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Tapis rouge pour Thierry Frémaux

Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes.

Ecce homo. Voilà l’homme ou plutôt le Démiurge, qui préside à la merveilleuse organisation du Festival de Cannes. Inlassablement, depuis 22 ans, c’est lui qui ressuscite la Croisette, en la délivrant, chaque année, au printemps, de son sommeil hivernal. Durant douze jours, Cannes redevient le centre du monde, et « le tapis rouge, le centre de l’univers. » C’est lui, l’homme élégant, à l’allure juvénile, qui sur son Olympe, accueille chaque soir les stars, les cinéastes, les équipes des films, ce ballet de beautés, de somptueuses créatures en robes étourdissantes, ce jet continu de magnificence, de grâce, de glamour qui gravit avec allégresse les marches de Cannes. Il y a dans cette ascension comme une élévation. Une manière de parvenir au sommet, d’avoir le monde à ses pieds, tout en accédant au point culminant de la visibilité sociale. Impossible de s’élever plus haut, le prestige du Festival de Cannes est sans égal. Donc, toute la planète cinéma se presse en haut des marches pour saluer le maître des lieux, Thierry Frémaux. Car c’est lui, le délégué général du Festival de Cannes, ce brillant esprit, d’une grande honnêteté intellectuelle, qui concocte la sélection officielle des films. Il faut savoir que sur deux mille fictions visionnées durant l’année, seule une vingtaine seront sélectionnées pour la Compétition Officielle. Ce faisant, Thierry Frémaux invente d’une certaine façon le futur, façonne notre imaginaire, et notre vision du monde. Car, à n’en pas douter, tous les grands films que nous savourerons en salle dans les mois à venir seront issus de cette fameuse « Sélection officielle ». C’est encore l’irremplaçable Thierry Frémaux, qui dans un monde saturé d’images, falsifié par la désinformation, nous fait découvrir un cinéma capable d’opérer un état des lieux du réel. Comme si, cachée sous le tapis rouge, la tragédie de la vie nous sautait au visage. Nécessaire. Salutaire. C’est un fait, le cinéma actuel n’a de cesse de nous informer sur le triste état du monde. Tout est-il perdu ? Devons-nous baisser les bras devant l’inéluctable ou bien combattre ? Reste que Thierry Frémaux, cet homme visionnaire a vu venir, avant tout le monde, l’apocalypse. Il le souligne dans son journal Sélection officielle : « Le cinéma donne du rêve mais il dit aussi ce qu’est notre monde. Et ce monde est en danger. » Souhaitons-nous léguer à nos enfants un monde invivable, inhabitable, décivilisé, déshumanisé, violent, où la misère règne ? Et comment en est-on arrivé là ? La première mission de la création contemporaine ne serait-elle pas de provoquer un électrochoc afin de nous délivrer de notre indifférence et notre apathie actuelles ? Le cinéma comme prise de conscience politique, sociale. Le cinéma comme résistance. Un cinéma libre, qui lutte contre la censure, un cinéma qui proteste, qui dénonce les injustices, qui « défend le peuple contre les puissants ». Un cinéma qui refuse la bien-pensance, le politiquement correct, « incite à penser », et oeuvre ainsi à faire avancer la société, les mentalités et les valeurs. Thierry Frémaux l’assure « Nous devons dire qu’un autre monde est possible ». Autrement dit, puisque les idées ont perdu du terrain, notre civilisation de l’image, a plus que jamais besoin du cinéma pour opérer cette métamorphose. Le cinéaste Wim Wenders l’avait déjà pressenti, lui qui dès les années 90 soulignait : « Si le cinéma parvient à changer les images du monde, alors peut-être parviendra-t-il à changer le monde. » Dans un remarquable et salutaire journal Sélection officielle, publié chez Grasset, Thierry Frémaux, à travers son témoignage de sélectionneur, nous incite à réfléchir sur l’état de ce monde dont nous sommes responsables et que nous allons transmettre à nos enfants. Avec un formidable espoir à la clef : le cinéma peut-il réenchanter le réel par sa puissance poétique, et nous offrir une forme de salut ?

Il y a des films qui vous mettent à terre et d’autres qui vous élèvent, des films sombres et des films phares, des films éblouissants et des films déchirants, des films bouleversants et des films puissants, des films audacieux et des films ambitieux, des films d’auteurs et des films grand public. Mais tous ont en commun d’être le miroir d’une époque. Miroir, comme aurait dit Stendhal, qui tantôt reflète l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. C’est paradoxalement la fiction qui nous renseigne le mieux sur le réel. Et elle nous en informe sans filtre, sans fard. Dans Vie et mort de l’image, le philosophe Régis Debray écrit: « La peinture a été la psychanalyse du XVIe siècle, le cinéma, celle du XXe. On peut résumer visuellement la Renaissance avec un Dürer, un Léonard et un Titien. S’il fallait exposer la trame mentale de l’époque, il faudrait se projeter un Griffith, un Bergman et un Godard. Aujourd’hui, Dürer ou Rabelais n’auraient-ils pas été cinéastes ? » Si le cinéma est la psychanalyse de notre siècle, a-t-il pour fonction d’exhiber les symptômes de notre époque ? La montée de la violence comme symptôme de décivilisation, la généralisation du harcèlement comme symptôme d’une société narcissique, la culture de l’humiliation sur certains réseaux sociaux (ce besoin permanent d’être valorisé et de dévaloriser les autres) comme symptôme d’une société individualiste « débarrassée des valeurs sociales et morales » comme le note Gilles Lipovetsky dans son essai L’ère du vide. Si le cinéma est la psychanalyse de notre siècle, s’applique-t-il à explorer notre psyché humaine ? Manifestement les fictions contemporaines se penchent volontiers sur nos inconscients, mettant à nu les modes de fonctionnements psychiques de nos semblables, auscultant nos désirs et nos pulsions de mort. Bon nombre d’oeuvres cinématographiques modernes s’attachent à sonder les non-dits, à révéler les refoulements, à exposer les derniers tabous, bref à dévoiler ce qui était dissimulé. Affichant ainsi ce que nous ignorions de nous-même ou ce que nous ne voulons pas voir. Prenons le cas du grand film sombre, substantiel, intransigeant et bouleversant Monster du cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda. Présenté en compétition à Cannes cette année, ce film ressemble à s’y méprendre à une radiographie comportementale de l’époque. Résultat : c’est un film coup de poing, qui vous laisse KO. Un fiction inoubliable, dérangeante qui vous hante. Mais peut-être est-ce là, la première mission de l’art : déranger. L’intrigue se passe au Japon, parangon du pays civique par excellence, ce qui renforce le sentiment d’incompréhension. C’est l’histoire d’un garçonnet qui vient de perdre son père. A la violence de la vie (la mort du père) s’ajoute la violence des autres (le harcèlement). L’enfant qui peine à trouver sa place dans la société, est harcelé par son professeur et ses camarades. Son école ressemble à un théâtre où grimacent des êtres humains qui se déchirent à coup d’insultes, d’agressivité et d’hypocrisie. Un lieu où l’humiliation est devenue un divertissement. Or ce harcèlement n’est ni plus ni moins que la conséquence du narcissisme sociétal, cette misanthropie moderne. « Le narcissisme allant de pair avec des relations humaines de plus en plus barbares et conflictuelles » souligne Gilles Lipovetsky. Dans cet univers individualiste, l’autre est balayé d’un revers de manche, l’altérité est niée, l’autre n’existe plus en tant que sujet. Hegel le prédisait déjà dans la Phénoménologie de l’esprit : « une identité sans altérité est une identité morte ». C’est « l’altérité ou la mort. » L’effacement progressif de l’altérité laisse donc présager le pire des monde. Un monde invivable, incivique, fratricide, où chacun vit « dans un bunker d’indifférence », où « chacun exploite cyniquement les sentiments des autres et recherche son propre intérêt, sans aucun souci des générations futures » note Gilles Lipovetsky. Reste que le bien nommé Monster (l’étymologie latine signifiant ce qui se montre, montrer) montre le vrai visage de notre époque. Victor Hugo disait que « le théâtre est le pays du vrai », on pourrait en dire autant pour le cinéma. Et ce qui est vrai, c’est que nous sommes devenus des monstres, sans même nous en rendre compte. Des monstres sans âme, sans coeur, sans empathie. Notre cruauté ne connait plus de limites, à l’image de ce professeur qui traître son élève de « monster » en projetant sur lui ses propres défauts.

En programmant un tel film en compétition officielle, Thierry Frémaux, a fait preuve d’un remarquable discernement. Non seulement, il a décelé la puissance, l’utilité, la portée d’une telle fiction, mais en plus, tel un thérapeute, il nous invite à voir la réalité en face et à l’accepter. A l’évidence, un long métrage comme Monster a un effet cathartique sur le spectateur. Un effet libérateur. Il le purifie, le lave de la laideur, le purge de ses passions tristes, de ses pulsions agressives, de ses sentiments inavouables, de ses angoisses. Du cinéma comme thérapie. Mais le cinéma peut-il nous soigner, nous guérir ? Si un film comme Monster nous guérit d’abord de notre indifférence, il nous sensibilise aussi au problème du harcèlement à l’école, il nous extirpe de notre apathie, réveille en nous le sentiment d’empathie, de fraternité, l’envie de porter secours au personnage vulnérable, de le protéger, de le sauver. L’envie d’aimer ce qui est différent dans l’autre. Sa différence constitutive, son altérité. Le réalisateur Kore-Eda l’exprime très clairement : « Qu’est-ce qu’un monstre ? Ce qu’on ne connaît pas. » Voilà, tout est dit. Il y a des films qui sont comme des rencontres. Ils ont le pouvoir de bouleverser notre existence. Plus rien ne sera pareil après. Et grâce à eux, nous devenons plus humains. Plus vivants. Si le cinéma peut encore nous sauver, c’est en nous redonnant espoir en l’humanité, en l’amour, en oeuvrant à détruire la destruction actuelle, en veillant à ce que ce lent processus de déshumanisation n’ait pas lieu.

A gauche du réalisateur Hirokazu Kore-Eda, l’équipe du film Monster, sur les marches de Cannes, le 17 mai 2023. Photo Rocco Spaziani / Mondadori Portfol

Dans un monde désenchanté, Cannes est, incontestablement, l’un des derniers lieux de l’enchantement. Avec un Festival qui réenchante le monde par sa poésie et son esthétisme. Une Critique, un Jury qui fait et défait les films. Une Palme d’or. Une fête du film. Une célébration des cultures. L’ivresse du tapis rouge, la prestigieuse montée des marches, le défilé de stars, les flashs, les fans, le public, le soleil, la croisette éblouie, le rêve à portée de main, Cannes est inoubliable. Et si elle l’est chaque année, et depuis tant d’années, c’est grâce à l’homme qui fait des miracles, grâce à son délégué général, Thierry Frémaux. Alors, tapis rouge pour Monsieur Frémaux.

Léonardo Di Caprio, Martin Scorsese, Robert de Niro, Cara Jade Myers, au 76e Festival de Cannes.
©David M. Benett / Getty Images

Thierry Frémaux

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