondre, en effet, devant cette sculpture « L’élan et la fille », parfaite métaphore du couple amoureux ? Quoi de plus émouvant que cette tendre proximité, ce baiser du corps, jambes entremêlées, chairs soudées, cette étreinte quasi spirituelle d’un élan vers une femme ?

Du 9 au 12 juin 2016, on pourra admirer les œuvres de Ruta Jusionyte, à Vilnus, dans son pays d’origine, à la foire d’art contemporain « Art Vilnus 2016 ». Un rendez-vous à ne pas manquer !

 

 

Ruta Jusionyte, quels sont les sujets de vos peintures et de vos sculptures ?

Les sujets principaux de mes peintures et sculptures sont basés sur une représentation du corps humain, de la femme et de ses états; les relations entre l’homme et la femme; la question du couple mais aussi celle des enfants, la place de l’enfant à la périphérie de la famille. C’est aussi la représentation d’un corps de femme à travers les yeux d’une femme qui la peint ou la sculpte, un corps de femme qui est mère ou amoureuse, chef d’entreprise, artiste, réalisatrice. C’est enfin une représentation des couples, le rapport de la femme à l’homme avec toutes les questions de parité, d’égalité. C’est un témoignage mais c’est aussi l’observation de la situation actuelle de l’homme et de la femme, leur place dans le couple, dans la famille, comment celle-ci est différente dans le monde actuel, avec les familles recomposées, les questions que l’on se pose en France sur la femme, femme multiple, femme qui travaille, qui est mère et en même temps amoureuse. J’ironise aussi sur la mentalité des hommes en constatant que les codes archaïques n’ont pas tant changé puisque « l’homme macho » surgit encore par moments dans le couple. Enfin, j’aborde le thème de la femme, celle qui autrefois  » se sacrifiait », qui est autorisée aujourd’hui à gagner plus que l’homme, à être chef d’entreprise, à être audacieuse ou à travailler tout simplement, et en même temps à être une bonne mère, une bonne épouse. Fini le temps où l’on disait que la femme a sacrifié sa famille pour sa carrière ! C’est cet équilibre entre la nouvelle femme et le nouvel homme que je questionne dans la sculpture et la peinture.

 

Vous abordez la sculpture très différemment de la peinture. On a l’impression que ce n’est pas la même femme qui sculpte et celle qui peint. Etes-vous une autre femme quand vous sculptez ?

Je suis issue d’une famille cultivée, intellectuelle lituanienne. D’artistes, de peintres, de sculpteurs et il était naturel pour moi de suivre cette voie artistique sans trop rencontrer de barrières entre les différents arts, peinture, sculpture, car j’étais formée pour les deux. La différence entre la sculpture et la peinture, c’est que la peinture appelle à travailler la lumière (dans la manière « coloriste » le travail de la lumière se fait à travers la superposition des couleurs complémentaires). Dans la sculpture, c’est la ligne et l’ombre. La lumière arrive elle-même à se poser sur la sculpture. D’où la différence dans le traitement des deux et l’importance de traiter les deux. Mais les traits du dessin, le caractère des visages que je dessine dans la peinture et la sculpture sont les mêmes. Ce sont les mêmes pommettes, les mêmes courbes de nez, les mêmes cous, les mêmes mâchoires, les mêmes formes de crânes, de têtes. Alors, oui, ils ne sont pas traités dans la même matière mais c’est le même trait qui les dessine. Quant à la peinture, le sujet est plus explicite. La toile permet plus. Je peux réunir plus de monde autour d’une même table. Je peux laisser la nature venir s’approcher ou se confondre avec l’espace intérieur de l’homme de la ville. C’est peut-être une menace mais c’est en même temps l’envie de faire revenir l’homme à la nature, lui qui s’est détaché d’elle et qui s’aperçoit qu’elle lui est nécessaire.

 

 Pour la sculpture, quelles matières affectionnez-vous ? La terre ? La terre, c’est vos racines, votre terre ? Vous êtes-vous essayée à d’autres matériaux ?

La terre cuite, terra cota, ne doit pas être confondue avec la terre agricole, nationale, nostalgique. Comme le châssis enduit et en lin. Le lin est une matière, une plante, un tissu… Comme le coton. La terre cuite, c’est la matière première de la sculpture, comme le châssis est le support de base pour la peinture. Mais les ingrédients principaux de ma sculpture sont surtout les sentiments !

La belle et la bête

La belle et la bête

Abordons maintenant la sculpture. Et plus précisément le thème de votre exposition « La Belle et la Bête ». C’est la première fois que je vois un sculpteur traiter l’animal à l’égal de l’homme. A croire que l’homme est un animal…

La bestialité est un choix, une représentation voulue. A travers le symbole et la métaphore, je représente l’homme. Etant une artiste féminine qui crée, je choisis de travailler sur les diverses représentations de l’homme à travers l’animal et je laisse la femme dans son corps simple de femme. C’est à travers les yeux de la femme que j’essaie de comprendre l’homme. En lui donnant les corps divers de la bestialité, j’excentre le caractère. Le lion, c’est la force, l’ours aussi. L’ours c’est aussi le roi des forêts dans les représentations païennes d’Europe. Le lapin c’est le symbole du désir. Désirer quelqu’un, se faire désirer, courir en désirant rattraper le temps. Grandir, comprendre mais aussi vouloir consommer. « Combler le vide » dans cette société qui s’est habituée à la consommation, à l’accélération, à l’immédiat, au rapide. J’essaye donc de dire qu’il y a plusieurs manières de voir les personnages symboliques dans les sculptures et les peintures.

 

Pour vous, que représente la « Bête » dans « La Belle et la Bête » ?

La Bête, c’est un homme très complexe. C’est un homme laid, qui à travers ses malheurs est devenu comme ça. On a presque oublié de trouver en lui une bonté pour laquelle il serait aimé. La Bête manifeste un certain détachement face à la richesse. Ce détachement d’ailleurs jouera un rôle important dans les explications de la morale humaine face aux frères et à la famille de la Belle, lesquels sont avides mais aussi désespérés. Leur situation financière est grave, ils se trouvent dépossédés. On dit qu’il est plus difficile de perdre quand on a beaucoup eu que de perdre quand on a eu peu. Là se pose tout un faisceau de questions sans réponse autour de la morale et de l’éthique. Des questions concernant le rapport que la Belle entretient avec sa famille. Elle incarne le « sacrifice » de la famille. Elle est la cause de la mort de sa mère, qui est morte en accouchant d’elle, (son père ayant perdu sa femme lors la naissance de l’enfant, va rendre l’enfant coupable de « tous les malheurs de la famille »). La Belle est ainsi accusée au coeur de sa propre famille. Elle porte cette culpabilité inconsciente et est prédisposée à se sacrifier et à sauver sa famille pour réparer « sa faute ». Elle va donc « payer » pour la famille en se sacrifiant. Les deux personnages de la Belle et la Bête sont très intéressants à analyser. Je les trouve très actuels. Et il me plait de les comprendre…

 

Ruta, votre sculpture n’est jamais artificielle, narcissique ou complaisante… Vous sculptez des êtres très tendres, très touchants, d’une grande beauté. La beauté est-ce votre réponse à la laideur ?

Je ne travaille pas pour résoudre « mes problèmes ». La matière de mon travail, c’est l’humain. C’est pour lui que je crée, pas pour « résoudre » des questions narcissiques ou personnelles. Quant à la beauté, votre question, bien formulée, donne la réponse !

 

Enfin, quels sont vos maîtres en matière de peinture et de sculpture ?

Pour la peinture, mes artistes de référence sont les peintres Emil Nolde et Paula Modersohn-Becker. Et pour les sculpteurs, Germaine Richier et Marino Marini.

Art Vilnius 2016

Elan et la fille

L’élan et la fille

Le minotaure

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