0

Deauville, ville modèle

Philippe Augier, maire de Deauville

2016. Google publie un classement des destinations week-end les plus prisées parmi les villes européennes. A la surprise générale, Deauville s’arroge la quatrième place. Devancée par Londres, Venise et Barcelone, mais se classant devant Paris, la cité balnéaire normande rallie tous les suffrages. Plébiscitée par tous (touristes, visiteurs occasionnels ou habitués) la ville bat chaque année des records de fréquentation. Et pour cause. Véritable aimant à rêves, Deauville n’en finit pas de fasciner. Ville attractive, capitale du cheval, ville des amoureux depuis « Un Homme et une Femme », ville du glamour avec son sublime casino, ses palaces de rêve, ses boutiques de luxe, son goût du plaisir, sa parade des planches, sa plage mythique (deux kilomètres de sable fin piqué de parasols multicolores), la perle du Pays d’Auge regorge d’attraits. Et de mystères. Car il émane de Deauville un je ne sais quoi de magique. Comme une promesse de bonheur. Un parfum d’exaltation et d’existence heureuse. D’abord, il y a l’océan. Ces magies de la mer, ces couleurs du ciel, la vibration du vent, la lumière de l’aube. Ces visions éblouissantes d’une nature inlassablement belle. Énigme de cristal aux ciels changeants, fille de la terre et de la mer, la belle normande semble n’être chaque fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… Sa splendeur naturelle se prolonge jusque dans l’élégance arborée de sa station, sa beauté architecturale, ses magnifiques villas. Unique en son genre, Deauville n’a pas son pareil pour éblouir. Il y a chez elle, quelque chose d’indéfinissable, comme un éclat, une miraculeuse harmonie, une poésie qui nous laisse sous le charme. Résultat : on ne peut y séjourner une fois, sans souhaiter y revenir mille fois. Irrésistible Deauville, qui se goûte, se savoure pour un séjour, un été, une année, une vie.

Le miracle de Deauville, c’est de susciter tous les mirages. Celui de la richesse, avec le jeu, les courses hippiques, les ventes de pur-sang. Ici, on vibre, on flambe, les fortunes se font et se défont dans un vertige, une griserie fiévreuse qui a fait la légende de Deauville. C’est aussi l’invitation au luxe – ultime émanation de la beauté -, l’incitation à la beauté, le rendez-vous de la mode, de la couture et de l’élégance. Avec son penchant pour le prestige, les paillettes, le faste, les fêtes et les festivals, les tapis rouge et les célébrités, Deauville respire le mystère, le rêve, et inspire l’amour. C’est la ville des coups de foudre, la cité romantique par excellence. Car tout est possible à Deauville… C’est ce qu’a merveilleusement compris son maire, Philippe Augier. Cet homme visionnaire, a fait, d’année en année, de sa ville, la ville de tous les possibles. Grâce à lui, Deauville ne connait plus de limites. Il lui offre tout : une fabuleuse politique événementielle. Deux festivals de cinéma dont un sublime festival américain qui ravit un public toujours plus large. Des ventes prestigieuses de Yearlings où se pressent la planète toute entière. Non content d’assurer à sa station balnéaire une notoriété mondiale grâce à la filière équine, Philippe Augier lui donne davantage encore : une incroyable vitalité culturelle. L’art et la culture ne cessent de se rencontrer à Deauville. Avec des concerts prestigieux, de remarquables expositions de peintures et de photos. Mais aussi des voyages dans la littérature couronnés par plusieurs prix littéraires dont « Le Prix Littéraire de la Ville de Deauville » présidé par Jérôme Garcin. Philippe Augier porte un tel amour à sa ville, qu’en 2017, il réalise même l’impossible : faire de sa station balnéaire la cité de la philosophie. Grâce à son inventivité, cet esprit brillant et lettré va offrir à Deauville une nouvelle métamorphose. Car il est persuadé – à juste titre d’ailleurs – que la capacité à se réinventer de Deauville est infinie. Résultat : la philosophie est à l’honneur à Deauville avec des conférences de philosophie données par Michel Onfray, des colloques par Régis Debray. On y débat, discute, polémique. Deauville, ville de la pensée. A vrai dire, depuis 17 ans, le très charismatique maire de Deauville n’a eu de cesse d’exploiter toutes les potentialités de cette région qui lui tient tant à cœur, se battant pour offrir le meilleur à sa ville et à la Normandie. Ses ambitions pour elles n’ont jamais connu de limites, et c’est admirable. Il a fait aussi le pari de rendre ses administrés heureux. Pari réussi.

La plage de Deauville

Vous êtes maire de Deauville depuis 17 ans, un maire très apprécié de ses administrés. Serez-vous tout naturellement candidat aux Municipales de 2020 ?

Pour l’instant aucune décision n’est prise. Mais si je vais bien, j’y réfléchirai positivement…

Machiavel disait : « Gouverner c’est faire croire ». Est-ce votre conception de la politique ?

Je préfère la formule de Mendes France : « gouverner c’est prévoir ». Je crois que plus que jamais les élus doivent anticiper, à une époque où le monde s’accélère, se transforme totalement du fait de la mondialisation et des nouvelles technologies.

Avez-vous des modèles en politique ?

Mon modèle fut mon mentor, Michel d’Ornano. Il a été l’un de mes premiers liens avec Deauville, et avec la politique. Il était directeur de campagne de Giscard en 1974 quand j’étais moi-même le meneur de la campagne « Giscard à la barre ». Je travaillais à ses côtés. C’est un homme pour qui j’ai toujours eu beaucoup d’admiration et d’affection.

Philippe Augier et Emmanuel Macron

Vous appréciez Emmanuel Macron. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Très tôt, j’ai été séduit par Emmanuel Macron, bien avant qu’il ne soit candidat. Ce qui m’a plu chez lui, c’est sa vision de l’avenir. Mon premier contact direct avec lui, en tête-à-tête, a eu lieu en octobre 2015, il était alors ministre à Bercy. Pour moi, il incarnait un vieux rêve politique, qui était de supprimer ce dualisme droite-gauche, ce dont rêvait déjà Giscard. La détermination d’Emmanuel Macron, son absence de crainte en politique, sa façon d’être au-dessus des jeux partisans me donnaient envie de m’engager auprès de lui. Je crois que les jeux partisans sont des freins au développement économique, au développement social, et très tôt, j’ai senti qu’Emmanuel Macron n’avait peur de rien, qu’il avançait quels que soient les obstacles, et surtout quels que soient les obstacles politiciens.

Il a redonné aussi du brio et du brillant à la fonction présidentielle…

En effet. J’ajouterai aussi qu’il a redonné du crédit à la France dans le monde entier et qu’aujourd’hui, c’est l’un des hommes d’état les plus écoutés.

La villa Strassburger à Deauville

Depuis 17 ans, vous vous donnez « corps et âme » à Deauville, avec un engagement de chaque minute pour servir votre région et vos concitoyens. Après avoir été parisien, vous êtes devenu résolument normand. Depuis 2008, vous êtes Président de la communauté des communes de la Côte fleurie. De 2010 à 2015, vous avez présidé aussi le groupe centriste au Conseil régional de Basse Normandie. Quelles sont désormais vos ambitions pour la Normandie ?

En 2015, j’ai choisi de ne pas être candidat au Conseil régional. A la suite de l’élection de la nouvelle majorité du Conseil régional, le président Hervé Morin m’a confié la présidence d’une « Agence d’attractivité de la Normandie « , compte-tenu du travail de fond que j’avais réalisé sur la Normandie. J’avais écrit un livre en 2003, « Mes ambitions pour la Normandie », pour préparer les régionales de 2004, en vue de la réunification de la Normandie. Notre vœu a été exaucé et depuis je reste un soutien indéfectible d’Hervé Morin. Quant à « l’Agence d’Attractivité de la Normandie », elle a pour objectif de mettre en évidence l’ensemble des atouts de la Normandie, de les faire valoir aussi bien auprès des normands qui ont besoin de retrouver leur fierté, leur identité de normands, (un peu comme les bretons ont su le faire), mais aussi de les faire connaître à l’étranger. Nous avons mis en place tout un réseau d’ambassadeurs (nous avons près de 3000 ambassadeurs) et nous installons des clubs d’ambassadeurs dans tous les pays du monde de façon à ce que la Normandie soit valorisée à l’étranger car elle a beaucoup d’atouts et d’attraits qui ne sont pas connus.

Le casino de Deauville

Deauville fait rêver. Ville de lumières, de plaisir, de people, de glamour, de luxe, de jeux, ville tendance et touristique. Deauville, ville « bling-bling », ou a-t-elle une âme ? 

Je pense que Deauville a été « bling-bling », mais elle ne l’est plus dans la mesure où c’est une ville d’élégance, de luxe sans le côté ostentatoire du « bling-bling ». Compte-tenu des services qu’elle offre, du fait de ses palaces, de son casino, de ses magasins de marque etc., Deauville attire beaucoup de gens fortunés, qui s’y trouvent bien. Pourquoi ? Parce que Deauville a su garder son âme. Lorsque je suis arrivé à la Mairie, les villas disparaissaient remplacées par des immeubles. A l’époque, le foncier n’était pas aussi attractif que maintenant, et souvent lors des successions, les maisons revenaient à la troisième ou quatrième génération avec des indivisions terribles. Les descendants ne voulaient pas faire de travaux, ils préféraient vendre leur bien à des promoteurs désireux de construire des immeubles. J’ai tout de suite cherché à stopper ce mouvement-là. Cela a été l’une de mes premières actions. J’ai protégé les villas grâce à la mise en place d’une zone de protection du patrimoine architecturale. Dès que j’ai lancé la procédure, cela a permis de ne plus démolir. Nous avons ainsi protégé 555 bâtiments, ce qui est colossal politiquement. Et nous en sommes fiers car l’âme de Deauville passe par ses villas de style Belle Epoque, ses bâtiments à colombages. Deauville a gardé sa beauté, son élégance architecturale. Par ailleurs, ce qui a donné une nouvelle dimension à la ville, c’est toute la politique culturelle, événementielle, sportive que nous avons développée. Le fait qu’aujourd’hui l’année soit ponctuée de festivals, d’événements sportifs, culturels a donné un supplément d’âme, en tout cas un supplément d’image à Deauville qui n’est plus réputée uniquement parce qu’elle attire des gens riches mais aussi parce qu’il s’y passe toujours quelque chose.

Deauville vit essentiellement du tourisme. Avez-vous l’intention de favoriser la venue d’entreprises pour sédentariser la population ?

Oui, et je crois que l’une de nos problématiques, c’est la diversification de notre économie qui est à 90% touristique. La seule façon de procéder, c’est d’attirer des entreprises du tertiaire. Sauf que dans une cité balnéaire toute petite (Deauville s’étend sur une superficie de 360 hectares dont 60 de champs de course, soit un sixième de la ville) il n’y a pas de bureaux. L’une de mes préoccupations, depuis maintenant plus de dix ans, c’est d’arriver à créer des bureaux de façon à attirer des entreprises. Il y a eu des opérations privées que nous avons facilitées, la ville a racheté la grande maison de l’aumônier des Franciscaines, avec ses 500 mètres carrés que nous avons transformés en bureaux. Dans les immeubles de la presqu’île qui sont en cours de construction, il y a un immeuble entier de bureaux. Pour avoir cette offre de bureaux, nous avons également rénové des locaux de mille mètres carrés que nous avons mis à la disposition de start-up, orientées vers le tourisme, le sport et la culture. Nous leurs louons ces locaux à des tarifs préférentiels.Tout cela a l’avantage d’accueillir de nouvelles entreprises et de jeunes entrepreneurs à Deauville. Ce qui nous permet aussi d’améliorer notre pyramide des âges.

Mieux que personne, vous ravivez en permanence les lumières de Deauville, avec une politique événementielle de tout premier ordre. Le bonheur des habitants de Deauville vous tient-il à cœur ?

C’est ma première préoccupation. Que souhaitent les gens pour vivre heureux dans une ville ? Un cadre de vie agréable, une vraie qualité de vie. Pour ce faire, que faut-il ? Un enseignement de qualité. Nous avons une école primaire absolument remarquable en termes d’activités et d’éveil pour les enfants. Il faut de la médecine. Nous avons aidé à l’installation d’une maison médicale qui regroupe tous les médecins, les spécialistes, les radiologues, les laboratoires d’analyses, les kinés, dans un immeuble de 2000 mètres carrés. Là, il y a un accès facile pour l’ensemble de la population. Il faut de la culture, du sport, de la convivialité, nous avons développé une vie associative extrêmement riche, avec plus de 130 associations sur le territoire. Nous avons construit un complexe sportif. Ces équipements sportifs permettent à la fois la pratique du sport par les locaux mais aussi l’accueil d’équipes nationales ou internationales qui viennent s’entraîner, ou la venue d’événements sportifs importants. Quant à la culture, nous parions sur elle pour développer l’attractivité de notre ville et son rayonnement international. Nous avons un festival de photos au mois de novembre, deux festivals de musique classique à Pâques et au mois d’août, un festival du livre, deux festivals du cinéma (un festival du cinéma américain, et un festival du film asiatique), il y a ici une totale diversité de vie culturelle. La culture est une source de lien social. C’est même un outil de paix, car en découvrant les autres cultures, on comprend mieux les autres. Nous avons aussi des congrès internationaux sur l’économie, nous avons eu le G8 en 2011 avec Barack Obama et Nicolas Sarkozy. Le monde et les cultures se rencontrent à Deauville. Enfin, nous sommes en train de construire un lieu de vie culturel permanent « Les Franciscaines ». Nous avons racheté les locaux de la congrégation des sœurs Franciscaines, avec 6000 mètres carrés de plancher sur lesquels nous allons installer un musée, une médiathèque, des univers thématiques liés au territoire. C’est un concept totalement innovant, entièrement digitalisé, qui ouvrira en 2020.

Deauville est une ville modèle. Quiconque veut s’offrir une escapade romantique ou un week-end festif, pense tout de suite à Deauville…

En 2016, Google a sorti un classement absolument hallucinant, « quelles sont les villes européennes que vous choisiriez en priorité pour passer un week-end (c’est-à-dire un séjour court) ? ». Et devinez quoi ? Deauville était quatrième ! Derrière Londres, Venise, et Barcelone ! Et avant Paris ! C’est magnifique, non ! C’est vrai que l’on essaie de faire de Deauville une ville modèle, on essaie aussi d’en faire une ville modèle en matière de propreté, en matière de fleurissement. C’est vrai que parfois la plage est un peu sale le soir mais elle est nettoyée tous les matins. Comme les gens sont inciviques, ils jettent leurs détritus sur la plage. On vient de commencer une campagne de lutte contre l’incivisme, avec des ramassages symboliques de déchets sur la plage, certains jours de la semaine. Sachez que Deauville est l’une des seules plages françaises à être intégralement nettoyée tous les matins entre quatre heures et dix heures du matin.

Cioran disait « Il n’y a de vivant que l’avenir » Avez-vous l’intention d’écrire celui de Deauville ?

Ma vision de l’avenir de Deauville tient dans les mots clefs que sont nos valeurs. C’est-à-dire la rencontre, le partage, la culture, la créativité, le plaisir, et le bien-être. Ce sont ces valeurs-là que les visiteurs rechercheront dans l’avenir pour venir en villégiature dans les meilleures conditions.

Mélanie Laurent, réalisatrice du film Galveston en compétition au Festival de Deauville 2018 avec l’actrice Elle Fanning

Le réalisateur de « Mission Impossible » affirme qu’une ville aujourd’hui n’existe internationalement que si elle passe au cinéma. Cinquante-cinq films ont été tournés à Deauville et sur Deauville dont « Un homme et une femme », « Je suis timide mais je me soigne », « Sagan », « La Disparue de Deauville », « Hôtel Normandie » etc. Y-a-t-il actuellement d’autres films en préparation ?

Pas à ma connaissance. Mais c’est vrai que le cinéma compte pour beaucoup dans l’aura de Deauville. Je suis tellement convaincu de cela, qu’après cinq ans de pourparlers, j’ai réussi à obtenir que le tournage d’une série télévisée coréenne « The Package » se passe à Deauville. Quand les spectateurs à l’étranger découvrent une ville au cinéma, ils s’y précipitent ensuite. Depuis la diffusion de cette série, nous avons remarqué une affluence de Coréens à Deauville. Non seulement la série « The Package » a été diffusée en Corée mais le producteur a vendu la série en Chine, ce qui veut dire que les Chinois vont sans doute venir à Deauville.

Deauville, c’est le Festival du Cinéma Américain avec ses 70 films présentés au public. Se déroulant cette année du 31 août au 9 septembre, il sera présidé par l’actrice Sandrine Kiberlain. Sachant que le festival accueille plus de 60 000 visiteurs durant dix jours, quelles sont les retombées économiques pour Deauville ?

Le festival a été créé en 1975, par Michel d’Ornano, pour prolonger la saison. C’était une époque où Deauville ne vivait que deux mois par an. Le dernier dimanche d’août, le Grand Prix de Deauville clôturait la saison, tous les rideaux de fer tombaient, c’était fini. Aujourd’hui, le festival, ce sont des retombées économiques importantes, puisque pendant dix jours, (quand le festival a été créé, il ne durait que trois jours), ce sont des visiteurs qui remplissent les hôtels, les restaurants, les commerces au mois de septembre. Après, il y a aussi des retombées d’image, c’est quand même le deuxième festival de cinéma en France après Cannes, et puis il y a cette image des acteurs, des metteurs en scène qui viennent à Deauville, qui inscrivent leur nom sur les Planches comme sur Sunset boulevard.

Sandrine Kiberlain, présidente du jury du 44ème Festival du cinéma américain de Deauville, en compagnie de l’actrice et jurée Sabine Azéma

Deauville est-elle une ville amie des américains ?

Deauville est une ville profondément attachée aux USA. Elle l’a été d’autant plus que ma prédécesseur Anne d’Ornano avait la double nationalité, elle avait été élevée aux USA et était très proche des Américains. Aujourd’hui, j’envoie tous les CM2, chaque année, fleurir des tombes des soldats du Kentucky à Colleville-sur-mer, le grand cimetière qui est sur la colline au-dessus de la mer, pour maintenir ce lien avec les Etats-Unis. Autre lien : nous sommes jumelés avec Lexington, nous avons chaque année trois étudiants américains qui viennent enseigner l’anglais dans notre école maternelle et notre école primaire. Au mois de juin, les enfants de maternelle et de primaire, donnent leur spectacle de fin d’année en chantant des chansons en anglais. Nous avons des accords d’échanges réciproques avec une université dans le Kentucky, nous envoyons certains de nos lycéens pour des séjours linguistiques avec l’Université du Kentucky. Oui, nous entretenons des liens très forts avec les Américains.

L’actrice Sarah Jessica Parker et Philippe Augier

Au Festival du Cinéma Américain, vous avez la chance d’accueillir les plus grandes stars du cinéma américain. Avez-vous des préférences pour certaines ?

Mon dernier coup de cœur, du fait à la fois de sa beauté et de son intelligence, était Cate Blanchett. Bien avant qu’elle ne soit Présidente du jury de Cannes, elle était chez nous, il y a trois ans pour son film « Blue Jasmine ». On a dîné deux fois, l’un à côté de l’autre et c’est comme ça que je peux dire qu’elle est très cultivée et très intelligente. Sa beauté, on peut la voir sur les écrans.

Philippe Augier et l’actrice américaine Cate Blanchett

Et parmi les acteurs, certains sont-ils devenus vos amis ?

L’un de mes souvenirs les plus marquants, c’est d’avoir accueilli à dîner à la maison, en même temps, Francis Ford Coppola et George Lucas ! Avec Coppola, nous n’avons pas beaucoup évoqué le cinéma, nous avons plutôt parlé de vin, parce qu’il a des vignes en Californie. J’ai dîné aussi avec Harrison Ford, avec Sydney Pollack qui est un type génial ! Souvent des liens se créent avec le jury.

Madame et Monsieur Augier, Jamie McCourt, Ambassadeur des Etats-Unis en France et Laurent Fiscus, Préfet du Calvados

Vous occupez-vous du Festival du Cinéma Américain ?

Pas directement, le festival appartient à la ville de Deauville, qui délègue l’organisation à notre palais des congrès, lequel palais des congrès a un contrat avec Le Public Système, qui a un département cinéma dirigé par Bruno Barde, et c’est eux, sur le plan artistique, qui organisent le festival. Je me rends au festival tous les soirs (je ne peux pas y aller dans la journée parce que c’est la rentrée et que je travaille) pour recevoir nos invités. A l’ouverture du festival, nous recevons l’ambassadeur ou l’ambassadrice des Etats-Unis. J’aime l’effervescence du festival parce que cela fait partie de la vie de Deauville et de son image, et je fais ce qu’il faut pour. J’avoue que c’est particulièrement agréable et intéressant de côtoyer des grandes vedettes, de rencontrer des réalisateurs, des acteurs, des cinéphiles.

Les planches de Deauville

Deauville n’en oublie pas pour autant les causes humanitaires, elle qui organise toute l’année des événements au profit d’associations caritatives…

Oui, énormément de dîners caritatifs se déroulent à Deauville, certains internes à la ville comme la Croix-Rouge locale, le CCAS, (le comité communal d’action sociale qui finance les aides aux personnes en difficulté), d’autres organisés par des associations deauvillaises ou non, comme le gala de Just Word International qui s’occupe d’enfants en Afrique, ou durant plus de dix ans, le dîner de Care France. Nous avons aussi nos clubs services Rotary et Lion’s qui sont très actifs…

On ne peut évoquer Deauville sans parler des magnifiques ventes de Yearlings, réputées dans le monde. Le yearling est un poulain ?

Le yearling est un cheval qui a entre 1 et 2 ans. L’âge des chevaux se calcule selon l’année civile. L’année de leur naissance, ils sont foal (poulain). Au premier janvier suivant leur naissance, ils deviennent yearling jusqu’au premier janvier suivant. Il existe des yearlings de pur-sang anglais, une race fondée en Angleterre. On a aussi les ventes de Yearlings de trotteur qui est une autre race et qui, elles, se déroulent en septembre.

Vente de Yearling à Deauville, août 2018

Depuis des années, vous galvanisez comme personne le marché hippique. Grâce à vous, les enchères flambent, et le chiffre d’affaire s’envole…

Ce fut mon premier métier et mon premier lien avec Deauville. Avant d’être maire, je dirigeais la société qui organisait les ventes de chevaux à Deauville. A l’époque, « L’Agence française de vente de Pur-sang » se trouvait à Paris. Quand j’ai été élu ici, pour mon premier mandat comme maire-adjoint, j’ai transféré tous mes bureaux à Deauville. Lorsque je suis devenu maire de Deauville, j’ai vendu la société (aujourd’hui rebaptisée par mes successeurs « Arqana ») et je me suis retiré. Aujourd’hui, je n’ai plus d’activités dans le milieu hippique mais je continue à vendre un peu à la tribune, aux enchères parce qu’on m’a demandé de rester et que cela m’amuse. C’est une façon de conserver un lien professionnel avec ce monde, et pas seulement un lien mondain. C’est vrai que la grande notoriété de Deauville dans le monde est due, avant tout, au cheval. Deauville est la capitale du cheval. C’est vrai aussi que j’ai fait de cette société qui organise les ventes, la troisième dans le monde, en termes de chiffres d’affaires. Je l’ai développé à l’international et aujourd’hui les cinq continents sont représentés dans ces ventes qui ont lieu chaque année mi-août et ont permis de faire connaître Deauville dans le monde entier. Imaginez, le week-end du 18-19 août à Deauville, vous avez les courses hippiques, les ventes de Yearlings, un concours hippique international top niveau, et le polo. Pas mal non ?

Superbe ! Toute la planète, le Japon, les USA, l’Irlande, l’Angleterre, les Emirats se pressent à ces ventes. Depuis le début de celles-ci, quel a été le cheval le plus cher ?

Le yearling de Pur-sang le plus cher a été vendu 2 millions 600 000 euros. Sinon le cheval le plus cher reste un cheval trotteur, l’acheteur a déboursé 3 millions d’euros pour l’acquérir.

A Deauville, il y a un Cheikh qui a une villa magnifique, une propriété de toute beauté, refaite à l’identique, en front de mer. On dit qu’il ne vient qu’une fois par an, pour les ventes…

Oui, il vient pour les ventes de Yearlings, mais il ne va pas dans sa propriété. Il préfère descendre à l’hôtel, au Normandy, avec toute sa suite. Il s’agit de Cheikh Mohammed Al Maktoum, le premier ministre de Dubaï. Dubaï appartient à la famille Maktoum. Dans la famille dirigeante de Dubaï, il y a plusieurs frères et Cheikh Mohammed est le leader de la famille. Ce n’est pas lui d’ailleurs qui avait repris la villa, c’était son frère aîné qui s’appelait Maktoum Al Maktoum, qui est décédé depuis. Mais la villa est restée dans la famille.

Les Emirats sont-ils les acheteurs les plus importants à ces ventes de Yearlings ?

Cela s’est considérablement diversifié dans la mesure où maintenant les Emirats ont leur propre élevage, ils élèvent leurs propres chevaux, donc ils ont moins besoin d’acheter des yearlings, mais vous avez aujourd’hui des acheteurs australiens, japonais, américains du sud, chinois. Les Chinois commencent à avoir des chevaux de course aussi. Les Français achètent un peu, restent la part la plus importante du chiffre d’affaires, mais n’investissent pas au même niveau que les richissimes moyen-orientaux, japonais ou autres.

Depuis peu, la philosophie s’invite aussi à Deauville. Deauville est devenue la nouvelle cité des philosophes ! Cette année, le philosophe normand Michel Onfray a quitté Caen, pour donner, dans le cadre de son université populaire, un cycle de conférences à Deauville au CID. Etes-vous à l’origine de cette superbe initiative ?

Oui ! Cela s’est passé de la façon suivante : Michel est un ami. Quand il s’est fait « expulser » de l’université de Caen, il y a deux ans et demi maintenant, je lui ai dit, un peu comme une provocation : « Viens faire tes cours à Deauville ! » Il m’a d’abord dit non, d’une part, parce qu’il était très attaché à Caen, et d’autre part, parce que Deauville lui semblait un endroit un peu « curieux » pour dispenser ses cours. L’année suivante, il a donné ses cours à un endroit qui s’appelle « La Fonderie » à Hérouville Saint-Clair, dans la banlieue de Caen. Puis l’année suivante au Zénith de Caen. Tout ça coûtait trop cher, Michel a voulu revenir à l’Université de Caen mais les universitaires ont tout fait pour qu’il ne revienne pas. Donc, là, il m’a appelé en décembre dernier, en 2017, et m’a dit « Ta proposition tient toujours ? ». J’ai répondu « Bien sûr ! », et là j’ai appelé le Palais des Congrès, j’ai dit  « Faites ce qu’il faut pour qu’il puisse s’installer « . Résultat : ces quatorze cours ont connu un succès considérable. Tout le monde se réjouissait d’y assister, y compris ceux qui ne pensaient pas comme Michel Onfray. Ses cours donnaient à réfléchir, suscitaient l’étonnement. Il y a eu 14 cours au premier semestre (du 21 janvier à juillet 2018) et nous repartons à la rentrée, en octobre prochain pour un an (cela dit, je pense que si Michel Onfray a l’opportunité de retourner à Caen, il y retournera, car il y est très attaché). Enfin, pour l’instant, il est chez nous, et tout le monde est ravi. A chaque conférence, il y a plus de mille personnes dans le public !

Soit, presque un tiers de la ville, puisque Deauville compte à peu près 3800 habitants !

Mais il n’y a pas que des Deauvillais, les Caennais viennent, les gens viennent de Lisieux, de partout !

Dans son essai « Décadence », Michel Onfray prédit la fin de la civilisation occidentale. Philippe Muray affirme lui, dans « Festivus Festivus » que « la fin du monde est déjà derrière nous »… Qu’en pensez-vous ?

Vous pouvez considérer que la civilisation est en souffrance avec l’ultralibéralisme, le consumérisme, le nihilisme etc. mais cela fait partie de la civilisation, c’est la civilisation d’aujourd’hui et c’est la nôtre. A vrai dire, la civilisation n’est pas en déclin, elle est en pleine évolution… Il y a un phénomène d’accélération de cette évolution du fait des nouvelles technologies qui font changer notre monde. La civilisation évolue du fait de la mondialisation, de la simplification des transports. Aujourd’hui, les jeunes qui font des études et qui ont un peu d’ouverture d’esprit sont des citoyens du monde. C’est quoi la civilisation au regard d’un citoyen du monde ? C’est le cosmopolitisme. Le monde a vécu de migrations, et chaque fois qu’il y a des migrations, la civilisation évolue parce que les cultures se mélangent, se renouvellent. Je trouve que l’on traite mal du problème de la migration. Ici, j’ai créé, l’année dernière, avec Régis Debray, « Le Collège des Mondes possibles ». Pour l’instant, nous n’avons eu qu’une première cession. La prochaine cession sera en octobre. « Le Collège des Mondes possibles » veut traiter de problèmes fondamentaux du monde sur le temps long. De nos jours, quelle que soit l’importance du problème, on le traite dans l’immédiateté et dans le temps médiatique. Concernant les migrations, les gens n’ont qu’un sujet en tête, c’est Calais. Maintenant, c’est plutôt Ouistreham d’ailleurs ! On traite ce problème à court terme, alors qu’il y a depuis toujours des dizaines de millions de gens sur les routes terrestres et maritimes dans le monde entier. Vous avez les migrations climatiques, les migrations politiques, les migrations économiques. Les migrations sont de toutes natures. Dans quarante ans, l’Afrique comptera deux milliards d’habitants, donc ces gens vont bouger. Vous avez déjà 150 millions de gens déplacés du simple fait du climat. C’est à cette échelle là qu’il faut traiter le problème des migrations. Cela a été notre premier thème. Le prochain, sera le numérique. Qu’est-ce que le numérique va changer dans notre monde ? Sur le plan politique au sens noble du terme, sur le plan du droit.

Les gens aujourd’hui sont en quête de sens, pensez-vous que la philosophie peut les aider à trouver la vérité ?

Bien sûr ! Tout ce qui peut les amener à réfléchir est souhaitable, la philosophie bien sûr, mais aussi la littérature. Parce que c’est à travers la littérature que l’on se construit. A Deauville, il y a un festival du livre, mais il y a aussi une vie littéraire tout au long de l’année. On a un prix littéraire « Livres et Musiques de Deauville » dont le jury est présidé par Jérôme Garcin. Et un « Prix de la ville de Deauville » avec un jury qui n’est composé que d’écrivains ayant une maison dans le coin. Nous avons aussi un « Prix du Public » et un « Prix des Ados », (organisé grâce au financement des espaces culturels Leclerc.) Cette année, 3800 ados ont voté pour le « Prix des Ados » sur la Normandie, avec 65 établissements et lycées, 131 classes (des élèves qui sont en première et en terminale). Quand nous avons remis le prix au CID, sur les 3800 votants, 2000 sont venus. Tous les auteurs nominés étaient là sur la scène, avec leur livre, à expliquer leur démarche. Les ados étaient ravis de participer à ce « Prix des Ados ». Preuve que les jeunes lisent encore… Autre chose que l’on fait à Deauville et qui est complètement atypique, c’est une distribution des prix. Le nombre de bouquins que l’on fait rentrer dans les familles qui n’en ont pas, vous n’avez pas idée ! Accompagné de mes adjoints, je remets les livres aux jeunes, et je leur demande : « Y-a-t-il a des livres chez toi ? ». Beaucoup répondent « ben non, pas énormément ». Donc, tout ce qui peut les inciter à lire est souhaitable… Depuis plus de 20 ans, d’ailleurs, dans chacun de mes dîners, chaque invité reçoit un livre dans son assiette. Quand je le connais, évidemment le livre a un rapport avec lui. Ce petit présent a un triple intérêt : le premier, c’est une attention personnelle à laquelle les gens sont sensibles. Le deuxième, c’est qu’au moment où chacun trouve son bouquin dans son assiette, j’explique pourquoi j’ai choisi ce livre et cela me permet de présenter tout le monde à tout le monde, et troisième intérêt, cela lance la conversation autour de la table, sur des sujets autres que le dernier sondage ou la météo. Cela fait plus de vingt ans que je procède ainsi !

Etes-vous d’accord avec Henry Miller qui estime « qu’ on ne reçoit jamais trop d’amour dans la vie et on en donne jamais assez » ?

Mille fois d’accord ! J’ai rencontré Henry Miller à Big Sur, en 1977, en Californie. J’avais été invité par le gouvernement américain, grâce au programme des « Young leaders ». J’ai passé cinq semaines aux USA en choisissant où je voulais aller, qui je voulais rencontrer, et on organisait mes rencontres. C’était génial ! J’ai aussi rencontré Ronald Reagan qui était gouverneur de Californie.

Philippe Augier, Pierre Barouh et Claude Lelouch

Dans la mémoire collective, Deauville est associée à la ville de l’amour, celle de la rencontre d’un homme et d’une femme, de Jean-Louis Trintignant et d’Anouk Aimé sur les planches. Cette image de Deauville vous plait-elle ?

Elle me plait énormément car elle correspond à la réalité ! Et d’ailleurs, on essaye de valoriser cette image en permanence. Par exemple, en 2010, puisque j’avais fait le pari de faire un événement par jour pour le cent cinquantenaire de la ville de Deauville – et on l’a fait ! –  le jour de la Saint Valentin, avec Claude Lelouch, on a reconstitué le baiser de Jean-Louis Trintignant et d’Anouk Aimé. Mille couples se sont embrassés. J’ai donné le nom d’une petite place de son vivant à Claude Lelouch, sur les planches, à l’endroit même où dans le film, la mustang arrive au petit matin et fait des appels de phare. C’est sur la place Claude Lelouch, que Claude a fait la connaissance de sa dernière femme, ce jour-là ! Deauville est donc bien la ville des amoureux !

Vous êtes un esprit curieux et déterminé, un homme d’action et de conviction qui déteste l’injustice. Mais êtes-vous un homme sentimental ?

Je suis assez sentimental, et très sensible. J’aime les gens, et j’aime être aimé d’eux. Deauville, c’est une petite ville. A l’égard des habitants permanents, je gère cette ville comme une immense famille. Je les connais pratiquement tous, et nous nous occupons de ceux qui en ont besoin. Mais en politique politicienne, l’affect, c’est un handicap. Il faut être dur, cynique. Cynique, c’est tout le contraire de moi…

Dominique Desseigne et Philippe Augier

Enfin, vous concertez-vous avec Dominique Desseigne, le PDG du Groupe Barrière, pour créer des événements sur Deauville ?

Oui, nous travaillons de concert avec Dominique Desseigne. Je l’estime, je l’apprécie, et je l’aime bien parce qu’il est très attaché à Deauville, et qu’il nous soutient vraiment. Nous avons des intérêts communs. Par exemple, c’est le Groupe Barrière qui a cofinancé le CID qui est notre Palais des Congrès. Je ne ferais pas la moitié de ce que je fais si je n’avais pas le Palais des Congrès. Pour le festival de Pâques de musique qui est absolument magnifique, Le Groupe Barrière donne 200 000 euros par an. On essaie sur les événements importants publics comme le Polo, de cofinancer Groupe Barrière et ville. Pour le Festival du Cinéma Américain, le groupe Barrière met 2700 nuitées à disposition du festival, et offre le dîner d’ouverture et le dîner de clôture. C’est un soutien incomparable pour la ville de Deauville.

0

L’Enchanteur du Bristol

Eric Frechon, le Chef triplement étoilé du Bristol

Sa cuisine est époustouflante. Il est l’un des meilleurs cuisiniers au monde. Un modèle pour tous et une source d’inspiration pour les chefs de la jeune génération. Pénétrer dans l’univers gastronomique d’Eric Frechon, c’est s’embarquer pour Cythère. On ne touche plus terre, catapulté jusqu’aux étoiles par l’échelle aromatique, l’alchimie des flaveurs inédites, les sapidités inimitables de ce génie de la cuisine. On adore sa poularde de Bresse transfigurée par un bouquet d’écrevisses, comme des roses pimpantes de la mer qui piqueraient au vif une volaille bien terrestre. On s’enthousiasme pour ses sublimes macaronis farcis, truffe noire, artichaut et foie gras, gratinés au vieux parmesan. On pleure de plaisir devant ce mémorable rouget de roche, émouvant comme un tableau, avalé par une fleur de courgette et farci d’un caviar d’aubergine… A la table 3 étoiles d’Epicure, le corps tout entier est convié au plaisir. Même le cerveau est à la fête. En bouche, on va de surprise en surprise, le palais vibre, s’émerveille au contact de saveurs inoubliables, de tendres textures, et de parfums rares comme si l’excellence d’un plat avait le pouvoir d’affiner nos sensations. De les décupler, de les révéler. C’est la richesse de l’aliment qui en nous donnant son goût « ouvre en nous une nouvelle bouche », une deuxième langue, affirme Michel Serres dans son essai « Les Cinq Sens », soulignant au passage qu’étymologiquement « l’homo sapiens » est l’homme qui sait goûter, qui a le palais délicat. Ce n’est donc pas un hasard, si tous les palais fins se pressent des quatre coins de la planète, pour savourer à la table d’Epicure, ce temple gourmand incontournable, la cuisine hautement poétique de ce magicien, ce maître qu’est Eric Frechon. Un festin de Frechon, c’est la félicité assurée. C’est fulgurance sur fulgurance. C’est tout simplement Eric Frechon…

Qu’est-ce qui a de l’importance pour vous dans la vie ?

Le plaisir, au sens large du terme.

Pour vous la cuisine, c’est le goût des autres ?

Non, c’est mon goût, que je partage !

Avez-vous un souvenir inoubliable en matière d’émotion gustative ?

Oui, les senteurs de la tarte aux pommes de ma maman… Sinon, je garde en mémoire un souvenir assez désagréable : la première fois que j’ai goûté du caviar. Autant maintenant, j’adore parce que c’est un mets que l’on apprend à déguster, c’est le fruit d’une éducation, autant la première fois, je n’ai pas aimé du tout.

Avez-vous déjà goûté chez vos confrères une recette sublime ?

Evidemment ! La première qui me vient à l’esprit, c’est une bécasse absolument incroyable de Ducasse, au Louis XV à Monaco. Ce souvenir remonte à une trentaine d’années.

Vous sentez vous à votre place, chez vous, dans une cuisine ?

Oui, je suis très à l’aise dans mes cuisines, parce que j’aime être en contact avec les jeunes, j’aime cette dynamique et cette passion.

Votre plus grand bonheur professionnel a-t-il été l’obtention du titre de Meilleur Ouvrier de France en 1993 ?

En fait, j’en ai eu deux : il y a d’abord eu le titre de Meilleur Ouvrier de France, un titre personnel puis l’obtention des trois étoiles, qui récompense toute une équipe.

Feuerbach affirmait « L’homme est ce qu’il mange ». Quel est votre rapport à la nourriture ?

Ce sont souvent les cordonniers les plus mal chaussés ! Nous, les cuisiniers, nous goûtons énormément de choses à longueur de journée mais nous avons du mal à faire de vrais repas assis. Donc, notre rapport à la nourriture n’est pas tout à fait normal !

Quelle a été votre plus belle rencontre dans le monde de la cuisine ?

Pour n’en citer qu’une, ce serait Paul Bocuse.

Poularde de Bresse en vessie

De quoi êtes-vous le plus fier ? De votre ascension fulgurante, d’avoir épinglé trois étoiles au firmament du restaurant Epicure ou d’avoir enchanté le palais de milliers de gastronomes ?

Incontestablement, d’avoir enchanté le palais de milliers de gastronomes !

Pensez-vous que l’estomac influe sur le cerveau ?

Lorsqu’on a faim, on éprouve une frustration, il suffit de combler cette faim pour ressentir aussitôt la satisfaction de la satiété, donc une forme de bien-être. Un estomac heureux, c’est un cerveau enclin à l’optimisme. Panse et penser vont de pair ! Ils sont indissociables. Les sensations gustatives réveillent, stimulent l’intellect. La nourriture enseigne des choses à l’homme et renseigne sur l’homme. C’est pour cette raison que ce rapport à la nourriture me semble si important. Brillat-Savarin d’ailleurs ne cessait de répéter : « Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es ».

Le restaurant Epicure

Vous êtes à la tête du restaurant du Bristol : Epicure, du nom du philosophe grec. On confond souvent l’épicurisme avec l’hédonisme, croyant qu’être épicurien, c’est ne songer qu’aux plaisirs, par exemple les plaisirs de la table avec tout ce que cela comporte d’excès. Or, c’est tout le contraire, l’épicurisme est un ascétisme. Dans sa correspondance à un ami, Epicure écrit : « Envoie-moi un petit pot de lait caillé afin que je fasse bombance » Pour Epicure, on peut éprouver un grand plaisir avec un ingrédient tout simple. Le Bristol prône-t-il la même tempérance ?

C’est même notre philosophie ! On peut travailler du caviar, qui est un produit assez noble mais on va lui donner un poireau grillé, qui est quelque chose de très terrien, de très basique dans la cuisine, et ce sera en légume unique. On ne travaille pas que des produits nobles. On fait du radis-beurre, on fait du hareng pommes à l’huile, des choses vraiment toutes simples. C’est à nous, après, de les mettre en scène pour les rendre trois étoiles. On privilégie une extrême simplicité, en préservant et sublimant la quintessence du produit.

Vous êtes un merveilleux dialecticien de la gastronomie. Vous réconciliez l’irréconciliable, vous mariez des saveurs incompatibles, des alliances improbables. Par exemple, beaucoup de vos plats, infiniment originaux, célèbrent les noces de la terre et de la mer comme le foie gras de canard aux huîtres, la poularde de Bresse cuite en vessie aux écrevisses et truffes, le ris de veau aux couteaux, le lapin au poulpe. Cherchez-vous à inventer de nouvelles correspondances entre les ingrédients ?

Je suis né en Normandie, entre terre et mer, cela se ressent dans ma cuisine. C’est vrai que cette dichotomie m’intéresse tout particulièrement parce que ces mélanges surprenants, ces alliages inédits permettent d’innover et de rendre les plats plus originaux. Effectivement, c’est un peu ma patte mais c’est aussi ça le trois étoiles, c’est arriver à marier des choses à priori incompatibles, en mélangeant des ingrédients que d’emblée personne n’aurait eu envie d’associer. La règle du trois étoiles est que pour chaque plat, quand on goûte ce plat, on doit s’en souvenir. Un trois étoiles, c’est un plat de mémoire… Les plats de mémoire passent par l’originalité des plats, par le mariage des goûts, par un visuel surprenant, par la magie d’une saveur inoubliable, par une émotion mémorable.

La poularde de Bresse cuite en vessie, c’est un hommage à « Monsieur Paul » ?

C’est plutôt un hommage à la Mère Brazier, « Monsieur Paul » n’a fait que la réinterpréter à sa manière. Mais ces plats sont tellement représentatifs de la cuisine française qu’il faut garder ces traditions.

On dit que votre « Lièvre à la Royale » est à se damner. La sauce, sublime de bout en bout, est un morceau d’anthologie. Avez-vous fait évoluer cette recette au fil du temps ?

Je dis toujours, j’ai mis trente ans pour faire mon Lièvre à la Royale ! Quand on arrive dans le métier, on apprend à faire des Lièvres à la Royale. Une fois chef, vous réalisez votre premier Lièvre à la Royale que vous tentez d’améliorer d’année en année. Et puis un jour, vous vous dites « là, je l’ai ! » et à partir de là, vous n’y touchez plus !

Depuis combien de temps, n’y touchez-vous plus ?

A peu près quatre-cinq ans !

Est-ce difficile à réaliser comme recette ?

Selon moi, c’est la recette qui représente le mieux la cuisine française et le savoir-faire du cuisinier. Parce qu’il y a le choix du produit, il y a les marinades, il y a des cuissons, il y a des sauces, il y a des farces. C’est-à-dire que toutes ces traditions françaises se retrouvent en un plat. Sans compter la sensibilité du cuisinier. Prenez deux cuisiniers, avec la même recette écrite et les mêmes ingrédients, à l’arrivée, on n’aura pas le même Lièvre. Pour l’un, les os seront plus caramélisés, pour l’autre, la sauce sera plus onctueuse…

Pour un petit dîner chez vous, quel est votre menu préféré ?

Ce serait un bon poulet de ferme rôti. Avec en dessert, une tarte cuite (une tarte aux pommes ou une tarte aux pêches.)

Julien Alvarez, chef pâtissier du Bristol et Eric Frechon

Actuellement, quels sont les desserts à l’honneur sur la carte de l’Epicure ?

Il y a le citron de Menton givré au Limoncello. Comme j’aime bien recréer l’atmosphère des produits, nous donnons vraiment la forme du citron au citron. Julien Alvarez, notre chef pâtissier, a créé aussi un dessert au chocolat « Fève de Cacao », mousseux et croquant à la fois. On fait un lait fumé avec de la vanille, on lui fait un appareil mousseux à base de fève de cacao, avec de la fève de cacao cristallisée. On le déguste à même la cabosse du chocolat.

Dessert « Fève de cacao »

Votre cuisine est intemporelle, elle n’épouse pas les modes mais les saisons. Vous ne cherchez pas à être tendance, vous cherchez juste à être pleinement vous-même. Est-ce pour cette raison que vous êtes devenu le chef le plus à la mode ?

Je ne suis pas le plus à la mode… mais effectivement, je fais une cuisine intemporelle, ça c’est certain ! Je ne n’endors jamais sur ce que je fais, je remets tous les ans tout en question, à part bien sûr quelques recettes incontournables comme La Poularde de Bresse et Le Lièvre à la Royale où je sens que je ne pourrais pas les emmener plus loin, tellement elles sont abouties. Mais sur tout le reste, en effet, ce sont les saisons qui nous font changer les cartes. Si, cette année, on a un très joli plat d’asperges (on les propose avec un sabayon au vin jaune), l’année suivante, on en recrée un nouveau pour essayer de faire encore mieux. Notre cuisine, c’est de l’intemporel qui dure dans le temps.

Un dîner à l’Epicure, c’est de la pure poésie, un rêve devenu réalité, une fête des sens, une expérience inoubliable ?

C’est ce que l’on tente de faire en tout cas, tous les jours et pour chaque personne. Nous sommes ouverts sept jours sur sept, midi et soir. Au total, 100 personnes œuvrent en cuisine, dans notre laboratoire de création, pour satisfaire les clients du restaurant l’Epicure, mais aussi du 114, la brasserie, du café Antonia en terrasse où l’on fait quand même 150 clients l’été, et du room service.

Vous avez de magnifiques mains ! La cuisine, c’est d’abord et avant tout le tactile ?

C’est drôle ce que vous dites… Quand on s’est connu, Clarisse (qui est devenue mon épouse) m’a dit « tes mains sont impressionnantes, je suis tombée amoureuse de tes mains » ! C’est un fait, la cuisine commence par le toucher. Quand on a un produit absolument magique en main, c’est plus que plaisant. On prend un grand soin à le lever, à le travailler, à le déposer dans une assiette. Par ce contact, on transmet de l’amour…

J’ai l’impression que vous avez le goût de l’absolu. Vous flirtez avec la perfection, l’excellence, sans jamais vous contenter du moyen ou du médiocre, comme si vous exigiez toujours davantage. Ce goût de l’absolu engendre le sublime. Etes-vous un perfectionniste ? Visez-vous toujours l’inaccessible ?

Vous m’avez parfaitement décrit ! Je suis un gros travailleur qui a réussi à développer les potentialités, les richesses qu’il portait en lui, grâce au Bristol, parce que dans cette belle maison, j’ai des patrons qui ont eu l’intelligence de me faire confiance, de m’accompagner et de me laisser m’exprimer. Ici on a la meilleure cuisine, la meilleure brigade, les meilleurs produits. Après, il n’y a plus qu’à s’exprimer ! Je suis un homme très heureux et accompli, même si c’est vrai que le désir de perfection rend parfois un peu insatisfait.

Le Bristol

Le Bristol est un sublime hôtel, c’est même l’hôtel favori des clients de Booking.com. Woody Allen a tourné « Midnight in Paris » au Bristol. Il y a séjourné durant plusieurs semaines. Comment est-il ?

Malheureusement, je ne l’ai pas croisé beaucoup, parce que ce sont des gens qui sont difficilement accessibles. De plus, il travaillait énormément. Il ne venait pas dîner au restaurant mais on a fait beaucoup de service en chambre.

Depuis des années, vous êtes célébré partout dans le monde. En 2009, en plus de recevoir le troisième macaron Michelin, vous êtes élu « Chef de l’année ». Dans la foulée et durant trois années consécutives, l’Epicure est élu « Meilleur restaurant d’hôtel au monde ». En 2015, vous êtes élu 7ème sur 100 (aux côtés de Pierre Gagnaire, Paul Bocuse, Alain Ducasse,Thomas Keller, Joan Roca, Michel Bras…) du classement des chefs du monde qui incarnent au mieux les valeurs de la profession et proposent une cuisine incontournable. Qu’est-ce que cela fait d’être l’un des plus grands chefs au monde ?

Honnêtement, je vous avoue que je ne fais pas trop attention à tous ces titres… Bien sûr, je suis très heureux et très fier de les recevoir ,mais je ne m’y attache pas. Je reste très humble là-dessus parce que demain tout peut changer. J’avoue que je ne me laisse pas distraire par ce qui se fait ailleurs, ni à l’extérieur ni même à l’étranger. Je vis tellement en autarcie ici que je fais ma propre cuisine telle que je la ressens, et je ne me laisse pas perturber par toutes ces modes, par cette course effrénée à la nouveauté, aux cuisines exotiques ou aux tendances fluctuantes.

Macaronis façon Eric Frechon

Avez-vous reçu au Bristol des Présidents de la République française ? Quels sont leurs plats préférés ?

Emmanuel Macron n’est pas encore venu… François Hollande est venu en banquet mais jamais au restaurant. Par contre Nicolas Sarkozy adorait mes macaronis (macaronis farcis truffe noire, artichaut et foie gras de canard, gratinés au vieux parmesan). J’aurais presque pu les appeler « Macaronis Nicolas Sarkozy » ! Il en a tellement parlé dans tous les articles de presse que ce macaroni est devenu la Soupe aux truffes VGE de Paul Bocuse !

Vous consacrez beaucoup de temps à transmettre votre passion de la cuisine, à former des apprentis, des stagiaires, des cuisiniers qui deviendront les Grands de demain. Pourquoi cette mission vous tient-elle tant à cœur ?

J’estime que le fait de passer Meilleur Ouvrier de France nous confère des devoirs. On a quelque part un devoir que l’on s’impose à soi-même – ce n’est pas une règle – qui est un devoir de transmission. Il s’agit de préparer les grands de demain, d’assurer la relève. A un moment donné, c’est une belle satisfaction pour nous aussi de voir ces petits grandir. Et puis c’est un peu ma cuisine, mon style, qui perdurera à travers d’autres cuisiniers. Ils garderont un « esprit Frechon » !

Ce sera « L’Ecole d’Epicure » !

Exactement !

Vous êtes à la tête du « Lazare » (un superbe « restaurant bistronomique » installé sur le parvis de la gare Saint Lazare), du « Minipalais » au Grand Palais, et du « Drugstore » Publicis en haut des Champs-Elysées. Vous signez la carte estivale d’un restaurant à Saint-Tropez « La Petite plage ». Vous écrivez des livres de recettes plus alléchantes les unes que les autres, comme « E » de Eric Frechon paru aux éditions Solar, qui composent une magnifique bibliothèque gourmande. Qu’est-ce qui peut encore faire rêver le fabuleux cuisinier que vous êtes ?

Le concours des Meilleurs Ouvriers de France arrive bientôt. Ce concours très exigeant qui récompense l’excellence du savoir-faire français demande des mois de préparation à tous ceux qui souhaitent le passer. On va tout faire pour aider les cuisiniers qui s’y présentent à décrocher ce titre prestigieux. Ce sont de vraies satisfactions pour nous. Après, il y a aussi les plus belles créations que l’on invente au quotidien dans nos cuisines….C’est ça qui nous fait vraiment rêver.

Enfin, avec qui aimeriez-vous dîner ?

Il y a énormément de personnes avec qui j’aimerais dîner ! Par exemple, Clint Eastwood, pour qui j’ai beaucoup d’admiration, j’adore ses films ! J’apprécierais aussi de partager un moment avec Michel Onfray autour d’une table, c’est un homme très intéressant…

Eric Frechon dans sa cuisine

0

Caterina Murino

« De voir les autres souffrir me fait souffrir »

Caterina Murino

Caterina Murino, c’est Vénus et Mère Teresa à la fois. Un grand cœur dans un corps de rêve. Un pur concentré d’amour de l’humanité dans un superbe écrin. Celle qui rêvait d’être médecin pour « sauver les autres » a fait carrière au cinéma. Sur le tapis rouge, la James Bong girl, la bombe explosive de « Casino Royale » qui fait chavirer le cœur des spectateurs, n’en oublie pas pour autant ses premières amours : aider les autres. Servir son prochain. Mettre sa notoriété au service des plus démunis. Elle met aussi son intelligence de la vie, sa bienveillance à faire connaître et promouvoir les artisans joaillers de son beau pays, la Sardaigne, afin de préserver l’art de la filigrane, ce savoir-faire incomparable sarde. Elle est encore, cette femme au cœur d’or qui s’implique dans des combats humanitaires en tant qu’ambassadrice de l’AMREF (qui aide à la formation des sages-femmes en Afrique), qui milite pour aider la Recherche contre le cancer, qui crée de magnifiques bijoux dont les bénéfices serviront à réduire la mortalité maternelle en Afrique. « C’est la Sardaigne qui aide un peu l’Afrique » commente-t-elle joliment. Depuis toujours, la belle sarde cherche à apporter sa contribution en faisant du bien à l’humanité. Comme si elle vivait pour tenter d’endiguer la souffrance humaine, pour atténuer les malheurs du monde. On l’aura compris, Caterina Murino a le cœur pur. Généreux. Transparent. C’est d’ailleurs le titre de son prochain film, qui sortira en salle le 16 mai 2018 « Et mon cœur transparent ». Un superbe thriller, à ne manquer sous aucun prétexte ! Actuellement, Caterina Murino est en tournée théâtrale à Rome et dans le Nord de l’Italie dans une magnifique pièce écrite et mise en scène par Giancarlo Marinelli « L’idea di ucciderti » (« L’idée de te tuer »).

Conversation avec une femme merveilleuse

Le 16 mai 2018, sortira au cinéma un sublime thriller psychologique réalisé par David et Raphaël Vital-Durand « Et mon cœur transparent ». Dedans, vous incarnez le rôle d’Irina. C’est l’histoire d’un mari qui découvre la vérité sur son épouse alors qu’elle vient de mourir. Pourquoi Irina est-elle victime d’un accident de voiture au volant d’une voiture inconnue alors qu’il venait lui-même de l’accompagner à l’aéroport ? Il mène l’enquête et découvre la face cachée de son épouse. Dans un couple, peut-on être transparent l’un pour l’autre ?

Dans ma vie, surtout au début d’une relation, je me vois toujours comme un verre d’eau sans bulles ! Une eau transparente… C’est ma façon de vivre. Peut-être ne devrais-je pas le dire, mais c’est plus fort que moi, je suis incapable de dissimuler. Dans mon couple, si je commence à cacher quelque chose, cela signifie que c’est le début de la fin. Je veux protéger ceux qui sont auprès de moi. Même si ce n’est ni très intelligent, ni très mystérieux, ni très sexy, c’est compliqué pour moi de cacher les choses à mon homme. Après, bien sûr, cela dépend comment on mène sa vie. Irina, dans le film, est une femme qui aime profondément son mari. Elle décide le jour de sa mort de changer de vie. Mais c’est trop tard. Alors qu’elle était prête à raconter à son époux sa double vie, une vie très particulière, une vie en trompe-l’œil, malheureusement le pire arrive…

Votre rêve, c’est d’être « transparente » dans l’amour…

Exactement. Je me sens en accord avec ce titre magnifique « Et mon cœur transparent » qui fait écho à une phrase de Verlaine (tiré du poème « Mon rêve familier ») « Car elle me comprend, et mon cœur transparent. Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème »). J’ai le « cœur transparent » pour mon conjoint… Du coup, c’est particulièrement amusant et piquant de jouer un rôle de femme insaisissable, double, à facettes, car dans la vie je suis très loin de lui ressembler…

Donc, c’est un rôle de composition ?

Absolument. Même si, parfois, je partage la philosophie d’Irina. Son combat, sa lutte, son militantisme. Mais je ne veux pas dévoiler l’histoire, juste dire que ce film incroyable est riche en rebondissements, en revirements de situation.

Pensez-vous que la grâce de l’amour est de rendre le cœur transparent ? Ou l’amour, forcément opaque, masque-t-il la vérité des êtres ?

On doit avoir confiance en l’amour… Si l’on masque quelque chose, cela veut dire que l’on n’a pas confiance dans le pouvoir de l’amour. On a peur que l’être aimé nous cache quelque chose. On a peur que l’être aimé nous juge, donc on cache, on se cache et on ne sera jamais pleinement soi-même. Je me souviens d’un de mes ex qui vivait quelque chose de très douloureux dans sa famille. Le premier jour de notre rencontre, nous avions échangé notre premier baiser. Dès le lendemain, il m’a confié avec émotion : « il faut que je t’avoue quelque chose ». C’était plus fort que lui, il devait me révéler un secret sur sa famille. Lui n’était pas « concerné » personnellement, mais pour lui ce n’était pas possible de commencer une relation sans être transparent l’un à l’autre. J’ai trouvé cet aveu loyal, émouvant. Nous partions sur de belles bases…

Dans son excellent roman « Une affaire conjugale », Eliette Abécassis écrit à propos du couple : « Pour bien faire les choses, il faudrait commencer par divorcer ». Ne pensez-vous pas que c’est dans les épreuves qu’on connait réellement les gens ?

Je suis d’accord. Je n’irais pas jusqu’à souhaiter un divorce parce que cela ne sert à rien et que je trouve cela vraiment dommage mais c’est sûrement dans les épreuves que l’on découvre la personne telle quelle est. Au quotidien, on peut se disputer sans comprendre l’autre pour les petites chamailleries ou les petites tracasseries de la vie. A la limite, là, si l’autre n’est pas à la hauteur, ce n’est pas bien grave. Mais lorsqu’il y a une véritable épreuve, des malheurs ou des difficultés à surmonter, là on réalise vraiment si celui avec qui on vit est à la hauteur. S’il assume sa place ou non. Ceux qui assurent royalement face à l’adversité, alors là chapeau ! Ces hommes-là, on sait que l’on peut compter sur eux…

Sans compter que dans un couple, on est toujours trois ! Il y aussi l’Inconscient de l’autre…

Oui, car on est le résultat d’une vie. La personne que l’on est aujourd’hui n’est rien d’autre que le fruit de son passé, de son histoire. De l’histoire de ses parents, de celle de ses ancêtres. On reçoit dans certains cas, à la naissance, des bagages « un peu pourris », si je peux me permettre, et il faut malgré tout, construire notre vie. Une autre vie.

Vous avez raison, le vrai couple commence lorsque celui-ci édifie sa propre vie, une vie nouvelle, et non quand il reproduit le vécu de ses parents…

Il faut avoir une énorme force de volonté pour construire quelque chose. On peut se dire « ok, je n’ai pas eu beaucoup de chance dans ma vie au départ, mais je suis capable de changer ce destin qui était déjà un peu marqué et de trouver autre chose pour moi. Maintenant, je fais les choses pour moi, et je vais changer mon destin. Il n’y a pas que les gens magnifiques, dont la vie est toute tracée, qui parviennent à réaliser leurs rêves.

C’est beau ce que vous dites. Il n’y a pas de fatalité si on fait montre de suffisamment de volonté…

Absolument. Je pense que chacun de nous, peut, avec énormément de volonté, écrire son destin. Il y a des cas extraordinaires dans l’Histoire, il suffit de s’inspirer d’eux.

Comment êtes-vous entrée dans l’âme, dans la peau d’Irina ? Vous êtes-vous préparée physiquement ? Avez-vous eu un coach pour vous aider ?

Non, pas pour ce rôle. Pour la série « Deep », j’avais eu un coach physique. Je devenais une championne d’apnée, et là, c’était une préparation incroyable. Pendant un mois et demi, six heures d’entrainement tous les jours ! C’était de l’intensif ! Pour « Et mon cœur transparent », bien sûr, j’ai étudié le rôle. J’ai plongé dans ce rôle en m’intéressant à la cause qui tient à cœur à Irina. Ce fut une immersion totale pour tenter de comprendre ses motivations. J’ai aussi essayé de trouver différents angles pour séduire un homme totalement pur, afin qu’il puisse tomber amoureux d’une femme aussi extravagante.

Dans tous vos films, vous êtes merveilleusement vivante, vraie, criante de vérité, et émouvante. C’est le propre des grandes actrices. Pensez-vous que les femmes s’identifient à vous ?

J’aimerais bien qu’elles s’identifient à moi ! Surtout pour le combat que porte Irina. C’est tellement convaincant son personnage.

Trouvez-vous que les deux réalisateurs, David et Raphaël Vital-Durand, ont su magnifier la femme que vous êtes dans « Et mon cœur transparent » ?

Une fois le film fini, j’ai visionné les rushes. Lorsque j’ai vu « Et mon cœur transparent » en projection, j’ai été étonné. J’avais l’impression de ne pas avoir tourné ce film-là ! Il était totalement différent. C’était une œuvre accomplie, un pur joyau, un vrai bijou éblouissant, parce qu’il y avait un vrai parti pris, une vraie direction de la part des metteurs en scènes. A partir du scénario, ils ont su créer un monde fantastique, extraordinaire. Donc, chapeau aux deux metteurs en scène parce que ce n’était pas évident ! Transformer une histoire non pas anodine certes mais relativement ordinaire au point d’en faire un tel petit bijou extraordinaire, là c’est vraiment unique. Le film est unique. Il y a eu un vrai choix de la part des deux réalisateurs. Ils ont eu des idées géniales !

Parlons maintenant de votre cœur à vous… Pour qui bat-il ? J’ai lu quelque part que vous aimiez les hommes prévenants et mâtures. Quel est votre genre d’homme ?

C’est mon homme ! Un homme drôle, séduisant, intelligent ! Quelqu’un sur qui je peux poser ma tête sur son épaule…

Eva Green, Daniel Craig et Caterina Murino dans le film « Casino Royale »

Vous êtes très belle et célèbre, comment gérez-vous le désir que vous suscitez ?

Je me vois quotidiennement, donc je ne me reconnais pas dans ce que vous dites… Je ne sais pas… Je ne me préoccupe pas de tout cela…

En ce moment, on parle énormément de « l’affaire Weinstein ». Avez-vous été victime d’agression, ennuyée ou harcelée par des hommes de pouvoir ? Par des producteurs ou des réalisateurs ? Par exemple, un chantage au rôle…

Jamais, heureusement. Depuis vingt ans que je fais des films, je n’ai jamais connu ce type d’agression. J’ai même rencontré Harvey Weinstein lorsque j’avais 20 ans. Il est venu dans ma chambre d’hôtel avec une autre personne. Il m’attendait pendant que je me préparais, il n’a pas cherché à m’agresser. On a fini à quatre heures du matin ensemble en mangeant des hamburgers. Je n’ai pas eu de problème avec lui… Dans ma vie, on m’a fait des avances, mais elles ne venaient pas forcément des producteurs, mais des hommes en général. A chaque fois, c’était de la séduction, jamais personne n’a cherché à m’imposer son désir. J’ai travaillé à la télé, j’ai été danseuse à la télé, j’ai travaillé à la télé en tant qu’actrice, j’ai travaillé pour le théâtre, j’ai été mannequin. Une fois, à la télé italienne, j’ai remarqué que le producteur essayait de temps en temps avec les autres actrices. Mais jamais avec moi !

Tant mieux, vous êtes chanceuse !

Oui !

Vous attachez-vous facilement ?

Très jeune, je m’attachais assez vite. Maintenant, je ne m’attache plus aussi vite ! Au moment d’une rencontre, il y a beaucoup de choses qui se passent dans ma tête ! Mais après, quand c’est parti, c’est parti !

Etes-vous romantique ?

Oui, et j’ai trouvé un homme qui est merveilleusement romantique aussi. Alors c’est parfait !

En parlant de votre compagnon, le 7 octobre 2017, vous avez inauguré la suite Michèle Morgan du palace cannois « Le Majestic » du groupe Barrière, en présence d’un ami, Edouard Rigaud. Est-ce indiscret de vous demander si vous êtes amoureuse ?!

Très !

Alors je repose ma question différemment ! Qu’est-ce qu’il faut faire ou être pour vous rendre amoureuse ?

Dans l‘amour, Il y a des choses que l’on ne peut pas rationnaliser. Quand on rencontre l’âme sœur, il se passe quelque chose d’insaisissable, d’incompréhensible, qui échappe à la raison. C’est le mystère et la grâce de l’amour. C’est une attraction physique contre laquelle on ne peut pas lutter. Le cerveau est en ébullition…

Vous aimez les bijoux. Vous avez été le visage de la maison Chaumet, vous avez représenté les marques De Grisogono et Maubussin. Vous-même créez de magnifiques bijoux d’inspiration sarde. Depuis toujours, vous vous battez pour préserver l’artisanat sarde, pour promouvoir l’art de la filigrane (l’or torsadé), ce savoir-faire traditionnel dont les sardes ont le secret. Dans vos superbes collections, vous valorisez aussi le corail sarde, cet or rouge qui fait merveille sur un collier, un pendentif ou des boucles d’oreille. Où peut-on acheter vos sublimes créations ?

On peut les découvrir et les acheter à la Galerie Elsa Vanier, au 7 rue de l’Odéon, 75006 Paris. Les bijoux et toutes les nouvelles collections sont présentés là en permanence.

Caterina Murino en Dolce & Gabbana au festival de Venise

En matière de haute-couture, qui sont vos créateurs préférés ?

C’est indiscutablement Dolce & Gabbana. Depuis très longtemps, ils m’habillent. Je leur reste fidèle. Ce sont des créateurs incroyables. Ils n’ont pas leur pareil pour sublimer la femme. Je suis une véritable addict de Dolce & Gabbana. Toutes les robes que j’arbore pour le festival de Venise sont de Dolce & Gabbana.

Quels produits de beauté utilisez-vous pour prendre soin de votre peau ?

J’utilise des produits de beauté qui viennent de la Sardaigne, les produits « Soha », des cosmétiques que l’on peut trouver en parapharmacie. La Sardaigne est connue pour abriter le nombre le plus élevé de centenaires au monde. Quel est le secret de la longévité de ses habitants ? On raconte que c’est grâce au vin Cannonau. C’est un raisin qui a 4% de polyphénols en plus que les autres raisins. Il aiderait à la longévité des hommes et des femmes sardes. « Soha Sardinia » utilisent ces raisins et font des crèmes de beauté à base de ces raisins. Donc, j’utilise ça !

Qu’est-ce que la beauté, pour vous ?

C’est un truc très banal ! Bien sûr, c’est un cadeau du ciel. Mais une jolie plante, ça ne sert pas à grand-chose ! Je pense que la beauté vient surtout de l’intérieur. Les jolies plantes, il y en a plein le monde, mais les êtres qui dégagent quelque chose, un peu moins…

Et vous, qu’est-ce qui vous rend belle ?

D’arroser la plante intérieure ! Il faut travailler sur l’intériorité et non sur la surface. Sinon, bien sûr, l’amour me rend belle !!

Avez-vous un rituel beauté, des produits fétiches que vous emportez partout dans vos déplacements ?

Par le passé, j’avais, pour les yeux, un crayon gris-noir sublime avec des paillettes incorporées de chez Dolce & Gabbana. Je l’adorais mais malheureusement, ils ne le font plus. Lorsque je rencontre un maquilleur de chez Dolce & Gabbana, il m’en donne parfois deux ou trois parce qu’il sait que la gamme est terminée. Ces crayons sont très précieux pour moi ! Mon seul rituel beauté c’est de me démaquiller quotidiennement, avec application, même si je ne me suis pas maquillée le matin, afin d’enlever toutes les impuretés de la journée.

Pratiquez-vous un sport pour avoir un corps de rêve comme le vôtre ?

Oui, j’adore courir ! Je fais du jogging avec mes voisins le lundi, le mercredi et le vendredi sur la butte Montmartre, à 7heures et demi du matin.

Pratiquez-vous la natation ? J’imagine que oui puisque vous avez tourné dernièrement dans la minisérie « Deep » diffusée sur studio+, une série digitale que l’on peut suivre sur les tablettes et smartphones. Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?

Un souvenir fabuleux ! C’est un film extraordinaire qui raconte quelque chose qui, je pense, n’a jamais été exploité au cinéma, l’amour entre des jumeaux. L’un des frères jumeaux meurt. C’est un champion d’apnée. Donc, le premier épisode, mon frère meurt pendant les championnats du monde et moi, j’ai l’impression de devenir complètement folle. Du coup, je décide de devenir une championne de plongée en apnée. Mais à chaque fois que je plonge, j’ai une surprise au milieu de la mer. C’est un film troublant, avec un immense amour. Qu’est-ce que cela veut dire quand deux jumeaux ont grandi ensemble, et que l’un d’eux meurt ? C’est comme s’il y avait une partie de soi qui n’existait plus… L’héroïne va aller chercher cette partie d’elle-même qui lui manque le plus, en cherchant à travers la plongée, son frère défunt. C’est vraiment un film extraordinaire. Cela a été un magnifique bonheur et une immense douleur aussi de le tourner. Parce que je ne savais pas nager… Donc, j’ai menti, tout au début, quand j’ai rencontré le producteur et le metteur en scène en leur disant que je savais nager. Je voulais tellement ce rôle qu’en un mois, j’ai appris à nager, à plonger, l’apnée, toute la discipline extraordinaire et dangereuse qu’il faut pour faire ce métier. A côté de Pierre Frolla, le champion du monde d’apnée, qui a été mon guide, mon frère. Cela été un voyage extraordinaire…

Vous êtes aussi une femme de cœur. Une femme généreuse qui s’épanouit dans le don et l’altruisme. Depuis toujours, vous faites beaucoup pour les autres. Les autres, c’est votre vraie passion. Vous soutenez les malades, les gens défavorisés, les femmes africaines etc… Le 24 février 2017, à Monaco, en partenariat avec la Fondation Princesse Charlène, en tant qu’ambassadrice de l’AMREF (Association pour la Médecine et la Recherche en Afrique), vous avez aidé la princesse Charlène à soulever des fonds pour le projet Kilifi. Etes-vous parvenu à en réunir énormément ?

C’était l’AMREF Monaco en partenariat avec la Fondation de la princesse Charlène, pour aider les enfants africain à apprendre à nager. Sauver des vies en luttant contre les noyades. En Afrique, on recense énormément de noyades parce que les enfants ne savent pas nager. Il faut donc leur enseigner les mesures de prévention et leur apprendre à nager. Oui, à cette soirée, nous avons récolté énormément d’argent.

Pierre Frolla, Princesse Charlène de Monaco et Caterina Murino

Comment est la princesse Charlène ?

Elle est adorable, généreuse. C’était vraiment une très jolie rencontre. A cette soirée, j’étais assisse à côté de Pierre Frolla, le recordman du monde de plongée en apnée. Pierre Frolla est devenu l’ambassadeur de la fondation Princesse Charlène. Il se consacre à l’enseignement de sa passion et à l’apprentissage de la natation.

En octobre dernier, vous renouvelez l’expérience avec une soirée caritative pour la Fondation Arc, pour la lutte contre le cancer du sein. Cette fois, les deux maîtresses de cérémonie sont Marie Drucker et vous. Ce soir-là, vous interpellez magnifiquement les 130 convives, avec ces mots bouleversants : « Ma mère a eu un cancer du sein, mon père un cancer de la prostate. Dieu merci, ils s’en sont sortis. Je vous demande juste de vous faire un cadeau : faites-vous dépister le plus tôt possible ». Pensez-vous que la lutte contre le cancer est une lutte contre la montre ?

Je redis exactement ce que j’ai dit. Ma première belle-sœur est morte à 40 ans d’un cancer du sein, en laissant un enfant de huit mois, et un de quatre ans. Elle était très jeune, elle n’a pas songé à se faire dépister. Cela a été très douloureux pour moi. Avec ma mère puis mon père, on a revécu la même expérience, mais grâce au dépistage, on a pu arrêter à temps l’évolution de la maladie. Je demande et je n’arrêterais jamais de demander d’aider la Recherche, parce que j’ai vu déjà qu’en très peu de temps la Recherche avait fait des pas de géant. Il faut aider la Recherche pas seulement avec des fonds mais surtout avec des campagnes de dépistage. Il faut absolument se faire dépister. Certaines femmes disent que cela leur fait mal de faire une mammographie, je leur réponds que cet examen douloureux qui dure 40 secondes, peut leur sauver la vie et leur éviter la chimiothérapie, la radiothérapie et les opérations. Il faut être sensé et se faire dépister le plus vite possible. Aidons la Recherche et aidons-nous nous-mêmes ! C’est que j’ai compris à travers toutes ces épreuves que la vie m’a données. Quand j’ai su que ma mère était malade, je me suis dit que je n’allais pas m’en sortir… C’était trop douloureux… C’était tellement insurmontable… Je ne savais pas comment j’allais trouver la force pour lutter contre ça… Et quand j’ai su que ma mère n’avait « que » le cancer du sein, qu’il n’y avait pas de métastases, que les autres organes n’avaient pas été touchés, j’ai commencé à relativiser. Je me suis dit, je pense que je peux y arriver. Je vais faire face et trouver en moi la force, grâce à ma famille, pour affronter tout ça et venir à bout de ce mal. Il faut comprendre que la vie nous donne des épreuves, des croix…

Est-ce pour cette raison, qu’aujourd’hui, vous voulez sauver les gens ?

Moi, c’était mon rêve, comme vous le savez, de devenir médecin… Même petite, je voulais déjà sauver les autres ! Mon chéri m’a dit l’autre jour : « Mais arrête, tu ne peux pas sauver tout le monde ! »

Mais c’est magnifique ! C’est tellement rare cette générosité !

Cela me détruit réellement de voir les autres malheureux. Je ressens une douleur intérieure très forte. Je pleure. Quand je vois quelqu’un d’autre souffrir, je souffre…

C’est tout à votre honneur ! Vous avez une belle âme !

Je ne sais pas, mais cela me rend malheureuse…

En même temps, ce combat vous rend heureuse… Sauver, partager, donner. Redistribuer aussi parce que vous avez beaucoup reçu de la vie…

C’est ça…

Pour vous, sauver c’est aimer ?

En fait, je rêve d’un monde idyllique. Un monde où les êtres ne souffrent pas, un monde avec plus de joie… Un monde sans malheurs…

Pour finir, on dit que vous êtes pressentie pour incarner dans le biopic consacré à Ingrid Betancourt, le rôle de l’ex-otage des Farc. Est-ce que ce projet de film va bientôt voir le jour ?

Le film sur Ingrid Betancourt est toujours en quête de financement. J’espère qu’il verra le jour prochainement. C’est une femme tellement complexe et intéressante…

Tournée théâtrale en Italie du 27 février à la fin mars



A voir absolument à Noël et en 2019

Caterina Murino nous fait rêver…

Du 30 novembre à la fin janvier, à la Maison Goralska Joaillerie, au 12 rue de la Paix, à Paris, venez découvrir les magnifiques créations signées Caterina Murino, des pièces uniques en filigrane (l’or torsadé), une collection de bijoux de toute beauté d’inspiration sarde. Pour chaque bague vendue « Fili di Vento », 25 euros seront reversés à L’AMREF, et à sa campagne « Stand up for African Mother’s » association, dont Caterina Murino est la marraine, et qui vise à la formation des sages-femmes dans les pays d’Afrique. Le Beau et le Bon…

0

Yvonne Poncet-Bonissol

 « Le seul devoir d’une mère, c’est d’être heureuse »

Yvonne Poncet-Bonissol

Psychologue clinicienne, psychanalyste réputée, auteur d’essais sur le harcèlement moral dans la famille, la perversion narcissique, les emprises et les addictions, Présidente de l’Association de défense contre le harcèlement moral, Yvonne Poncet-Bonissol est connue du grand public pour ses interventions en qualité d’experte psychologue dans l’émission télévisée « Toute une histoire ». Durant dix ans, elle a fait connaître au public français les rouages de la maltraitance psychologique, de la perversion, de la manipulation, la notion de projection, les mécanismes de défense que les pervers mettent en place pour se protéger. S’inscrivant dans la lignée de Françoise Dolto, qui avait vulgarisé la pédopsychiatrie au meilleur sens du terme, Yvonne Poncet-Bonissol a fait en sorte de rendre la psychologie accessible à tous. Elle a mis ses compétentes professionnelles, sa capacité d’écoute et sa rigueur intellectuelle au service de millions de téléspectateurs, secourant des êtres dont l’estime de soi avait été fragilisée par des personnalités toxiques, les aidant à s’affranchir de situations douloureuses et destructrices. Cette grande psychanalyste profondément bienveillante a fait beaucoup de bien autour d’elle. Depuis des années, elle se bat aussi contre les violences faites aux femmes.

Conversation à bâtons rompus avec une femme merveilleuse.

L’émission « Toute une histoire » présentée Sophie Davant a rencontré un immense succès auprès du public durant dix ans, mais s’est malheureusement arrêtée en juin dernier…

Oui, et c’est dommage. Mais si vous voulez bien avant de commencer notre entretien, j’aimerais rendre hommage à Sophie Davant. Sophie est une femme exceptionnelle. Tout ce qu’on a pu dire sur elle de négatif est très médiocre. J’aime beaucoup la sensibilité de Sophie, son intuition. Et j’ai envie de vous dire que c’est aussi une excellente psy. Elle a un sens de l’autre, un respect de l’autre rare et belle vivacité d’esprit. De plus, elle est belle, elle illumine le plateau…

Dans cette émission « Toute une histoire », vous étiez souvent accompagnée aussi de l’avocat Marc Geiger…

En effet. Avec Marc, nous allons, peut-être, essayer de refaire quelque chose ensemble. C’est un grand professionnel, un homme remarquablement compétent et c’est quelqu’un à qui je veux être fidèle.

Venons-en maintenant à la perversion narcissique dont vous analysez le mode de fonctionnement dans votre essai « Le harcèlement moral dans la famille ». Etes-vous d’accord avec le psychanalyste Jean-Charles Bouchoux qui dit que le pervers narcissique se situe aux frontières de la folie et en réchappe en assujettissant l’autre, pour lui faire porter ses propres symptômes ? 

Oui, la perversion narcissique est une défense contre la psychose. Il m’arrive souvent de parler de psychose blanche, ce sont des êtres qui sont psychotiques, qui n’ont pas le sens de l’autre, qui n’ont pas le sens de l’altérité et qui projettent sur l’autre ce qu’ils sont et qu’ils ne veulent pas être. C’est-à-dire qu’ils fonctionnent sur la culpabilité, la dévalorisation. Quand ils dévalorisent l’autre, c’est d’eux dont ils parlent. Ils ont un rapport en miroir, c’est-à-dire que l’autre est un support de leurs projections. C’est un peu comme si l’autre devenait leur « poubelle », le porteur de tout leur dysfonctionnement. Cette projection est un mécanisme de défense et c’est le propre de la perversion narcissique. Mais cela veut dire aussi que le pervers narcissique est isolé, c’est un autiste de l’affect, un invalide de l’amour. Il est incapable d’aimer et c’est un comédien. Il joue aux sentiments mais il n’en éprouve pas.

Pourquoi certaines personnes entrent-elles dans le jeu des pervers quand ceux-ci discréditent ou salissent à tort les autres ? Ces personnes n’ont-elles pas de sens critique ?

Parce que ces personnes ont une faille narcissique elles-mêmes. Les gens bien construits ne rentrent pas dans le jeu des pervers…

Vous avez commis un superbe essai sur les dépendances affectives et les emprises toxiques. Selon vous, qu’est-ce qui déclenche la dépendance affective ? D’où vient cette insécurité intérieure ? 

Ce sont des êtres qui sont toujours en quête d’amour et qui n’ont pas eu de réponse à leur avidité affective. Ils sont restés suspendus, assoiffés d’amour. Donc ils deviennent dépendants et ils deviennent souvent dépendants d’une forme de maltraitance et de non réponse à leur besoin. On ne devient dépendant que lorsqu’on a eu des besoins que l’on a exprimés et auxquels on n’a pas répondu. Donc, on est toujours en attente d’une satisfaction de quelque chose qui n’arrive jamais. Si vous voulez, on reste toujours en attente comme l’oisillon dans son nid, le bec ouvert. La dépendance c’est une attente jamais comblée.

En ne lui donnant pas son amour, est-ce le parent qui crée cette attente chez l’enfant ?

Oui.

La peur profonde de la solitude est-elle le signe de la dépendance affective ?

Oui ! On ne se supporte pas parce que la vraie solitude c’est une forme de non-vie, on ne supporte pas d’être seul parce qu’on ne supporte pas d’être avec soi-même, d’être avec son image… Donc, l’autre est là pour venir vous gratifier, vous narcissiser.

Est-ce pour cette raison qu’on s’enferme dans le virtuel, qu’on a recours à Internet pour combler cette solitude ? Ne pensez-vous pas, à ce propos, qu’Internet est une offensive pour envahir le territoire psychique ?

C’est en effet très intrusif. C’est subtilement intrusif. Il ne faut pas oublier une chose c’est que le virtuel, la télé est devenue la deuxième nounou des enfants.

Vont-ils faire leur éducation alors ?

Un peu. D’ailleurs, ce qui me trouble en ce moment, c’est qu’il y a de plus en plus d’enfants autistes, des Aspergers. Ce sont des hauts potentiels intellectuels, ils sont sur stimulés, ils ont une mémoire faramineuse. Je pense que si j’ai un nouveau dossier à traiter dans les prochaines années, j’aimerai bien traiter sur l’Asperger.

C’est une psychose ?

En effet, c’est une forme d’autisme. Mais cela va souvent avec des hauts potentiels intellectuels et des hauts potentiels émotionnels.

Parlons maintenant des femmes et des violences faites aux femmes dans une société qui a tendance à occulter cette réalité. Faut-il briser la loi du silence ? Aider les femmes à sortir de la honte et de la culpabilité ?

Il est vrai que la violence est un de mes combats. Contre quoi faut-il se battre ? Tout ce qui est malin, c’est-à-dire le mal. Il faut que le bien triomphe du mal. Le mal au sens diabolique (diabolos signifie diviser). Le pervers divise toujours, il a une dimension diabolique. Quand on a un parent diabolique et pervers, il faut beaucoup de temps pour accéder enfin à un peu de paix. Par exemple, j’ai un patient qui a 55 ans, une très belle situation, qui a réussi brillamment. Il a compris qu’il a perdu énormément d’argent dès qu’il a rencontré une femme qui ressemblait à sa mère. Comme si soudain son argent ne lui était plus dû. Qu’il n’avait pas le droit de le gagner. Je crois que quand on a des parents un peu maltraitants psychologiquement, on peut être résilient, mais on se bat toute sa vie pour accéder enfin à un peu de paix, mais vers 60 ans…

En 2015, 146 femmes sont décédées suite aux violences infligées par leur conjoint. Que peut-on faire contre ce fléau ?

Briser la loi du silence, informer, mettre un terme à la culpabilité, tout ce qui est fait actuellement. Etre dans la prévention. Cette violence ordinaire du quotidien est intolérable et insoutenable.

Estimez-vous que les femmes qui subissent des violences sont plus tolérantes que les autres ?

Par loyauté pour leur famille, parfois elles se taisent…

Certaines ont des parents ou des grands-parents qui ont déjà vécu des violences. Par loyauté familiale, vont-elles jusqu’à les revivre ?

Souvent, il y a une généalogie de victime. Et une généalogie de bourreau. Mais bien sûr qu’on peut sortir de ce schéma. Pour cela, il faut se tourner vers de bons psys, des gens qui vous « boostent », qui vous disent que vous avez le droit de ne pas être victime, le droit d’être heureux. De souligner combien l’autoflagellation n’aboutit pas à grand-chose. Et surtout, on se doit, quand on a des enfants, et je dirai presque que c’est le rôle principal d’une mère, d’être heureuse. C’est son seul devoir…

Estimez-vous que la perversion est le contraire du respect ?

Bien sûr, c’est l’irrespect et l’égocentrisme portés à leur apogée.

Un essai vient de sortir dernièrement intitulé « La fabrique du pervers », Estimez-vous que la société fabrique actuellement des pervers ?

Oui

Selon vous, le monde s’oriente-t-il vers une perversion généralisée ?

J’ose espérer qu’un jour on mettra un terme à ça. Comme disait Malraux, le XXIème siècle sera spirituel ou pas. Soit on verse dans une forme d’échange ou de bonté, soit on verse dans la perversion et dans une forme de matérialisme exacerbé et cela c’est dangereux.

Yvonne Poncet-Bonissol, être adulte est-ce s’accepter, accepter ses limites ou renoncer à sa toute-puissance ?

De toute évidence, c’est renoncer à la toute-puissance, c’est faire preuve d’humilité. C’est accepter la vie au quotidien, c’est la remercier. C’est ça être adulte et puis c’est ne pas avoir peur des épreuves. Parce que bien souvent, on ne se rend pas compte mais on a les épreuves que l’on peut surmonter…

Vous croyez ?

C’est une impression, mais ce n’est pas du tout de la psychologie, c’est de l’expérience, comme une intuition, en tout cas, cette intuition m’a souvent portée, disons que cela m’a fait taire les angoisses que chacun peut avoir, dont l’angoisse de la mort, de la maladie, et je me dis toujours cette phrase « on a souvent que les épreuves que l’on peut supporter »…

Est-ce l’inconscient qui nous inflige ces épreuves pour nous apprendre à vivre ?

Oui, pour nous apprendre à vivre…

Mais pourrait-il aller jusqu’à nous faire mourir pour nous apprendre à vivre ? Par exemple, dans les cas de cancers, de maladies inopérables…

Dans tous les témoignages que j’ai pu avoir à travers cette émission de « Toute une histoire » depuis 10 ans, ce qui correspond donc à un nombre incalculable de gens, je trouve que bien souvent après la maladie, le handicap, les cancers, les personnes sont différentes. Avoir frôlé la mort, cela donne un sens à leur vie. C’est fréquent. Les personnes disent souvent cette phrase : « le cancer m’a sauvé », « ma souffrance m’a transformé » « on m’a donné une deuxième chance », « je vois la vie différemment » « j’ai tout quitté parce que maintenant, je veux vivre ». C’est ce que je vous disais tout à l’heure, c’est ce principe d’individuation où il faut absolument se délester de ce que l’on vous a demandé d’être et d’être ou de devenir ce que vous êtes.

D’advenir enfin à soi-même ?

D’accoucher de soi-même comme disait Socrate.

Mais il faut une vie pour ça… Au moment où on a acquis tout ça, c’est déjà la mort…

Oui, il faut une vie… Mais on l’acquiert jamais vraiment parce qu’on ne s’autorise pas totalement à l’avoir. C’est vrai que si on l’acquiert totalement, eh bien qu’est-ce qu’il nous reste, un grand vide… donc vaut mieux pas. Il faut toujours être en recherche ! Regardez Victor Hugo, à 83 ans, une semaine avant de mourir, il avait encore des rapports sexuels, jusqu’au bout, il y a cru… Chacun d’entre nous n’a pas la notion de la mort, l’inconscient nous protège de ça. Il n’a pas la notion du temps. C’est tellement génial que l’on se demande si parfois l’inconscient n’a pas été fabriqué d’une manière quasiment magique et cela ça fait partie d’un secret de la vie… La psychologie et la psychanalyse n’expliquent pas tout. Il y a aussi la vie et ses secrets…

Nos peurs sont-elles nos plus grandes ennemies ? La peur est-ce le contraire de la liberté ?

Oui. La phobie est un enfermement. Si on considère que la peur s’inscrit dans la phobie, et se matérialise par des phobies, par des anxiétés, c’est vrai que c’est le contraire de la liberté parce que ce qui nous prive de liberté, nos angoisses, nos peurs, nos verrous intérieurs, nos craintes, tout cela fait que l’on ne va pas de l’avant. Lorsque l’on a des peurs, on n’ose pas. Or, il faut oser la vie.

Ces peurs viennent-elles de l’enfance ?

Elles viennent de l’intérieur. C’est plurifactoriel. Très souvent ce sont des peurs projetés par nos parents.

Ce que ce que l’on appelle le destin, la fatalité ne serait-il pas plutôt l’œuvre de l’inconscient ?

C’est intéressant ce que vous dites ! Je pense que l’inconscient nous guide, nous mène par le bout du nez ! Et pas seulement notre inconscient individuel mais l’inconscient collectif qui lui aussi joue un rôle très important. Et l’inconscient transgénérationnel. C’est-à-dire que quand quelque chose n’a pas été réglé, eh bien la patate chaude est donnée, transmise à l’autre génération. Par exemple, une de mes patientes ne veut pas faire le don d’ovocytes alors qu’elle veut absolument un enfant. Parce qu’elle a fait beaucoup de recherches sur la mémoire cellulaire, parce qu’elle considère qu’il y a aussi une fracture transgénérationnelle, ne serait-ce que dans le don d’ovocytes, C’est symbolique, le don. A travers son analyse, on va à la rencontre de son histoire. Quant à moi, j’ai vu dans mon histoire, disons lorsque j’ai fait le bilan de mon parcours, que j’avais rassemblé toutes les choses qui étaient restées un peu inachevées…

Vous avez refait le puzzle ?

Oui, j’ai refait le puzzle. Mes arrières grands-parents étaient des hommes d’armés très bons, toujours en combat. J’ai fait un combat de mon Association. Ensuite ma mère guérissait avec les plantes. J’ai travaillé un peu dans des laboratoires de phyto, presque à mon insu. Si je suis devenue psy, c’était pour mettre un terme peut-être à ce côté qui me faisait peur, ce côté invisible, cette lecture clairvoyante qu’ont les Médiums et qu’avait ma mère. Adolescente, cela me faisait très peur et j’ai voulu contrer ça d’une façon scientifique et je suis devenu psy. Enfin, un de mes grands-pères était écrivain publique, et je suis devenu écrivain !

Mais si l’inconscient nous guide, cela signifie qu’il n’y a plus de libre arbitre ? Cela veut dire que nous sommes déterminés par notre inconscient, que nos choix affectifs sont déterminés par lui, que nous ne sommes pas vraiment libres… Qu’on est mû par quelque chose qu’on ne contrôle pas…

J’ai peut-être été porté par quelque chose en effet, mais j’avais le choix de le faire ou de ne pas le faire. On a toujours la liberté d’accueillir les choses…

L’inconscient, cela peut être un ami, mais cela peut-être un ennemi aussi…

J’ai fait de mon Inconscient mon ami…

Comment fait-on pour faire de son inconscient son ami ?

D’abord, je suis à mon écoute. A l’écoute de ce que les autres me disent. A l’écoute des choix que j’ai faits. A l’écoute de la répétition.

Pour éviter la compulsion de répétition (la répétition morbide de situations douloureuses), que faut-il faire ?

Il faut un jour s’arrêter et se demander : pourquoi je répète tout le temps ? Et avoir le courage d’aller à la recherche de soi. Et s’affronter…

Oui, mais il y a des violences familiales comme le suicide d’ancêtres qui s’inscrivent à notre insu en nous…

Oui, et il faut faire très attention à cela. Les suicides dans une famille s’inscrivent en effet. Vous savez, je crois que les gens devraient prendre conscience que lorsqu’ils divorcent, cela s’inscrit aussi d’une manière transgénérationnelle…

La société permissive actuelle fait tout pourtant pour nous faire croire que ce n’est rien du tout de divorcer…

Je me bats contre cela. J’ai mis beaucoup de temps pour avoir ma fille, j’ai fait beaucoup de traitements. Dans mon couple, j’ai parfois été humilié par mon mari puis j’ai repris le dessus…

Est-ce pour cette raison que vous avez créé votre Association de défense contre le harcèlement ?

Oui, c’est pour cela… Mon mari a demandé le divorce, et j’ai refusé. Personne ne comprend mon choix. Parce que je ne veux pas que ce soit inscrit dans l’histoire de ma fille. Je me suis battue pour ne pas divorcer. J’ai repris le dessus sur le mal. Et maintenant, je n’ai que des choses merveilleuses qui m’arrivent…

Oui, mais vous êtes extrêmement bien construite ! Avouez qu’il y a quand même un déterminisme plus prégnant pour certains que pour d’autres. Parce qu’il y a quand même des familles plus abîmées que d’autres…

Oui, mais l’important, c’est l’énergie de base que l’on vous a donné, c’est la pulsion de vie. Parfois quand vous n’avez pas été désiré, l’enfant est dans une pulsion de mort et d’autodestruction et il a tendance à s’auto-flageller.

N’avez-vous pas l’impression que la société occidentale est actuellement plus dans la pulsion de mort que dans la pulsion de vie ?

Oui, et on est aussi dans la crainte, avec tout ce qui nous arrive. Paradoxalement, on a eu des guerres qui étaient certainement plus meurtrières que ce que l’on vit actuellement. Néanmoins ce qui est meurtrier c’est la solitude affective des gens qui grandit.

Avec les sites virtuels qui se multiplient…

On ne touche pas au corps, on ne prend pas le risque. On fuit l’autre.

Nous sommes aussi dans une société très narcissique…

Il y a ceux qui sont de plus en plus dans la lumière, qui sont dans une quête spirituelle et les êtres narcissiques, les prédateurs qui sont dans la quête matérielle. D’un point de vue économique, ces derniers veulent de l’argent et considèrent que le pouvoir comme l’argent leur permettent de tout contrôler. Ils se servent de l’argent comme élément de domination.

Etes-vous d’accord avec le philosophe Bernard Sichère qui dit que « la haine de l’autre va avec la méconnaissance de soi » ?

Oui, on hait en l’autre ce qu’on est soi-même et qu’on ne veut pas voir… La haine de l’autre c’est souvent la haine de soi… Il faut parfois choisir entre haïr, juger et aimer.

Se connaître soi-même, est-ce le travail de toute une vie ?

C’est un travail au quotidien et c’est le travail de toute une vie. Ce qui peut être paniquant pour certains, c’est qu’à un moment donné, on se rend compte que l’on ne sait plus rien. Socrate disait « Je sais que je ne sais pas ». En vieillissant, et je peux presque le dire, à mon âge, j’ai l’impression de quitter des théories, de quitter beaucoup de choses, d’avoir une forme d’humilité et je vais beaucoup plus au cœur de l’autre parce que je ne suis plus envahie par des principes, des théories, des dogmes.

Aldo Naouri affirme dans son essai « Qu’est-ce qu’éduquer son enfant ? » qu’auparavant les parents disaient à leurs enfants « dans la vie, on ne peut pas tout avoir » tandis que maintenant on leur dit « non seulement tu peux tout avoir mais tu as droit à tout ». Pensez-vous comme Aldo Naouri que les interdits, la frustration sont nécessaires à l’évolution de l’enfant ?

Oui, les interdits sont nécessaires mais pas n’importe quand et à n’importe quel moment. Je crois que ce qui est important c’est d’apprendre à l’enfant le manque. Parce que c’est le manque qui crée le désir et que des enfants trop comblés sont des enfants sans désir. Donc, cela crée une dimension très narcissique. On les met dans une posture de toute puissance. Je crois qu’il faut essayer de leur dire non et c’est très dur, mais aimer l’enfant c’est savoir à certains endroits lui dire non, là, ce n’est pas possible. Cela renvoie à quelque chose qu’ils apprennent : il faut avoir soif pour gagner. Si on n’a pas soif, si on n’a pas faim, on n’a pas envie de réussir. On n’a pas envie de se battre. Or, je crois qu’il faut du manque pour désirer et pour se battre.

Cela veut-il dire que ces enfants non frustrés ne franchissent pas toutes les stades de la construction du moi ?

Ils restent dans la toute-puissance, dans le stade narcissique, régressif et immature.

Et comme la société, elle aussi, devient de plus en plus narcissique…

En effet, parce qu’on est dans le stade de l’enfant-roi. Alors, c’est vrai que l’enfant est une personne à part entière. On respecte l’enfant comme un invité mais un invité ne fait pas n’importe quoi à la maison. C’est Dolto qui disait qu’il faut accueillir l’enfant comme un invité. Je trouve que c’est très important. Vous accueillez l’enfant comme un invité, il a des droits, mais aussi des devoirs, il ne fait pas n’importe quoi quand il vient chez vous. Sans le couple, il n’y a pas l’enfant et quand l’enfant prend toute la place, il n’y a plus de couple.

Aldo Naouri affirme encore que le père n’a qu’une fonction, ce n’est pas forcément d’emmener l’enfant à l’école, de pousser la poussette ou de le conduire chez le pédiatre, c’est d’être amoureux de la mère. Etes-vous d’accord avec lui ?

Oui, le père a comme fonction d’être amoureux de la mère et comme ça chacun reste à sa place ! Mais il a aussi le rôle de tiers-séparateur. Quand il est amoureux de la mère, il dit à l’enfant, « attention c’est ma femme », et là, il n’y a pas de confusion. C’est là qu’il fait office de tiers séparateur entre la mère et l’enfant.

Acquérir une image suffisamment bonne de soi dans la petite enfance permet-il de mieux trouver sa place dans la société ?

C’est une évidence, plus on est construit, c’est-à-dire qu’on est construit avec des manques, avec des frustrations, avec de l’amour; plus on est construit, mieux on trouve sa place. Deux concepts qui sont des concepts de Winnicott me paraissent importants pour se construire. C’est le holding, cela veut dire que la mère porte l’enfant, et le helding, cela veut dire accompagner l’enfant vers quelque chose.

Selon vous, la maladie est-elle une réponse à des non-dits ?

Le mal a dit… Certaines maladies, je pense. C’est une voix par laquelle les émotions s’expriment. Donc, c’est le cœur qui parle, c’est un mal qui ne peut pas être dit, c’est des émotions bloquées. Et j’ai envie de vous dire, ce qui ne s’exprime pas s’imprime. Et s’imprime où ? Sur le corps. Par exemple les ruptures difficiles, les ruptures impossibles, les deuils non faits peuvent s’exprimer par de l’eczéma ou du psoriasis. Cela crée une dimension anxiogène qui crée un état ou des maladies auto-immunes. Les maladies de peau sont des maladies où l’on crie sa quête d’amour. Un amour perdu et qu’on ne retrouve pas…

En fait, on meurt tous du manque d’amour, comme l’écrivait Michel Houellebecq…

J’ai envie de vous dire on meurt tous du manque d’amour de soi… Il faut être sa propre mère quand on a été fragilisé. Il faut devenir sa meilleure amie. Il faut faire en sorte d’être très bienveillant vis-à-vis de soi. Il faut être ami de soi-même…

Comment fait-on pour renouer avec soi ?

Pour renouer avec soi, il faut renouer avec la vie et considérer que la vie est belle. C’est la première chose. Il faut renoncer à des plaisirs illusoires, c’est-à-dire de complétude, de perfection. Les gens qui sont dans une quête de perfection ne seront jamais satisfaits. Donc, il faut quitter cette forme d’insatisfaction majeure sur tout. Il faut accueillir la vie chaque jour, il faut vraiment l’accueillir au sens « ne panique pas, la vie est là, je l’aime la vie » et puis on gère ce qu’on trouve. Il faut savoir renouer avec ce qu’on appelle l’interconnectivité. Quand vous êtes dans une situation qui vous parait insurmontable, vous vous dites : il y a deux solutions. Qu’est-ce que je fais là ? Je me bats ou j’attends que la vie me donne des réponses. Eh bien mon expérience me dit qu’il ne faut pas paniquer, mais il faut déjà un peu lâcher pour accueillir la vie. On ne se bat pas contre des choses impossibles. On accueille plus la vie. Et on voit comment cela se déroule. Il ne faut jamais paniquer…

Donc la vie vous donne ses propres réponses…

Oui, c’est en tout cas comme cela que je l’expérimente. Peut-être que je suis spirituellement protégée… C’est la question que je me pose, mais je n’aurai jamais la réponse…

Ecrivez-vous sur quelque chose en ce moment ?

J’aimerai bien écrire justement sur « à la recherche de soi ». Peut-être aussi sur l’autisme…

Mais l’autisme n’est-ce pas aussi le déni de l’altérité ?

Oui, on n’est pas avec l’autre…

Vous allez me trouver pessimiste mais j’ai l’impression que nous sommes de plus en plus dans le déni de la réalité, le déni de l’altérité, le déni de l’intériorité… Nous sommes de plus en plus dans les faux-semblants, dans le mensonge, dans la tricherie…

Vous êtes en train d’évoquer les trois D de Freud : le déni, le défi, et le délit. Voilà les trois dénominateurs de la perversion…

Cela fait froid dans le dos… Enfin, Yvonne Poncet-Bonissol, connaissez-vous cette phrase de Pascal sur le divertissement « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et cependant c’est la plus grande de nos misères » ?

Pascal était un philosophe très rigoriste. Je crois qu’il faut faire la différence entre se divertir, s’étourdir, s’enivrer et se réjouir. On peut se réjouir, il faut s’autoriser à la légèreté. Parce que pour aimer, il faut offrir son propre bonheur à l’autre. On ne peut pas aimer si d’abord on n’est pas bien avec soi-même. C’est pour cela que je vous disais tout à l’heure que le devoir d’une mère c’est de travailler à son propre bonheur pour l’offrir à ses enfants. C’est ce que je fais avec ma fille. Elle a 23 ans. Elle a un humour farouche, elle est merveilleuse. Quelle réussite ! Tout le monde me le dit. Elle travaille dans la communication. On fait de la boxe ensemble le soir. Elle a beaucoup d’énergie. Je l’ai toujours éduqué dans ce sens, Laurine exprime toi, exprime toi ! Je lui disais tout ce qui ne s’exprime pas, s’imprime…

0

Coup de coeur


David et Raphaël Vital-Durand

Le cinéma a eu les frères Lumières, les frères Dardenne, les frères Coen, les frères Taviani, il va falloir maintenant compter avec les frères Vital-Durand. Tout simplement parce qu’ils signent une entrée marquante et magistrale, avec un film incontestablement réussi « Et mon cœur transparent. » D’abord, on ne peut que leur rendre hommage de ne pas avoir cédé à la facilité, d’avoir conçu un premier long métrage libre et exigeant, porté par une poésie bouleversante, orchestré d’une main de maître, qui bouscule les codes tant par son originalité, sa construction inventive, que par son côté fantastique. Voilà du cinéma décalé, tout en contrastes, qui fait montre d’un sacré talent, une sorte de drame kafkaïen sans issue, où le héros en pleine déréliction, erre à la recherche d’une vérité salvatrice. Ici, pas de situations « normales », tout est singulier, insolite, symbolique, absurde, imprévisible, surréaliste. « Je est un autre » dirait Rimbaud… Résultat : on flotte en apesanteur durant une heure et demie, visité par l’insaisissable, bousculé dans nos repères, à constater que le réel nous échappe complètement. Mais qu’est-ce que la réalité ? La somme de mes perceptions ? La projection de mes désirs ? Existe-t-il un réel visible, un réel caché ? Ou le réel est-il multiple comme les tranches superposées d’un millefeuilles ? Ici le réel est absurde ou alors il prend les couleurs de l’imagination et du rêve. Le rêve comme Irina, cette femme fatale, cette comète incandescente, qui percute de plein fouet le cœur de Lancelot (avec un soulier, symbole pour Bettelheim de la féminité…), un homme lunaire qui se déplace dans le réel comme un astronaute dans l’espace. Tout est pathologique chez Lancelot, il n’y peut rien, il déforme involontairement le réel, peut-être parce qu’il ne le saisit pas, il le laisse filer. Comme il laissera s’échapper, plus tard, l’étoile filante qu’est Irina. Il n’empêche, les réalisateurs, eux, nous emmènent sur leur planète, en se jouant de nos attentes, en ne cessant de nous déconcerter. Parfois, on plane, gavé de lumière, sur le nuage de l’amour, au septième ciel. Puis on revient brutalement sur terre, dans les ténèbres, pour partager les désillusions de Lancelot quand il réalise que les apparences sont trompeuses. Ou qu’il découvre à la mort de sa femme qu’elle a eu une vie en trompe-l’œil. Sentiment d’abandon, solitude inguérissable. Court-circuit. Frontière floue. On ne cesse de basculer d’un monde à l’autre. D’une tête à l’autre. Les frères Vital-Durand ont un don pour braquer leur caméra sur la part intérieure, la part secrète de l’homme, sa respiration mentale. Au diapason, la musique d’Erwan Coïc, mime merveilleusement ce battement de cœur, cette plongée dans l’intime. Bien sûr, si le duo Lancelot-Irina fonctionne si bien, c’est parce que Lancelot incarné par Julien Boisselier, extraordinaire acteur, toujours à vif et expressif, met sa puissance de jeu instinctive au service de son personnage. Pour se faire, il est accompagné de la belle et envoûtante Caterina Murino, une actrice d’une grande intensité qui se révèle ici comme jamais. Elle illumine le film. Insolente de sensualité et d’indolence, son personnage est tout simplement incroyable de vérité. N’oublions pas Sara Giraudeau, parfaite dans son rôle, qui campe une Marie Marie inoubliable. Ajoutons, pour finir, que certains plans du film sont tout simplement sublimes, comme ce verre d’eau où surnage une rondelle de citron. Immersion totale. On plonge dans le bocal de l’image. On est tour à tour, l’eau, le verre, le citron, l’infusion de citron dans l’eau pétillante, le contenu et le contenant. Le temps de se liquéfier d’admiration, on est déjà passé, sans transition, à un autre plan tout aussi léché, qui joue sur la lumière et les ténèbres, l’extérieur et l’intérieur en une alternance toute géniale. Tout est question de prisme, de perception… Paradoxalement, ce film tire sa force de son absence de linéarité, et c’est justice, car la vraie vie n’est jamais linéaire. C’est, peut-être, même cela le miracle de la vie…

On l’aura compris, les frères Vital-Durand savent comme personne poétiser le monde. On entre dans la séance avec le «cœur transparent » de Verlaine et en on sort avec « le cœur content » de Baudelaire…

Conversation à bâtons rompus avec deux cinéastes passionnés et passionnants.

David et Raphaël Vital-Durand, vous êtes frères, originaires de Lyon. Avant de réaliser votre premier long métrage « Et mon cœur transparent », vous avez tourné ensemble plusieurs courts-métrages ( Les Anges, Zip etc. ), réalisé une cinquantaine de publicités et autant de clips dont certains pour Johnny Hallyday et Elton John. Vous baignez dans un bain artistique depuis toujours, puisque vous êtes issus d’une famille d’artistes, votre père était architecte d’intérieur et votre mère a fait les Beaux-Arts. Depuis tout-petits, vous rêviez de réaliser un film ensemble…

Raphaël : Nous avons toujours été attirés par les métiers artistiques. Enfant, nous n’avions pas la télévision à la maison, mais nos parents en louaient une, parfois, à Noël. Nous regardions avec délice des films comme M. le Maudit, les Dracula. Déjà, il y avait là un appel de l’image qui nous fascinait.

David : Comme nous n’avions pas la télé, nos parents nous permettaient d’aller au cinéma. A 10 ans, je me suis retrouvé à voir « 2001, l’Odyssée de l’espace ». C’est devenu mon film préféré et il a aiguillé mes choix. Notre imaginaire d’enfant a été nourri par le cinéma, les films étranges, les pièces de théâtre surréalistes. En grandissant, on rêvait de faire un premier long métrage… C’est bien beau de parler de l’image mais étions-nous capables de diriger un comédien, de faire sortir de lui une émotion particulière ? C’est un vrai challenge sur une heure et demie de raconter une histoire.

Finalement, vous y êtes merveilleusement parvenu puisque vous cosignez votre premier long métrage « Et mon cœur transparent » qui sortira le 16 mai prochain. Sur le tournage, comment vous répartissez-vous le travail ?

Raphael : On est à la fois, tous les deux, scénaristes et metteurs en scène. Précisons qu’un vrai scénariste nous a aidé à adapter le roman de Véronique Ovaldé « Et mon cœur transparent », à soigner les dialogues, parce qu’il fallait passer de trois cents pages à cent pages de script. Nous, nous travaillons énormément en amont, nous discutons beaucoup de façon à arriver sur le tournage, prêts et en phase. Il n’y a pas de guerre d’ego entre nous, car nous choisissons toujours la meilleure idée des deux. Ainsi, si un acteur ou un membre de l’équipe pose une question à David ou à moi, à 98% la réponse sera la même. D’ailleurs, après deux ou trois jours de tournage, toute l’équipe comprend notre fonctionnement et ça marche tout seul.

David : Chaque étape du tournage nous intéresse. Le fait d’être frères confère un environnement, une direction commune sur ce que l’on aime, mais c’est aussi deux personnalités distinctes donc des perspectives différentes et enrichissantes. Finalement, ce duo, c’est un mélange de choses communes et de dissemblances. Effectivement, il n’y en a pas un qui dit je m’occupe de l’image, l’autre de la mise en scène. On collabore et cela nous permet de rebondir sur de nouvelles idées. L’avantage c’est que durant le tournage, Raphaël peut faire un plan ici et moi un autre plan ailleurs ! On peut être sur deux endroits à la fois, ce qui est très pratique lorsque l’on ne dispose que de peu de temps…

Votre producteur vous a-t-il soutenu ?

David : Oui, merveilleusement ! Nous avons un producteur courageux. Marc Andréani nous suit depuis longtemps. Il y a vingt-cinq ans, nous avions fait ensemble un premier court métrage. Aujourd’hui, il a fait le pari de nous soutenir sur un projet qui n’est pas des plus faciles. C’est vrai que, pour lui, il était plus simple de développer une comédie qu’un thriller étrange, mais il n’a pas hésité. Ce premier long métrage, c’est une aventure que l’on vit à trois. A quatre, à cinq, à six d’ailleurs, puisque c’est pareil pour le scénariste Stéphane Miquel, le chef opérateur, Jérôme Robert, et le compositeur de musique de film, Erwan Coïc !

Julien Boisselier et Caterina Murino

Vous donnez un magnifique exemple de fraternité. Vous êtes deux mais ne formez qu’une seule et même personne derrière la caméra. Rassurez-nous, dans cette complicité, il y a quand même des moments de disputes, des rapports de force, des désaccords ?!

Raphaël : Avec la maturité, les conflits, les dissensions se sont estompées. Mais il y a eu, plus jeunes, des désaccords pour une image ou un plan, une mise en place où d’un seul coup on ne se parlait plus pendant un mois ! Aujourd’hui, on préfère se polariser sur l’essentiel, et ne plus se focaliser sur les détails.

David : Si l’on doit se disputer, on le fait avant ou pendant le montage ! Durant le tournage, c’est l’accord parfait !

C’est plaisant de devenir réalisateur ?

David : Le plaisir, c’est de raconter le réel, et même de le recréer. De créer du réel, un film, un objet imaginaire qui appartient maintenant au réel.

En fait, vous vous réalisez en étant réalisateur…

David : Tout à fait !

Raphaël : On peut le dire comme ça ! Et puis les gens adorent qu’on leur raconte des histoires.

Raphaël Vital-Durand

Pour vous, la caméra, c’est un œil sans âme…

Raphaël : Au contraire, c’est un miroir…

Selon vous, qu’est-ce qui fait qu’un film est réussi ?

Raphaël : Un film réussi, c’est un équilibre parfait… C’est un petit bonhomme qui marche sur un fil, qui penche à gauche, à droite et qui traverse sans tomber… Là on a vraiment un film parfait… Nous, déjà, on se rend compte avec le recul, des défauts de ce premier film. Par exemple, comme d’avoir trop insisté sur une chose, de ne pas avoir eu l’humilité de la justesse de l’idée plutôt que de trop la préciser.

Vous voulez dire qu’il ne faut pas montrer, il faut suggérer…

Raphaël : Oui, c’est rester sur l’essentiel et non se faire bluffer par un détail.

Selon vous, qui sont les plus grands réalisateurs ?

David : Il y en a des dizaines… J’aime beaucoup Orson Welles (dans « Citizen Kane », « La Splendeur des Amberson », « Othello »). Il y a une mise en place visuelle chez Orson Welles qui est fantastique, des histoires sur l’humanité toujours impressionnantes, avec des gens qui montent, qui s’élèvent socialement, financièrement et qui se cassent la figure à la fin. De chaque image, on peut faire quatre ou cinq lectures, à différents niveaux. L’univers de Kubrick est aussi une référence forte. « 2001, L’Odyssée de l’espace » est un chef-d’œuvre. Même si c’est un film qui a vieilli aujourd’hui, il avait à l’époque quinze ans d’avance. Rien que l’os qui vole et qui devient un satellite, c’est la grâce totale. C’est l’accord parfait entre le fond et la forme.

La romancière Véronique Ovaldé lors de l’avant-première du film « Et mon cœur transparent »

Venons-en à « Et mon cœur transparent ». Qu’est-ce qui vous tenait tellement à cœur dans le roman de Véronique Ovaldé « Et mon cœur transparent » pour vous lancer dans une telle aventure ?

Raphaël : Véronique Ovaldé nous a d’abord traités de fous quand on lui a dit qu’on voulait faire un film de son roman ! Pourtant, dans ce roman, on a trouvé tout ce que l’on cherchait. On disposait d’un petit budget et ce polar réunissait tous les ingrédients qui nous plaisaient : il y avait un peu de suspense, des personnages hauts en couleur, une atmosphère étrange, pas toujours réelle, des scènes surréalistes et un univers extrêmement poétique. En même temps, on savait que c’était risqué, parce que les gens aiment bien les étiquettes en France…

David : Ce mélange des genres, oui, c’est risqué au cinéma, mais ce qui est excitant à travailler….

Le film « Et mon cœur transparent » va sortir bientôt et vous faire connaitre du grand public. Après c’est le grand saut, on fait face à la critique, pas forcément élogieuse, au public qui peut vous bouder, car un film c’est un risque. Ensuite, il faut trouver sa place dans le monde du cinéma, dans ce système. Redoutiez-vous tout ça ?

David : Non ! On s’est dit « on y va » ! De toute façon, si c’est fini à la fin de celui-là, ce sera fini et puis voilà !

Raphaël : C’est vrai que c’est dur de trouver sa place dans le cinéma et nous sommes assez fiers, malgré certains défauts que nous remarquons aujourd’hui, d’avoir abouti à ce résultat pour un premier film. Tout à l’heure, vous nous avez posé la question : qu’est-ce qui fait qu’un film est réussi ? Je crois qu’il y a deux réponses à cette question : le film est réussi pour soi et il est réussi pour les autres. Quand on le visionne, on est content, parce qu’il y a des choses dedans qu’on aime. Cet amour, c’est déjà le début d’une réussite. Dans un second temps, si un spectateur sourit et apprécie le film, c’est gagné. Le problème, ce n’est pas tellement les gens qui n’aiment pas, c’est juste de trouver quelques personnes qui aiment sincèrement ce film. Nous, on ne s’est pas dit, il faut faire un film qui marche, on s’est dit on fait quelque chose auquel on croit et on espère que cela plaira aux autres.

J’imagine que ce n’est pas facile, au début, de distribuer son film dans beaucoup de salles…

Raphaël : C’est de plus en plus dur pour des films un peu décalés. Parce que les grosses productions, qui font des entrées, passent avant…

David Vital-Durand

Grâce à ce film, attendez-vous une quelconque reconnaissance ?

David : Si on peut en faire un deuxième, c’est cela, pour nous, la vraie reconnaissance…

Combien a coûté « Et mon cœur transparent » ?

Un peu moins d’un million… C’est un petit budget.

Combien de temps a duré le tournage ?

Un mois et demi.

Où avez-vous tourné ?

En Corse et en Provence.

Pour le rôle d’Irina, le choix de l’actrice s’est-il imposé tout de suite à vous ? Etait-ce Caterina Murino, elle, et personne d’autre ?

David : Très vite, on a pensé à elle. Parce qu’il fallait une femme à la fois très belle mais dotée d’une personnalité et d’une intelligence forte. On l’a rencontré et cela a collé immédiatement. Avec sa vivacité d’esprit, son intelligence et son petit accent, elle est merveilleuse. C’est un volcan dans le bon sens du terme. Caterina est une femme qui a beaucoup de cœur et de générosité. Quand elle incarne Irina, c’est un personnage idéaliste qui donne beaucoup. Cette femme flamme tombe amoureuse d’ « un petit mec ». On se dit qu’elle va le dévorer en deux bouchées. Finalement, non. Elle l’aime parce qu’il est idéaliste. C’est un homme honnête, intègre, loyal et pur.

Raphaël : Je me souviens d’avoir découvert Caterina Murino dans James Bond. C’était une apparition marquante. C’est vrai que quand on a fait le tour des comédiennes françaises, on est vite tombé sur elle. Irina, c’était Elle !

Et Julien Boisselier ?

David : On n’a pas fait de casting parce que, pour lui aussi, cela a été tout de suite évident. On l’a rencontré, et Julien a tout de suite compris le scénario…

Raphaël : Oui, il a tout de suite compris l’ambiguïté de son personnage. Tous les personnages sont à double faces dans le film. Et Julien, naturellement, a ce côté ambigu, paradoxal. On ne sait pas toujours qui il est, ce à quoi il pense. Il a apporté énormément au rôle. C’était vraiment l’acteur idéal pour ce rôle.

Le roman de Véronique Ovaldé décrit le héros Lancelot, comme un homme impassible, passif, végétatif, qui vit en pointillé, à côté des choses. Sa vie commence lorsqu’il rencontre Irina, une femme incandescente, sensuelle, une guerrière vivante mais secrète. Etait-ce le choc de ses contraires qui vous intéressait ?

Raphaël : C’est exactement ça ! Dans le film, les personnages mentent tous avec une certaine sincérité. Lancelot doit avancer à travers ce marasme et finit lui-même par mentir.

David : Ce film s’intéresse à la façon dont on gère la réalité objective, la vraie réalité des choses, et la réalité subjective, l’idée que l’on se fait des choses. C’est passionnant de se dire que l’histoire que l’on se raconte est aussi réelle que la réalité objective. C’est pourquoi, on est en permanence dans la tête de Lancelot. Il n’y a plus personne autour. Tout est épuré, dépouillé. Ne lui reste en tête qu’une interrogation : est-ce que c’est vrai ou pas tout ça ?

Julien Boisselier et Sara Giraudeau

Finalement, vous sondez les êtres, leur intériorité…

Raphaël : Leur rétine, leur cerveau, les cœurs et les reins, tout ce qui fait l’être humain…

Avez-vous un adjectif pour décrire votre film ?

David : Etrange.

Raphaël : Lunaire…

Pourtant, Caterina Murino est solaire !

Raphaël : Oui, mais elle gravite autour de la lune !

La fin du livre tombe un peu à plat. On s’attend à un crescendo, à une montée en puissance et finalement, la chute est relativement banale…

Raphaël : C’est vrai que lors des avant-premières, certains spectateurs sont restés un peu sur leur faim. Nous, on trouvait ça justement assez génial parce que c’est la réalité, ce n’est pas de la science-fiction. C’est, peut-être, décevant pour tous ceux qui s’attendent à la grosse artillerie du thriller et à une chute vertigineuse, mais c’est ça qui est beau, puisque c’est réel.

David : Cela dénonce aussi l’absurdité du monde moderne. L’absurde est très présent dans le film. Irina se bat toute sa vie pour une cause et elle meurt de ce qu’elle dénonce. C’est comme un couperet qui tombe, personne ne peut y échapper…

Une phrase de Proust illustre parfaitement votre film. Il écrit : « L’amour ne nous fait pas mieux connaître ce que les êtres sont vraiment ».

David : Lancelot est un homme épris de sa femme qui le jour où elle meurt, va devenir encore plus amoureux d’elle. Beau paradoxe, non ? Au début, il se cache un peu les choses, il préfère les ignorer ou ne pas les voir et au fil du film, il va devoir faire face à la réalité. Il ne comprend réellement la teneur de son histoire d’amour qu’après la mort de sa femme.

Lancelot, le héros, est un homme curieux, étrange…

Raphaël : On a demandé à Julien Boisselier : pourrais-tu jouer le rôle de Lancelot comme un cosmonaute qui arrive sur une planète et qui ne connait pas cette planète. J’ai repensé à cette image du premier homme qui a marché sur la lune où on voit ce personnage emmitouflé dans sa combinaison en train de poser le pied sur la lune. Il n’est pas très stable. Il est sur la lune. Il est dans la lune… On voulait que Julien soit comme ça dans ce film. Qu’il découvre, perplexe, les choses au fur et à mesure.

David : Oui, Lancelot est un poète. Il est complètement décalé.

Caterina Murino lors de l’avant-première du film « Et mon cœur transparent »

L’ivresse confiante et amoureuse de Lancelot pour Irina est touchante. Pensez-vous que la sincérité absolue existe en amour ?

David : Je crois qu’elle peut exister… C’est justement ce qui est beau dans le film. Cette confiance aveugle, c’est de la pure poésie. Au début, on peut se dire qu’Irina est forte et Lancelot faible. Mais plus le film avance, plus on découvre les fragilités d’Irina, et plus Lancelot devient plus fort. Dans cette évolution, il y a un côté yin et yang. Tout le film, on demande si Irina est en train de se moquer de lui pour comprendre à la fin qu’ils ont vécu une véritable histoire d’amour. C’est la grâce inattendue de l’amour. Irina et Lancelot sont deux êtres purs.

Est-ce parce qu’Irina se dérobe, lui échappe sans cesse, que Lancelot l’aime tellement ?

Raphaël : Oui, parce qu’elle est insaisissable…

David : Peut-être que c’est cela qui le retient, qui l’attache au début mais au fond, ce sont deux idéalistes.

En tout cas, Irina réveille Lancelot de son sommeil hypnotique…

Raphaël : C’est vrai, ce film c’est un peu l’éveil d’un homme…

David : Elle fait mieux que le réveiller… Puisqu’à la fin, il renaît…

Pour vous la fiction, est-ce la meilleure façon de montrer la réalité ?

Raphaël : En tout cas, c’est celle qui nous plait le plus ! On cherche plusieurs lectures dans une lecture.

David : J’aime bien montrer ce que l’on ne voit pas forcément par sa fenêtre. Cela ne m’empêche pas d’être contemplatif, d’adorer la nature… Mais je cherche l’invisible sous le visible…

Finalement, c’est assez philosophique la démarche d’un réalisateur…

David : Oui, même si nous proposons une histoire sans porter de jugement moral. C’est aux spectateurs de se faire leur propre jugement. Le film parle d’alter-mondialisme, d’écologie, de protection de la planète mais ce n’est pas un film militant. J’aime la poésie de la nature. J’ai des enfants et je veux savoir quel monde on va leur laisser. Mais ce n’est pas le sujet principal du film. Disons que c’est une alerte… Une façon de dire qu’il existe des combats pour la beauté des choses.

L’équipe du film lors de l’avant-première de « Et mon coeur transparent »

Vous débutez magistralement une carrière en tant que réalisateurs, rêvez-vous un jour de décrocher la Palme d’or à Cannes ?

Raphaël : Le plus important dans le fait de faire un film n’est pas de le présenter à Cannes ! Nous voulions d’abord raconter une histoire, une histoire qui nous tenait à cœur, la mettre en image, la faire exister. Evidemment, après, nous ne pouvons qu’espérer que « Et mon cœur transparent » soit vu et apprécié des spectateurs. Mais, avant tout, nous voulions que ce film existe, qu’il soit vu même s’il est détesté. Le côté « récompense », c’est d’avoir pu faire un film ensemble et de réaliser un vieux rêve d’enfant. Durant le tournage, nous étions entourés de personnes formidables, merveilleuses, là aussi c’était un très beau cadeau.

Sur quoi portera votre prochain film ?

David : Nous avons envie de réaliser un film fantastique…

0

La Table du sud

Yannick Franques

Un palais rose surplombant une mer cobalt. Sur son écrin de rochers, la perle de la Riviera barbote les pieds dans l’eau. Ici tout est calme, tout est beau. Seul le clapotis des vagues rompt le silence. Une lumière pulpeuse, charnue, enivre l’horizon. Si l’Eden a une adresse, c’est sûrement celle de « La Réserve » de Beaulieu. Nichée entre Nice et Monaco, cette merveille vaporeuse, dans le soir ravissant, semble flotter à la surface des eaux. Ce palace pastel, à l’allure rétro et glamour, établissement mythique de la Côte d’Azur, parmi les plus beaux de France, fut jadis le lieu de villégiature préféré de Liz Taylor, Charlie Chaplin, J.F. Kennedy, Winston Churchill, et aujourd’hui de Jack Nicholson, Bono, Tina Turner, de la fine fleur des people. Si vous cherchez la preuve du Paradis sur terre, n’allez pas plus loin, vous êtes à la bonne adresse. Poussez la porte du « restaurant des Rois »… Et laissez-vous guider pour un voyage intemporel, une expérience inoubliable que vous ne vivrez nulle part ailleurs. Cap sur le « Temps retrouvé ».

Celui qui préside à cet envoûtement temporel, c’est Yannick Franques, le chef étoilé, qui a fait ses classes chez les plus grands, au Crillon, puis au Bristol où il secondait Eric Frechon, avant de prendre la tête du « Château Saint-Martin » à qui il a donné deux étoiles Michelin en deux ans. Aujourd’hui, le chef surdoué a fait du « Restaurant des Rois » de la Réserve de Beaulieu, une table royale. Il nous emmène dans son univers poétique, et c’est vertigineux de simplicité et de maestria. Rien de plus fascinant que ce « Mystère de l’œuf », un des plats signatures de Yannick Franques. On se laisse emporter par le souffle neigeux du blanc d’œuf, sa nuée de jaune, ses brisures de chapelure briochée, ses pétales de truffe à la surface brune du coulis de truffe. Sublime de bout en bout. Derrière chaque saveur, c’est une symphonie de tendresse, de douceur, qui nous fait fondre de plaisir. Mais le plus surprenant dans ce choc gustatif, c’est que ce « Mystère de l’œuf », véritable hommage au dessert glacé, est un peu notre Madeleine de Proust. On remonte le temps. On rajeunit à chaque bouchée. Il suffit d’un parfum, d’un goût délicieux pour retrouver subitement notre âme d’enfant, la candeur, l’émerveillement, les vibrations radieuses, le choc des commencements de notre prime jeunesse. Ce que le passage de la vie avait émoussé, ce que l’écume des jours avait recouvert d’années en années, on le retrouve en une bouchée de bonheur. Le passé revient en force, on redécouvre avec exaltation la fraîcheur givrée de la glace à la vanille au soir d’une journée caniculaire, le moelleux de la meringue, le fondant sucré aux amandes pilées du praliné du « Mystère ». C’est délice sur délice. Et c’est de la métaphysique culinaire. Une joie intemporelle s’empare de nous. La béatitude dirait Proust… Oui, la cuisine portée à son plus haut niveau a ce pouvoir. D’une simple saveur peut naître ce télescopage entre le passé et le présent. Et c’est là où réside le génie de Yannick Franques, son alchimie culinaire. Ce chef totalement créatif, incroyablement talentueux, ce virtuose a la faculté unique d’inverser le temps. Car Le « Mystère de l’œuf », c’est le mystère du temps. Et cet immense Chef réussit ce que peu de chefs peuvent réussir : nous offrir notre enfance sur un plateau d’argent…

Le Mystère de l’oeuf

« Monsieur Paul » vous manque-t-il ? Avez-vous assisté à ses obsèques ?

Oui, je tenais absolument à être là pour lui dire « au-revoir ». Je n’étais pas un intime de Paul Bocuse mais je l’ai rencontré lorsque j’ai passé le concours de Meilleur Ouvrier de France. Il était très présent sur ce concours et nous avons fait connaissance. Je l’admirais beaucoup. Ses obsèques en la Cathédrale Saint-Jean de Lyon ont été très émouvantes. J’avais l’impression de perdre un père… Le père de la gastronomie… C’est, sans doute, pour cette raison qu’il y avait autant de monde à l’église. Près de 1500 cuisiniers. D’un seul coup, nous nous sentions tous orphelins…

Etait-il pour vous un modèle ?

C’était un modèle pour tout le monde. Un modèle et un guide. Il était le reflet de la cuisine française. C’était quelqu’un de très ancré dans la cuisine classique, traditionnelle. Il mettait du génie dans l’assiette. C’est lui qui avait les clefs de notre cuisine.

Avez-vous eu d’autres modèles ou d’autres influences ?

J’ai côtoyé assez peu de chefs mais j’ai eu la chance de les suivre dans plusieurs grandes maisons. J’ai commencé avec Christian Constant au Crillon. A l’époque, Eric Frechon le secondait. Par la suite, Eric Frechon est devenu Chef du Bristol, avec 3 étoiles au Michelin. J’ai travaillé aussi aux côtés d’Alain Ducasse, et j’ai découvert les cuisines du Relais du Parc à Paris et celles du Louis XV à Monaco. Le jour où Eric Frechon a été nommé Chef au Bristol, j’ai reçu un appel de lui. Il m’a simplement posé cette question : « Est-ce que cela te dirait de venir avec moi au Bristol en tant que premier sous-chef ? ». Sans hésiter, j’ai accepté et je me suis lancé dans l’aventure à ses côtés. Cette aventure a duré sept ans !

Est-ce au Bristol, en compagnie d’Eric Frechon, que vous avez tout appris de la cuisine ?

Bien sûr, les autres expériences ont compté. Mais c’est vrai, qu’Eric Frechon a représenté énormément pour moi. C’est un homme adorable. Et un immense chef. Et puis, c’est lui qui m’a incité à passer le MOF. C’est lui encore, qui m’a entraîné, soutenu durant ce concours et je l’en remercie.

Quelle a été votre première impression en recevant cette prestigieuse distinction, le MOF, Meilleur Ouvrier de France catégorie cuisine en 2004 ?

En règle générale, je ne suis pas très amateur de concours, mais Eric Frechon m’a poussé à le faire. « Il faut que tu le passes, il faut que tu le passes absolument ! » insistait-il. Comme je me faisais prier, à deux semaines de la fin des inscriptions, il est revenu à la charge. « Tu vas t’inscrire et tu vas le passer ! » a-t-il décrété. Donc, j’ai fini par m’inscrire ! Je me suis prêté au jeu, et je l’ai eu du premier coup ! Là, j’avoue que j’étais content.

Avez-vous « le feu sacré » comme Paul Bocuse ? La cuisine était-ce, pour vous, un coup de foudre ?

Pour devenir cuisinier, il faut forcément qu’une passion vous anime. Vous restez quand même du matin au soir dans votre cuisine. Si vous n’avez pas « le feu sacré », c’est un métier où vous ne faites pas long feu !

Vous avez participé, il y a quelques années, à l’émission MasterChef en tant que Chef. Les autres participants ont reconnu qu’ils étaient subjugués par votre menu « parfait »…

A l’époque, j’officiais au « Château Saint-Martin ». J’avais 2 étoiles au Michelin et l’on m’a sollicité pour participer à cette émission. C’était la première saison de MasterChef à la télévision. J’ai accueilli les élèves en quart de finale. Il fallait qu’ils composent un menu, deux plats à la carte. J’ai fait un menu et j’ai mis un sous-chef sur chaque équipe. Ils devaient préparer « Le Mystère de l’Oeuf » qui est une de mes spécialités. Je la réalise maintenant depuis un certain temps, et j’avoue que je ne peux plus l’enlever de la carte tant les clients viennent de loin pour éclaircir ce mystère !

Votre « Mystère de l’œuf » est d’ailleurs devenu mythique !

C’est vrai, c’est un plat qui plaît !

Grâce à toutes ces émissions culinaires, les français se passionnent de plus en plus pour la cuisine. Comment expliquez-vous cet engouement ?

La télévision, plus scintillante qu’éclairante, est parfois trompeuse. Cela brille mais ce n’est pas toujours la réalité. En regardant ces émissions, on ne se rend pas compte de ce qu’est réellement la cuisine. Ce n’est pas seulement faire un plat, à envoyer comme ça… c’est quand même beaucoup de sacrifices, c’est une discipline, c’est un métier, et il faut être passionné. On a souvent des jeunes qui viennent à la cuisine parce qu’ils aiment cuisiner à la maison, mais lorsqu’ils découvrent toutes les astreintes, le travail le soir, le travail le week-end, le service, plus d’un renonce.

Après sept ans passés au Bristol, vous décidez de voler de vos propres ailes. Vous vous envolez si bien que vous obtenez, en 2 ans, presque un record, 2 étoiles au Michelin au restaurant « Le Château Saint-Martin » à Vence. Est-ce le défi que vous vous étiez lancé ?

Lorsque j’ai pris mes fonctions de Chef au « Château Saint-Martin », mon objectif était de récupérer l’étoile qu’ils avaient perdue. Dès la première année, j’ai récupéré la première étoile. Et la deuxième année, j’ai eu le deuxième macaron !

Deux étoiles coup sur coup, est-ce rarissime dans la gastronomie? Y a-t-il eu des précédents ?

C’est vrai que c’est déjà arrivé, mais c’est vrai aussi que cela n’arrive pas souvent…

Vous êtes trop modeste…

Je ne sais pas…

La Réserve de Beaulieu

On dit que la première impression est toujours la bonne… Votre cuisine frappe d’abord par son allure. Elle est plus qu’élégante. On la mange des yeux, elle ensoleille l’assiette puis le palais. C’est une cuisine inspirée, de haute-volée, qui frise la féerie. Avez-vous le désir de réenchanter l’instant ?

On essaye de se faire plaisir avant tout. Et de partager ce plaisir avec nos hôtes qui viennent déjeuner ou dîner. La cuisine, c’est une histoire d’amour. On veut créer du rêve, de la magie, enchanter la clientèle. De mon côté, je m’efforce de faire mon métier du mieux possible. J’essaye de conjuguer le beau et le bon. On voit l’assiette avec les yeux avant de la déguster. Quand cela attire l’œil, on a déjà fait 40 % du travail !

Composez-vous un plat comme une peinture ?

On le peaufine au fur et à mesure. On travaille les goûts puis on travaille l’esthétique. Je me fie à mon instinct. Je n’essaye pas d’être à la mode, je fais la cuisine que j’aime.

Quand vous créez une recette, aimez-vous vous surprendre, vous surpasser ?

Dans ma cuisine, on va vraiment sur le produit principal. Après, il y a deux-trois ingrédients qui viennent se greffer à lui. Il n’y a pas beaucoup de parfums. J’aime bien créer avec de la simplicité.

C’est, peut-être, ce qu’il y a de plus difficile à atteindre, la simplicité ?

Oui ! Justement, c’est cela qui est compliqué ! Quand on mélange plein de choses, plein de produits, donc plein d’informations, les goûts s’estompent. A mon sens, trop en mettre c’est altérer le produit. Or, j’aime bien savoir ce que je mange. Ma philosophie c’est de prendre un bon produit et de le magnifier.

Où vous fournissez-vous ?

La volonté affichée de notre maison, c’est de mettre en avant le terroir. La région regorge de merveilles. On a nos fournisseurs pour les meilleurs produits. Au niveau des légumes, on s’approvisionne chez les producteurs de la région. Nous valorisons essentiellement les produits locaux. On met à l’honneur l’agriculture locale, les saveurs de la Provence, et celles de la Méditerranée.

Le célèbre critique Gilles Pudlowski ne jure que par vous ! Il parle de « La Réserve » de Beaulieu comme d’un paradis sur terre où l’on pêche par gourmandise… Tous les commentaires sur le Net sont unanimes. « Le Restaurant des Rois » est l’une des meilleures adresses de la Côte d’Azur. Tous s’accordent à dire que cette table mérite vraiment 2 ou 3 étoiles au Michelin. Est-ce l’objectif que vous vous êtes fixé ?

Tout à fait ! Je ne cache pas mes ambitions ! Ce n’est pas comme au «Château Saint-Martin » où tout m’est arrivé d’un seul coup. Auparavant, j’avais deux étoiles, donc, ici, je veux récupérer mes deux étoiles. « La Réserve », c’est une maison où il y a eu pas mal de Chefs, peut-être que le Michelin attend aussi une forme de stabilité avant de nous donner cette récompense. En tout cas, je vous avoue que j’aimerais bien l’avoir cette année…

Langoustine aux graines de Futuba, émulsion Yuzu

Une troisième étoile, est-ce possible ou inaccessible?

On va déjà essayer de décrocher le graal, la 2ème étoile ! Après, on verra !

Qu’est-ce qui fait la différence entre un deux et un trois étoiles ?

Un trois étoiles, c’est une grâce, une excellence que l’on ne trouve pas ailleurs. C’est vraiment une table unique. Une maison, un service, un ensemble de choses inoubliables.

Souhaitez-vous faire du « Restaurant des Rois » la table incontournable de la Riviera ?

Je n’ai pas cette prétention. Parce que je n’aime pas dire que je suis meilleur qu’un autre. Les Chefs essayent tous de se faire plaisir… « La Réserve » c’est un très bel endroit, un peu rétro, très glamour. Reste qu’il y a d’autres belles tables sur la Côte d’Azur, comme « L’Oasis » à Mandelieu, le « Belle Rives » à Juan-les-Pins, « La Chèvre d’or » à Eze, « Le Louis XV » à Monaco etc.

Vous êtes plein d’humilité…

Nous ne sommes que des cuisiniers…

Oui mais c’est un métier, un art que vous pratiquez à la perfection…

Je n’aime pas me mettre en avant…

Est-ce une pression terrible pour un Chef et sa brigade que de viser chaque jour la perfection pour décrocher justement un 2ème ou un 3ème macaron ?

Absolument ! Je sens cette pression mais je m’efforce d’éviter le plus possible de la répercuter. Mon équipe doit travailler dans la bonne humeur, sinon cela se ressent forcément dans l’assiette. Je ne veux pas que mon équipe soit stressée. Il y a des cuisines où les Chefs mettent la pression, où c’est tendu. Moi, je ne suis pas dans cet esprit-là. Je me sens mieux dans la convivialité. Je suis exigeant tout en veillant à garder une bonne ambiance.

Vous faites la part belle à la Méditerranée avec votre carte orientée mer. Etes-vous spécialisé en poisson ?

Oui ! D’ailleurs « La Réserve » tire son nom du bassin de poissons niché au pied du massif de pierres. Dans notre restaurant, il y a beaucoup de poissons à la carte parce que nous sommes au bord de la mer, et les clients viennent ici pour manger du poisson. Mais il y a aussi de la viande. On essaye de panacher pour satisfaire notre clientèle. Les viandes, je les travaille avec les produits de la région. On fait une volaille fumée au bois d’olivier. Avec des olives locales et rien d’autre !

Quels sont vos plats signatures ? Je sais que votre « Mystère de l’œuf » est célèbre dans toute la Côte d’Azur…

Vous connaissez le mystère glacé, ce fameux dessert à la vanille qui a enchanté des générations d’enfants ? Je le propose en entrée avec un œuf. Je prépare un œuf en neige avec le jaune cru à l’intérieur. Je les fais cuire au four vapeur pendant dix minutes. Je prépare une brioche croustillante qui va servir à parsemer de chapelure le dôme de blanc d’œuf. Je mets ça sur un lit de truffes. J’ai inventé ce plat lorsque j’étais au « Château Saint-Martin ». Souvent, les Chefs mettent un œuf à la carte, car on peut faire des milliers de choses avec les œufs. Pour ma part, j’aime tout particulièrement travailler les œufs. Là, j’ai mis en route cet Oeuf Mystère et les gourmets viennent de loin pour le goûter. Comme plat signature, nous avons aussi la Langoustine aux graines de futaba, émulsion yuzu. L’acidité du yuzu, un concentré de peps à lui tout seul, relève le goût iodé de la langoustine. C’est divin… Sinon, il y a le Loup sauvage« Réserve ». C’est un loup que j’ai mis en place dès je suis arrivé ici. C’est un loup de Méditerranée fourni par un pêcheur local, composé uniquement avec des produits de la région comme du fenouil bio de Saint-Jeannet, de l’huile d’olive du Moulin de Beaussy, produite à côté de Grasse. Ce loup, on le fait en écailles soufflées. On va verser de l’huile très chaude sur les écailles. Cela va les souffler et ensuite on peut les manger. C’est croustillant. On le sert flambé au pastis. Nous faisons aussi « le foie gras terre et mer ». On prépare un chutney de citron de Menton pour accompagner le foie gras aux algues. Des algues, pour le côté iodé, lequel sera relevé par l’acidité du citron. Ces deux saveurs se marient très bien. C’est le côté terre et mer du foie gras.

Vous venez de publier un magnifique livre de recettes aux éditions Ducasse « Best of ». Quelles recettes déniche-t-on dedans ?

Toutes celles que je viens d’évoquer ainsi que celle de « La Volaille au bois d’olivier ». Il y a aussi la recette de « La Tomate Burrata », celle de la « Soupe de poisson » de roche revisitée. Et pour les desserts « La Fraise Mara des bois », « La Mandarine Berlugane », « La Tarte fondante » au chocolat grand cru et sa glace au café brûlé.

Vous avez eu la chance de travailler aux côtés d’Alain Ducasse…

Oui, c’est un chef que j’aime beaucoup. C’est un très grand chef. J’ai travaillé au début avec lui, au Louis XV à Monaco. Il peut se permettre de faire les choses pas comme les autres…

Je trouve votre cuisine éminemment vivante, savoureuse, inventive et poétique. Une simple salade niçoise, chez vous, c’est déjà un enchantement. Les produits dansent dans l’assiette, les goûts correspondent entre eux. Etre un bon cuisinier, c’est savoir magnifier le produit ?

C’est primordial de le magnifier ! On cherche à le sublimer avec les produits qu’on va rajouter. Par exemple, une épice. Il faut aussi une garniture. C’est plus compliqué pour moi, parce que je n’aime pas trop mettre des produits comme la pomme de terre ou des féculents, comme du riz ou des pâtes.

Je me suis laissée dire que vous avez un petit péché mignon : Le Comtes de Champagne Taittinger rosé 1996…

J’adore ce champagne ! Pas trop frais dans des verres un peu évasés, c’est fabuleux !

Quel est votre prochain rêve ? Ouvrir votre propre restaurant ?

Non ! Mon prochain rêve serait d’avoir la 2ème étoile !

Avez-vous l’impression d’être arrivé au sommet de votre art ?

Non ! Parce qu’on cherche toujours à mieux faire, on n’est jamais totalement satisfait de ce que l’on a réalisé. Et puis on se remet tout le temps en question. On concocte des recettes mais on cherche toujours à les faire évoluer aussi.

A « La Réserve de Beaulieu », vous supervisez trois tables. Bien sûr, la table gastronomique, le « Restaurant des Rois ». Mais aussi la «Table de la Réserve » et « Le Vent debout ». Pouvez-vous nous en dire plus…

« Le Vent debout », c’est le restaurant au bord de la piscine, face à la mer. La vue est superbe ! Quand il fait beau, on fait 60 couverts. On ouvre au mois de mai et c’est plein tous les jours. Et la «Table de la Réserve », c’est le bistrot à l’entrée de l’hôtel.

Votre pâtissier Freddy Monier fait aussi merveille, à vos côtés, au « Restaurant des Rois ». Comme dessert, on peut se régaler d’une «Pomme granny », en granité, sorbet citron-yuzu. La poire Belle-Hélène, chez vous, n’a plus rien à voir avec une poire Belle-Hélène classique. Elle devient sublime, généreuse, gourmande. C’est une base de poire surmontée d’un dôme de glace en forme de poire serti d’une croûte de chocolat, chapeauté par une queue de pomme dorée à l’or fin. C’est un voyage visuel avant d’être une aventure gustative…

La poire Belle-Hélène est pour la piscine ! On fait «Le Citron» et «La Mandarine » pour le «Restaurant des Rois».Tous les desserts mis à la carte, je les goûte et les peaufine avec le Chef-pâtissier. Comme c’est la continuité du repas, les desserts sont très importants, ils doivent être à la hauteur. Il faut une cohérence, une harmonie entre la cuisine et la pâtisserie. Freddy Monier, ce jeune et talentueux pâtissier, me suit depuis que je suis au « Château Saint-Martin ». J’ai emmené toute mon équipe, ma brigade avec moi à Beaulieu !

On l’aura compris, le « Restaurant des Rois » est une sublime table… C’est la famille Delion (Nicole et Jean-Claude Delion) qui est propriétaire de l’hôtel « La Réserve ». Cette formidable famille transforme tout ce qu’elle touche en or, s’implique merveilleusement dans l’hôtellerie et la restauration de luxe, réalise des exploits… 

Oui, la maison est tenue par Monsieur et Madame Delion. Ce sont deux propriétaires incroyables. En 1985, lorsqu’ils ont fait l’acquisition de l’hôtel « La Pinède » à Saint-Tropez, celui-ci était en mauvais état. Ils se sont totalement investis pour le rénover. Dans la foulée, ils ont créé l’éblouissant restaurant « La Vague d’Or » de « La Pinède », qui est devenu 3 étoiles au Michelin (le seul restaurant triplement étoilé de la Côte d’Azur, hormis celui de Monaco). Ils en ont fait le lieu le plus prisé de tous les gourmets de la Côte d’Azur. Ils ont un don incomparable pour redonner une âme à un lieu… Maintenant, ils s’occupent avec la même ferveur et le même talent de « La Réserve ». Je suis ravi de travailler avec eux. Ils me font une absolue confiance. Ils m’ont offert la chance de concevoir ma carte dans la plus grande liberté. C’est épanouissant de pouvoir travailler dans ces conditions. J’avoue que je suis un Chef heureux !

Yannick Franques et Jean-Claude Delion

0

Denis Aurousse

« Il y a eu dans l’Histoire des belles-mères bienveillantes »

Denis Aurousse

Denis Aurousse

Votre belle-mère vous excède ? Vous endurez ses critiques, son hostilité ou son mépris depuis des lustres ? Elle occupe une place exagérée au sein de votre couple ? Votre tendre époux s’entête à vous désavouer devant elle pour ne pas contrarier sa chère génitrice ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas la seule dans ce cas; les belles-filles bafouées sont légions ! Et certaines belles-mères célèbres de l’Histoire relèguent même au rang de bluette vos relations conflictuelles. En effet, la grande Histoire regorge de petites histoires de belles-mères cruelles, écrasantes, étouffantes, démoniaques, hargneuses, persécutrices, des « machines de guerre » qui s’acharnent inlassablement sur leurs belles-filles ou leur beaux fils. Les pauvres brus ou gendres échouant tout naturellement à calmer l’ire de ces créatures dominatrices. Retenez bien votre souffle, voici une succulente et inoubliable galerie de portraits des belles-mères les plus croustillantes de l’Histoire. L’ouvrage Les Belles-mères de l’Histoire. Des siècles d’amour et de haine, paru aux éditions Jourdan, est de Denis Aurousse, un passionné d’histoire, polytechnicien et ingénieur dans l’aménagement urbain. Son livre est si formidable qu’une fois la couverture refermée, on émerge, enivrée, de ce manège de mariages, de ce festival d’amour et de haine, avec une seule envie : se précipiter à la librairie pour acheter un nouvel exemplaire et l’offrir sur-le-champ à sa belle-mère ! Cadeau idéal, livre de chevet que toute belle-mère se devrait de posséder (!), ces Belles-mères de l’Histoire recèlent bien des vertus apaisantes. Véritable baume à adoucir les tensions, à relativiser les griefs, à calmer les conflits, ce livre passionnant et divertissant présente des vertus pédagogiques indéniables puisqu’il permet de faire entendre à toute belle-fille moderne que si sa belle-mère n’est pas parfaite, c’est loin d’être la pire ! Sous la plume légère et talentueuse de Denis Aurousse, on découvre que depuis toujours les belles-mères souffrent d’une image négative. A raison pour certaines qui furent tout simplement odieuses comme la princesse Palatine, jugeant, jaugeant, décrivant sa belle-fille la duchesse d’Orléans, à la manière de Saint-Simon : « Ma belle-fille est une désagréable et méchante créature (…) Son arrogance et sa mauvaise humeur sont insupportables, et sa figure est parfaitement déplaisante. Elle ressemble, sauf votre respect, à un cul comme deux gouttes d’eau : elle est toute bistournée; avec cela une affreuse prononciation comme si elle avait toujours la bouche pleine de bouillie, et une tête qui branle sans cesse. Voilà le beau cadeau que la vieille ordure (Madame de Maintenon) nous a fait » Sic ! A l’évidence, ces propos déplaisants montrent que les motifs de mécontentement règnent des deux côtés ! Pour en finir avec cette guerre perpétuelle, avec ce procès intenté aux belles-mères, rien de tel qu’une joyeuse immersion dans les couloirs et boudoirs de l’Histoire, là où s’est joué l’avenir de la France, urbi et orbi. Bienvenue chez Les Belles-mères de l’Histoire. Un livre à lire et à faire lire !

Pourquoi écrire un livre sur les belles-mères ? Avez-vous souffert de la vôtre ?

Je me suis aperçu que c’était un sujet assez peu traité sur le plan historique. Bien sûr, on trouve toutes sortes de livres sur les rapports mères-filles ou mères-fils mais très peu de livres historiques envisagent la relation sous l’angle des belles-mères, de leurs gendres et de leurs brus. On ne dénombre que quelques essais sur ce sujet, souvent traités sous un éclairage psychanalytique, comme celui d’Aldo Naouri : Les belles-mères, les beaux-pères, leurs brus et leur gendres. Quant à ma belle-mère, j’avais de bons rapports avec elle ! Disons que j’ai pris le parti de ne m’intéresser qu’aux belles-mères historiques et non aux belles-mères actuelles, me cantonnant aux mères des conjoints de l’Histoire de France ou parfois d’ailleurs, et non aux nouvelles femmes du père, la fameuse marâtre des contes de fées.

A quand remonte l’appellation de belle-mère ?

Il est l’héritage d’un usage médiéval. Le mot « belle-mère » date du XVème siècle. Au Moyen Age « beau » s’employait comme un terme d’affection et de respect. On parlait ainsi d’un beau et doux ami. C’est d’ailleurs ce sens que l’on retrouvera plus tard dans le titre du roman de Maupassant Bel-Ami. Le mot de beau-frère est né le premier, et l’usage s’est étendu ensuite aux autres membres de la famille : belle-sœur, belle-mère, beau-père.

Rôle négligé dans l’historiographie foisonnante des rapports familiaux, les belles-mères n’ont pas bonne presse dans l’imagerie populaire. Souvent caricaturées, toujours critiquées (qualifiées d’intrusives, d’invasives, d’envahissantes, de super-protectrices, de dominatrices, de castratrices, de manipulatrices etc.) elles semblent accumuler tous les défauts. Comment expliquer cette mauvaise réputation ?

Peut-être parce que le gendre ou la bru, ce nouvel arrivant dans la famille, va « voler » l’enfant de la mère et donc déranger la relation fusionnelle mère-fils ou mère-fille, ce qui va engendrer inévitablement rivalités et frictions. D’ailleurs, c’était souvent une guerre aux siècles derniers où belles-mères et belles-filles cohabitaient ensemble dans le même foyer. Mais gardons-nous de généraliser, il y a eu aussi dans l’Histoire des belles-mères bienveillantes, aimantes qui ont aidé leur gendre, leur bru, qui leur ont appris une foule de choses, qui ont été des initiatrices, de judicieuses conseillères pour leurs belles-filles, qui leur ont permis de trouver leur place dans la famille royale.

La Duchesse d’Orléans, belle-fille de la princesse Palatine

On dit souvent que le pire défaut d’un mari, c’est sa mère ! Notre belle-mère est-elle notre meilleure ennemie ?

Pas toujours ! Par exemple Louise de Belgique qui avait fait un mariage un peu contre son gré, affirmait que la seule qualité de son mari, c’était sa mère ! Comme quoi, il y a des exceptions !

Freud affirme que l’on épouse toujours sa mère. Ce qui incline à penser que certaines belles-filles ressemblent malgré tout à leurs belles-mères, ou tout au moins présentent des similitudes avec elles. Existe-t-il dans l’Histoire des exemples de ces belles-filles ?

En effet, il peut y avoir des substitutions car la belle-fille prend parfois la place de la mère. Elle devient une deuxième maman pour son mari. Mais peut-être épouse-t-on toujours sa mère quand on fait ce choix d’une manière indépendante et volontaire comme c’est le cas actuellement, mais dans beaucoup de mariages historiques, dans les familles royales ou nobles, il s’agissait plutôt de mariages arrangés. On ne choisissait pas son futur conjoint selon son inclination mais en fonction d’intérêts économiques ou politiques.

Claude Levi-Strauss rapporte que la loi de l’espèce, c’est l’échange des femmes. Pendant des millénaires de civilisation, votre compagnon était celui qui vous préservait du rapport à votre mère. « Je ne suis plus ta fille, je suis sa femme » : telle était, en substance, la loi du mariage. La Bible dit, à peu près, la même chose : « Tu quitteras tes parents pour fonder ta propre famille ». Le couple se forme donc pour mettre à l’écart la mère…

Mettre à l’écart la mère, en quelque sorte « liquider » sa relation fusionnelle avec sa mère, c’est effectivement salutaire pour un fils afin de ne pas parasiter son mariage et de courir à la catastrophe quand la belle-mère occupe une place exagérée au sein du couple, mais cela ne veut pas dire qu’il faille l’isoler complètement. Certes, la belle-mère ne doit pas diriger le foyer, envahir le territoire de sa belle-fille ou lui disputer sa place, comme le faisait par exemple Blanche de Castille. Sans doute celle qui était surnommée « la Reine magnifique » refusait-elle d’être détrônée dans le cœur de son fils par sa belle-fille Marguerite de Provence. En tout cas, Blanche de Castille s’ingéniait à décider de tout et cherchait même à contrôler la vie intime du Roi, son fils Louis IX. Par exemple, elle obligeait Saint Louis et sa femme Marguerite de Provence à faire chambres séparées et trouvait tous les prétextes pour entrer inopinément dans la chambre de son fils. Comme Blanche de Castille avait la réputation de se promener dans les couloirs du château de Pontoise pour surveiller les jeunes époux, le couple avait dressé un petit chien à aboyer lorsque celui-ci détectait la présence de la Reine-mère près de leur chambre. Ce qui leur évitait d’être surpris ensemble ! Dès que la Reine-Mère arrivait, le chien aboyait, les serviteurs tapaient sur la porte pour prévenir Saint Louis qui s’enfuyait dans sa propre chambre à l’étage supérieur par un escalier dérobé ! Il faut tout de même préciser, à la décharge de Blanche de Castille, qu’ avant le XVIIIème siècle, la notion d’intimité n’existait pas. Il n’y avait pas d’appartements privés, aussi bien chez le peuple que dans la bourgeoisie ou l’aristocratie, tous vivaient souvent dans une même pièce, dans une promiscuité voulue, sauf peut-être dans les châteaux royaux…

Blanche de Castille, belle-mère de Marguerite de Provence et mère de Saint Louis

Saint Louis était-il trop faible ?

Disons qu’à l’époque, on témoignait un grand respect envers ses parents et envers toute la lignée. Cela dit, la surveillance intempestive de Blanche de Castille n’a pas empêché le couple d’avoir onze enfants ! Il faut ajouter aussi que lorsque Saint Louis est parti en Croisade, son épouse Marguerite de Valois, même enceinte, s’est empressée de l’accompagner plutôt que de rester seule avec sa belle-mère !

Existe-t-il dans l’Histoire de France des belles-mères bienveillantes, admirables, idéales, qui n’ont pas besoin de dominer, et qui accueillent avec joie leur bru ou leur gendre ? Qui acceptent que leur fils devenu un homme aime une autre femme, bref des belles-mères qui ne sont pas dans la rivalité ?

Bien sûr ! C’est le cas de Yolande d’Aragon (la mère de Marie d’Anjou) qui se révèle très bienveillante envers son gendre, Charles VII. Charles VII est pourtant dans une position peu envieuse. Il a été rejeté par sa mère, qui a décidé qu’il n’accéderait pas au trône de France (sa mère Isabeau de Bavière préférant son gendre le roi d’Angleterre Henri V). Son fils s’en trouve tout désemparé et c’est sa belle-mère qui va le prendre en charge, l’encourager, le conseiller à ses débuts, elle va même lui donner sa formation de futur roi. C’est  elle qui va le faire connaitre partout, qui va lui faire visiter le royaume. Finalement, c’est grâce à elle qu’il a pu s’imposer. C’est encore Yolande d’Aragon qui va découvrir Jeanne d’Arc et pressentir tout le potentiel que l’on peut tirer de cette jeune fille. C’est enfin elle qui va organiser la rencontre de Chinon entre la Pucelle et Charles VII. Bien sûr, Yolande d’Aragon, dans son soutien indéfectible, n’oublie pas ses propres intérêts mais elle a toujours eu une véritable affection pour Charles VII. De plus, elle se révèle très tolérante parce qu’elle a tout de suite accepté que son beau-fils ait des maîtresses. Dont la célèbre Agnès Sorel qui avait vingt ans de moins que Charles VII, qui devient pour la première fois de l’Histoire de France, la maîtresse officielle du Roi, et à qui Charles VII va offrir un domaine à Beauté-sur-Marne. Agnès Sorel reçoit alors le titre officiel de Dame de Beauté.

Si les belles-mères ont des comportements parfois si intrusifs et tyranniques, n’est-ce pas la faute de leurs fils trop faibles ? Ce sont eux qui ont du mal à se détacher d’elles, à couper le cordon ombilical, ce qui entraîne inévitablement une rivalité entre les deux femmes aimées. Inconsciemment le fils se laisse infantiliser, il refuse de devenir adulte, et laisse les pleins pouvoirs à sa mère… Le rôle du mari n’est-il pas de soutenir et de rassurer sa femme, en lui montrant qu’elle reste la première dans son cœur, que son avis compte davantage que celui de sa mère. Afin que chacun trouve sa place dans la famille, et que la Belle-mère ne devienne pas un véritable obstacle au bonheur du couple ?

C’est vrai que certains maris faibles ne savaient pas trancher entre leur mère et leur femme. Zola n’était pas toujours très affirmé, il n’osait pas s’opposer à sa mère, il restait soumis à son autorité. Quant à Madame Zola, elle qui rêvait d’une épouse exemplaire pour son fils chéri, souhaitait un autre parti pour lui. Elle espérait une bru qui vienne d’un milieu bourgeois alors qu’Alexandrine venait d’un milieu très simple, elle avait fait tous les métiers, et elle avait déjà eu un enfant placé à l’assistance publique avant d’épouser Emile Zola. Pour Madame Zola, ce mariage était une mésalliance… De la même façon, le futur Edouard VII n’a jamais su couper le cordon ombilical avec sa mère, la Reine Victoria. Mais, comme il était assez avisé, il savait donner le change. Sans s’opposer formellement à sa mère, il contournait l’obstacle. Par exemple, la Reine Victoria tenait absolument à être présente à la naissance de chacun de ses petits-enfants. Edouard VII, dit Bertie, ne s’y est jamais opposé pour ne pas froisser sa mère, mais comme par hasard, il s’est toujours trompé dans les dates. Ce qui fait que la Reine n’était jamais là au bon moment… Pareil pour les prénoms de leur premier enfant, le couple s’est dépêché de le choisir avant que la Reine Victoria n’y mette son grain de sel. Une façon comme une autre de lui résister tout en douceur …

La Reine Victoria, mère d’Edouard VII et belle-mère d’Alexandra de Danemark

Existe-t-il des maris célèbres ou des rois dans l’Histoire qui se vengent sur leurs épouses en les trompant, des humiliations maternelles qu’ils ont subies d’une mère toute-puissante et castratrice ?

Très certainement ! Mais, il faut voir aussi qu’à une certaine époque, on faisait un mariage de raison, organisé par les parents, dont la finalité était « d’assurer la conservation et la transmission d’un patrimoine » parce que cela correspondait à une famille, que le lignage était plus important que l’individu, et que l’amour et les galipettes n’entraient pas forcément en ligne de compte !

Comme le dit très justement Luc Ferry dans « L’homme-Dieu ou le Sens de la vie », jadis, on ne fondait pas le mariage sur l’amour – ce qui était une bonne chose, ajoute-t-il , puisque les sentiments ne sont pas toujours durables, que l’amour s’éteint, qu’il existe une usure du désir – on le fondait sur des intérêts nobiliaires, économiques ou financiers… « Si le sentiment seul unit les êtres, il peut à lui seul aussi les désunir » remarque-t-il. C’est sans doute pour cette raison qu’il y a autant de divorces aujourd’hui, parce que dès qu’il n’y a plus d’amour, le couple ne voit pas pourquoi il prolongerait cette union, et le mariage perd sa raison d’être…

Sans doute !

On critique beaucoup les belles-mères, mais on oublie que passer du rang de mère à celui de belle-mère n’est pas chose aisée. Il faut quitter un statut bien agréable, celui de mère qui chérit ses enfants et accepter l’absence prolongée des enfants et la solitude. On oublie aussi que c’est à ces mêmes belles-mères que les jeunes couples confient durant les vacances ou la semaine la tâche de garder leurs petits-enfants…

Ce phénomène concerne les mères actuelles ! L’ironie de la chose, c’est de constater que dans l’imaginaire populaire, la belle-mère représente une femme abominable, dotée de tous les défauts. C’est pourtant la même qui se métamorphose en grand-mère adorable, en mamie-gâteaux qui s’occupe merveilleusement de ses petits-enfants ! Pourtant, il s’agit bien de la même personne !

Peut-être est-ce juste parce que la belle-mère change de nom, qu’elle change de statut, de rôle et d’image ! Elle passe de belle-mère à grand-mère ! Le fait de s’occuper de la petite-enfance la rend inoffensive, et annihile les pouvoirs et les menaces qu’elle peut faire peser sur sa belle-fille…

Peut-être ! Mais je ne peux pas vous répondre, je ne suis pas psychanalyste !

Lucile et Camille Desmoulins

Pour quelle belle-mère de l’Histoire avez-vous le plus d’affection ?

Il y a beaucoup de femmes admirables ! Parmi elles, la belle-mère de Camille Desmoulins. Tout jeune avocat, Camille Desmoulins se promenait souvent au Jardin du Luxembourg. Il rêvait le long des allées ombragées, et rencontrait parfois une jeune femme très gracieuse, Madame Duplessis, qui fréquentait assidûment le parc en compagnie de ses deux petites-filles, Adèle et Lucile. Camille était charmé par la beauté de Madame Duplessis. En jeune poète qu’il était, il lui récitait des vers qu’il avait composés pour elle, ce qui plaisait à la jeune femme, qui considérait son trouble avec amusement. Quelques années plus tard, alors que le vent de la Révolution commence à souffler et que Camille en devient l’ardent défenseur, celui-ci songe à se marier. Comme si le destin se pliait à sa volonté, il revoit par hasard au Jardin du Luxembourg, la petite Lucile qui est devenue une belle jeune fille. Il la reconnait et veut aussitôt l’épouser. Mais Madame Duplessis trouve que sa fille est trop jeune pour se marier, sans compter que Camille Desmoulins n’a pas beaucoup de revenus. Elle le repousse gentiment car elle trouve ce jeune homme toujours aussi sympathique. Il revient à la charge quelques mois plus tard, fort de sa toute nouvelle notoriété due à ses pamphlets qui s’arrachent à Paris. Lucile, de son côté, est très éprise de son beau poète. Monsieur Duplessis finit par se dire que par les temps qui courent, il serait peut-être bon d’avoir un gendre qui a peut-être un bel avenir dans la politique. Le mariage se fait. Robespierre, Saint Just, tous sont là pour célébrer la noce. Le couple est heureux en ménage, il a même un enfant. Mais la Révolution gronde et Camille Desmoulins est accusé de trahison par Hébert. Il est condamné à mort. Le dernier geste de Camille Desmoulins sera pour sa belle-mère. Juste avant son exécution, Camille tend au bourreau, le fameux Sanson, un médaillon qu’il portait sur lui et qui contenait une mèche de cheveux de sa chère Lucile. Il demande au bourreau de la remettre à sa belle-mère. Sanson accepte. On raconte que Sanson fut bouleversé par la détresse des beaux-parents de Camille, au point qu’il confiera que jamais il n’avait autant souffert que ce jour-là… Sans doute savait-il aussi qu’il devait bientôt couper la tête de la belle Lucie, arrêtée depuis peu.

La romancière George Sand aussi a été une belle-mère idéale pour Lina, sa belle-fille, au point que cette dernière écrira : « J’ai bien plus épousé Georges Sand que Maurice et je me suis mariée avec lui parce que je l’adorais elle… » Ce qui ne manque pas de piquant !

Maurice avait du mal à affirmer sa personnalité, d’ailleurs ce n’est pas lui qui a choisi Lina, c’est George Sand. Maurice vivait dans l’ombre de sa mère. George Sand était beaucoup plus protectrice dans sa vie familiale que dans sa vie sociale où elle était assez libérée.

Manifestement, Madeleine Béjart fut une belle-mère pour le moins conciliante puisque de maîtresse de Molière, elle laissa sa place à sa fille Armande Béjart, qui prit le relais et épousa Molière…

Les historiens s’accordent à dire qu’Armande était bien la fille de Madeleine et non pas sa sœur comme on l’a d’abord cru. Bien sûr, Madeleine Béjart a été surprise que son amant veuille épouser sa fille mais, bon gré mal gré, elle a fini par accepter leur relation. Dans le même genre, on a aussi Adolphe Thiers, qui a épousé Elise, la fille de sa maîtresse, Madame Dosne. Jeune, Adolphe Thiers était souvent invité à la table familiale des Dosne, ceux-ci ayant décidé de prendre le jeune homme sous leur aile. Monsieur est un riche magnat de l’immobilier. Madame tient salon et occasionnellement boudoir avec Adolphe Thiers. Finalement, leur fille Elise a 16 ans lorsqu’elle épouse Adolphe Thiers qui en a 36. Il est alors ministre de l’Intérieur. Madame Dosne est ravie de ce mariage, elle estime qu’Adolphe Thiers est le gendre idéal. Sa gloire grandit peu à peu et Adolphe Thiers ne se déplace jamais sans sa femme, sa belle-mère et sa belle-sœur, ces trois femmes, qu’il appelle « ces dames ». On raconte même qu’il est devenu l’amant de sa belle- sœur…. Certains disaient aussi que madame Dosne pouvait être considérée comme la personne la plus puissante de France puisqu’elle gouvernait Thiers qui lui-même gouvernait la France ! Lorsque sa belle-mère, qui était pour lui une confidente, une conseillère, et une amie, meurt, Thiers très affecté par sa mort, déclare : « Je ne vis plus, je ne peux plus vivre »… Thiers semblait plus proche de sa belle-mère que de sa propre épouse. Malheureusement, Madame Dosne est morte trop tôt pour voir son cher gendre devenir le premier Président de la Troisième République.

Madame Dosne, belle-mère d’Adolphe Thiers

Il y a un bel exemple de belle-mère persécutrice dans l’Histoire, c’est celui de Madame de Montreuil, la belle-mère de Sade…

Madame de Montreuil avait quand même quelques raisons car Sade n’était pas vraiment le gendre idéal ! Mais c’est vrai qu’elle l’a poursuivi toute sa vie, sans jamais désarmer ! Pourtant, tout avait bien commencé. En 1763, Sade épouse Renée Pélagie de Montreuil. Joueur, libertin, le marquis a su conquérir le cœur de sa belle épouse. Mais très vite, Sade est condamné pour libertinage, sacrilège, puis empoisonnement. Il va de procès en procès. Sade fuit le château de sa belle-mère où il était tenu à résidence. Furieuse, sa belle-mère réussit à faire arrêter Sade en Italie où il venait de s’enfuir en emmenant sa fille cadette Anne, qui bien que chanoinesse, n’avait pas su résister à l’attrait du marquis. Anne le suit de son plein gré alors que son épouse légitime se morfond au château des Montreuil. Madame de Montreuil mande le roi de Sardaigne et le supplie de lancer sa police aux trousses du polisson. Sade est emprisonné en Savoie. Mais il parvient à s’échapper avec l’aide de son épouse Renée Pélagie, qui fera preuve toute sa vie d’un soutien indéfectible envers lui. Sade se réfugie dans son château de Lacoste en Provence. Nouveau scandale. La police perquisitionne le château mais Sade échappe à ses poursuivants puis finit par être arrêté à Paris le 13 février 1777. Il restera onze ans à la prison de la Bastille où il passera son temps à écrire son oeuvre. On le retrouve en juillet 1789 à la fenêtre de la Bastille à exhorter la foule à venir le délivrer. On le transfère le 4 juillet à la prison de Charenton réservée aux malades mentaux. Il devra attendre 1790, et la Constituante qui abolit les lettres de cachet du Roi, pour sortir de Charenton. Mais entre-temps, son épouse s’est retirée dans un couvent, et sa belle-mère s’est un peu calmée…

Jules Renard fait un terrible portrait de sa mère, Madame Renard, dans son roman « Poil de Carotte ». Celle qui fut la belle-mère de Marie Morneau, dite Marinette, l’épouse de Jules Renard, était insupportable avec sa belle-fille…

Déjà comme mère, Madame Renard était assez épouvantable, mais comme belle-mère, elle s’est surpassée ! Jalouse du bonheur de sa belle-fille, elle ne pouvait s’empêcher de la houspiller, de l’humilier, de multiplier les vexations quotidiennes, de distiller des petites phrases blessantes à son encontre, bref de l’asticoter. Ce qui agaçait prodigieusement Jules Renard qui aimait tendrement sa femme. Pour se venger de cette attitude, il épinglera ses travers dans un odieux portrait, celui de Madame Lepic, qu’il offrira à la postérité dans « Poil de carotte » !

Pour conclure, pouvez-vous nous raconter l’incroyable histoire de Madame Japy, la belle-mère de Madame Steinheil, laquelle fut connue pour avoir été la dernière maîtresse du Président Félix Faure…

Madame Steinheil en effet est très célèbre. C’est dans ses bras que meurt Félix Faure. Cette jeune femme était une demi-mondaine. Elle avait épousé un peintre qui se satisfaisait de cette situation parce que grâce à sa femme, il obtenait des commandes de tableaux, alors qu’il n’était pas un grand nom de la peinture. La mère de Madame Steinheil qui n’habitait pas avec sa belle-fille et son fils, était venue leur rendre visite pour quelques jours. Elle aurait dû, du reste, repartir mais avait finalement prolongé son séjour d’une nuit chez eux. Nuit qui lui fut fatale puisque le lendemain, on retrouva le mari égorgé, la belle-mère sans vie et madame Steinheil vivante mais attachée à un fauteuil. Madame Steinheil a affirmé que c’était des bandits qui étaient venus pour les voler, mais rien n’avait été dérobé. Sans compter que la police se demandait pourquoi les voleurs auraient pris la peine de tuer deux personnes et d’en épargner une troisième. Finalement, la véritable explication tient en peu de mots. Ce serait l’un des amants de Madame Steinheil, un Prince russe, qui aurait fait irruption chez elle, aurait fait un scandale, se serait battu avec le mari, l’aurait tué. La belle-mère débarquant et voyant son fils mourir, en aurait avalé son dentier. Elle étouffe et meurt sur place. Madame Steinheil, ne sachant que faire dans cette situation, appelle la police. Comme la France était très liée avec la Russie et qu’on voulait protéger les relations diplomatiques entre la France et le Prince russe, la police met en scène le crime et attache Madame Steinheil pour faire croire à des voleurs ! D’ailleurs, plus tard, il y aura un procès et bien évidemment Madame Steinheil sera acquittée…

Votre style est vif, léger, alerte, plein d’humour et très agréable à lire. Vous avez su croquer en peu de mots les traits les plus piquants de ces histoires de Belles-mères. .. On devine que vous connaissez parfaitement votre sujet. Le travail de recherche bibliographique a-t-il été important ?

Grâce à Internet, j’ai pu avoir accès à des livres anciens sur le site Gallica, le site de la BNF. J’ai consulté des écrits, des témoignages, des mémoires, des écrits de certaines belles-mères au XVIIIème siècle. Par exemple, l’épouse de La Fayette a écrit une histoire de sa mère. C’est passionnant car on découvre les relations entre Lafayette et sa belle-mère. D’ailleurs, on pourrait classer la duchesse d’Ayen, la belle-mère de Lafayette parmi les belles-mères les plus sympathiques de l’Histoire ! Ils se sont connus très jeunes, Lafayette était orphelin et c’est elle qui l’a poussé dans le monde, qui a parfait son éducation. Lors de leur rencontre, dès le premier jour, elle a deviné sa valeur, et l’a tendrement aimé.

A peine le livre refermé (à regret…), on n’a qu’une seule envie, l’ouvrir à nouveau pour prolonger cette délicieuse promenade avec vous à travers les siècles. A quand un nouvel opus sur les beaux-pères, ces grands absents des études historiques sur les rapports familiaux ?

C’est un sujet intéressant certes, mais peut-être moins croustillant que les belles-mères ! Enfin, on verra !

0

Une belle ambassadrice

Francesca Bortolotto Possati

Personnalité très en vue à Venise, Francesca Bortolotto Possati est une merveilleuse philanthrope. Cette femme d’exception qui voue un amour inconditionnel à la Sérénissime, fait beaucoup pour les Arts et la Culture. Depuis toujours, elle consacre sa vie à offrir une jeunesse éternelle à la cité des Doges. Grâce à la fondation « Save Venice », elle s’efforce de préserver le patrimoine de Venise tout en respectant ses traditions et ses richesses historiques. La ville enchantée lui doit beaucoup, mais lui rend aussi beaucoup. Car Francesca Bortolotto Possati est une figure incontournable de Venise.Tous ceux qui la côtoient tombent sous son charme. Passionnée, cultivée, généreuse, spontanée, visionnaire, la belle vénitienne inspire ses contemporains. Cette merveilleuse ambassadrice de Venise impressionne aussi à l’international. Le magazine Forbes a vanté ses mérites. Un journal asiatique a parlé d’elle comme une « Extraordinary Woman ». Et c’est vrai que Francesca Bortolotto Possati est une femme incroyable. Seule femme PDG dans un monde d’hommes d’affaires vénitiens, elle est à la tête du luxueux groupe d’hôtels Bauer. Des hôtels de légende parmi les plus beaux de Venise. Parmi ces joyaux, on compte « Le Bauer » avec sa sublime terrasse (la plus haute de Venise) surnommée « Le Septième ciel » laquelle surplombe le Grand canal et La Douane de mer, l’hôtel « Le Palladio » situé sur l’île de Giudecca, dont le jardin exquis est « une immersion dans une mer de fleurs ». Seule Francesca  Bortolotto Possati sait donner à ses hôtels un supplément d’âme. Elle offre à des lieux magiques un surplus d’amour, de splendeur, de beauté, de lumière dont chacun peut s’enivrer à loisir. C’est encore elle qui a choisi personnellement chaque fleur, chaque arbre, chaque plante, des artichauts violets aux glycines et aux hydrangeas du jardin de l’hôtel « Le Palladio » (un lieu unique, hors du temps, accolé à un couvent du XVIème siècle) pour ramener à la vie la terre endormie. C’est cette puissance créatrice, cette puissance vitale qui caractérise Francesca Bortolotto Possati. Tout ce qu’elle touche, elle le rend vivant. Venise est donc entre de bonnes mains… Pour offrir à tous le rêve et le ravissement de Venise, Francesca Bortolotto Possati a publié dernièrement aux éditions Assouline un magnifique ouvrage « Venetian Chic », préfacé par son ami l’acteur Jérémy Irons, illustré par la photographe Robyn Lea. Un voyage éblouissant dans l’élégance, un voyage dans la ville de l’amour…

Flaubert écrit « Je compte être à Venise vers le commencement de juin et je m’en fais une fête ». Paul Morand ajoute : « Ma découverte de Venise, il y a 5 ans environ, a été comme un coup de foudre ». Venise, la plus belle ville du monde ?

D’autres sont belles dans le monde… Mais Venise ne ressemble à aucune et ne change jamais sinon pour nous surprendre et nous séduire à chaque fois qu’on y retourne !

Quel est le secret de sa splendeur ?

Le fait qu’elle ne fait rien pour l’être… C’est à travers l’amour et l’enchantement de ses amants que perdure depuis toujours sa splendeur.

L’écrivain Philippe Sollers (auteur du « Dictionnaire amoureux de Venise ») affirme que Venise est une ville féminine par excellence. Un lieu matriciel, une mère glorifiée ou une dame.  D’ailleurs La « Fenice » est féminin en Italien. D’accord avec lui ?

Oui, je suis d’accord. Si Venise était une femme, elle serait une courtisane : sensuelle, exotique, puissante et sage.

Vivre à Venise, est-ce un privilège ?

Encore plus qu’un privilège, c’est un choix de vie.

Estimez-vous que Venise est une « ville musée » ?

Pourquoi avoir peur du mot « musée » ? C’est juste une façon de dire, une façon de demander le respect et la connaissance, une façon de se rappeler que le passé est contenu dans le présent et qu’il est toujours actuel !

Pour Stendhal « Naples est la seule capitale de l’Italie ». Pensez-vous que Venise est le joyau, le bijou de la botte italienne ?  

Ni capitale,  ni joyau, ni bijou, elle est Venise, pour chacun différente. La ville “UTOPIE”- Le Rêve – Le Plaisir des petites et grandes choses.

Vous êtes issue d’une grande famille vénitienne. De par votre maman, vous descendez de la noble famille des Mocenigo qui donna sept Doges à la Sérénissime. Est-ce pour cette raison que vous êtes devenue une ardente défenderesse du patrimoine de Venise ? Vous faites même partie du Comité Directeur de la Fondation « Save Venice » qui œuvre depuis 1971 à la restauration de chefs d’œuvre en péril vénitiens comme des tableaux, des monuments ou même des églises. Quels sont les futurs projets et chantiers de cette fondation ?  

Je ne descends pas de la famille Mocenigo. C’était mon grand-père qui a acheté le palais de cette famille…

Chaque année depuis 50 ans le comité de « Save Venice » avec la collaboration de la Commission, constituée d’un groupe d’experts réputés, sélectionnent la restauration de projets sous la surveillance des Monuments des Arts et Musées. « Save Venice » a toujours un projet en cours de réalisation pour des millions de dollars et en même temps plusieurs autres projets plus petits. Parmi les projets majeurs, l’église San Sebastiano et la façade de la Scuola Grande di san Marco

Casanova a fait de sa vie un roman. Il écrit dans ses  « Mémoires » que sa « vie est sa matière. » Pour vous, la matière de vos livres c’est Venise ?

C’est Venise sûrement. C’est aussi la façon dont j’ai été habituée à vivre dès mon enfance, ce que m’ont apporté et appris ma mère, mon père et mes grand-parents. Par exemple que chaque jour est le premier et le dernier… Qu’il faut que ça vaille la peine d’être vécu pour soi-même et pour les autres autour de vous…

Vous êtes une personnalité très influente à Venise. Un personnage public très impliqué dans le rayonnement de la ville, la vie culturelle. Non seulement vous êtes la seule femme PDG de Venise, la seule femme à diriger un groupe hôtelier, mais en plus vous êtes une ravissante philanthrope. Vous donnez de votre temps, de votre énergie, de votre argent pour restaurer et conserver Venise…   

Je fais partie, comme vous le savez, de la Fondation à but non lucratif « Save Venice ». J’en suis le Directeur. Mes activités majeures de philanthropie sont au sein de cette Fondation. Mais j’ai aussi des projets en collaboration avec Ca’ Foscari, l’Université de Venise. En plus comme hôtelier, je me rends disponible pour des projets artistiques, photographiques, pour préserver l’art du rameau/gondoles, pour des fondations américaines de lutte contre le cancer. Parmi tous ces projets, ce qui me rend le plus fière, c’est ce que nous avons réalisé avec notre espace expositif Zuecca Projects Space à notre hôtel PALLADIO sur l’île de Giudecca. Là, j’assure mon rôle d’Ambassadrice à 100%. Nous avons hébergé les expositions suivantes :

1. Slater B. Bradley « Sundoor at World’s End » Venue: La Maddalena (Church of Mary Magdalene) – Campiello Maddalena 2205 Dates: May 11 – November 26, 2017

2. Native American Pavilion: Indian Water
Venue: Garden of Ca’ Bembo – FondamentaSangiantofetti 1075
Dates: May 10 – November 26, 2017

3. RyderRipps « DiventareSchiavo »
Venue: SpazioRidotto – Calle del Ridotto 1388, San Marco
Dates: May 10 – July 30, 2017

4. Marina Abramović « The Kitchen » 
Venue: Zuecca Project Space – Giudecca 33
Dates: May 13 – November 26, 2017

5. Lola Schnabel « Fluttuazioni »
Venue: Palazzo Marin – San Marco 2541
Dates: May 9 – May 28, 2017

6. Daata Editions Mixtape for Venice
Venue: Rialto Market, San Marco and Accademia area, Garibaldi and Biennale area
Dates: May 11 – 31 August, 2017

7. Kenya Pavilion: Another Country
Venue: Palladio Grade School – Giudecca 373
Dates: May 12 – November 26, 2017

Zuecca Projects

Fondation Save Venice

Vous habitez vous-même un palais à Venise. On raconte que vous avez reçu chez vous le couple Angelina Jolie et son mari Brad Pitt lorsque Angela Jolie est venue tourner  le film « The Tourist ». Racontez-nous ! Comment sont-ils tous les deux ?

J’ai eu le plaisir de les accueillir dans mon palais avec leur grande famille et leur team pour une longue période. Famille adorable !! De toute manière, mes hôtes sont toujours importants qu’ils soient ou non des acteurs hollywoodiens.

Terrasse du Bauer : « Le septième ciel »

Vous êtes la propriétaire des hôtels Bauer. Des palaces où tout n’est que luxe, calme et volupté. Sans doute parmi les plus beaux de Venise. Il est impossible de trouver à Venise une terrasse plus fantastique que celle du Bauer. C’est la plus élevée.  Elle surplombe les toits, les clochers, le Grand Canal, la Douane de mer. Elle embrasse l’horizon. La vue y est sublime…    

Oui, exactement ! Quand mon grand-père Arnaldo Bennati a racheté l’hôtel BAUER, il a construit au septième étage la plus haute terrasse de la ville, qui offre un panorama à 360 degrés. Elle s’appelle la terrasse du « Septième Ciel », nom plus qu’approprié ! J’ai juste ajouté le chauffage et l’air conditionné !

Une des suites de l’hôtel Bauer

Dans votre magnifique hôtel « Le Bauer », l’on trouve l’un des meilleurs restaurants de Venise : Le Pisis. Quels plats peut-on déguster en ce moment ? Le Chef cuisinier utilise-t-il vos recettes ?

Le restaurant gourmet « De Pisis » au BAUER,  grâce à sa terrasse située face à l’un des sites les plus spectaculaires au monde, le Grand Canal de Venise, avec vue sur la célèbre église Santa Maria della Salute, sert les toutes dernières nouveautés en valorisant les saveurs particulières. Pour ceux qui préfèrent l’intimité de l’intérieur, la salle du restaurant est meublée de façon élégante dans un style rappelant le passé de Venise. L’expérience d’un dîner multi-sensoriel associant la tradition à l’innovation, face à un panorama extraordinaire qui se dévoile depuis la splendide terrasse du restaurant « De Pisis » avec son inoubliable vue sur le Grand Canal, est un pur moment de bonheur. Le chef Martino Longo, sous la houlette du Chef Giovanni Ciresa donne à la cuisine du restaurant « De Pisis » une touche internationale tout en respectant pleinement les traditions du terroir, le choix des matières premières, un menu de « Cicchetti (amuse-bouche) vénitiens, premiers plats comme Risi et Bisi ainsi que Wiener Schnietzel avec pommes au four et comme nouvelle entrée la Pizza farine de pierre brisée et levure mère ».  Comme le souligne le chef Giovanni Ciresa : « Fini le temps des préparations élaborées, on retourne à la simplicité ainsi qu’à la tradition où la qualité des ingrédients de base seront la vraie et pure essence du plat ». 

Il y a quelques années, vous avez publié un livre « Celebrate in Venise ».  Il s’agissait de recettes de cuisine vénitienne, de saveurs méditerranéennes d’un goût exquis à réaliser soi-même. Francesca Bortolotto Possati, vous êtes un véritable cordon bleu, pouvez-vous nous dévoiler une de vos recettes préférées ?

Je ne suis pas un cordon bleu mais j’aime faire la cuisine ! Le temps que j’y passe ne dépasse jamais plus d’une heure ! Et mes recettes sont toutes à cette image ! Pour mes dîners, je concentre toute mon attention sur les achats d’ingrédients de saison qui viennent des sources les plus naturelles possibles, sinon j’achète bio. Je m’occupe des vins (les miens ou ceux des amis avec lesquels on dîne) de la décoration de la table, de la nappe, des assiettes, de la pièce de réception, simple mais recherchée, et on dîne soit à la cuisine soit à la grande table avec les amis.

Venetian Chic, de Francesca Bortolotto Possati aux éditions Assouline

Fin 2016, vous avez commis un magnifique livre paru aux éditions Assouline « Venetian Chic » qui est une promenade magique dans la Cité des Doges. On vous accompagne dans la visite d’ateliers d’artistes. En musardant, on découvre d’incroyables palais vénitiens, d’élégants restaurants. On fait son marché avec vous dans des échoppes où perdurent encore un merveilleux artisanat local…  

C’est justement le but de mon livre : une promenade dans ma Venise…

Votre livre « Venetian Chic » a été préfacé par le célèbre acteur britannique Jeremy Irons. Est-il tombé amoureux, lui aussi, de Venise ?  

Jeremy Irons en plus d’être un acteur fameux dans le monde est aussi un ami de longue date et il a accepté sans difficultés de rédiger cette préface, une valeur inestimable pour mon premier livre.

Francesca Bortolotto Possati et Jeremy Irons

En un mot, Francesca Bortolotto Possati, l’art de vivre vénitien se résume-t-il par l’élégance et le raffinement ?

La spontanéité, l’amitié, la  joie et la générosité d’âme.

A l’origine, le Carnaval de Venise c’était un tourbillon de fêtes, de soupers délicieux, de fêtes galantes secrètes sur fond d’alcôves et de palais vénitiens. Il était réservé à un monde privilégié, protégé, aristocratique. Toute la Bonne société se recevait entre elle. Le Carnaval actuel (qui se déroulera cette année du 27 janvier 2018 au 13 février 2018) est-il plus anonyme, trop commercial ? 

Malheureusement, le carnaval est devenu trop commercial. Dommage ! Mais c’était à prévoir ! Il faudra retrouver l’enthousiasme pour le relancer sans trop d’éclat.

Ile de Burano

Le verre de Murano et ses fameux verriers remportent-ils toujours autant de succès auprès des touristes ?

En effet, les verriers, pardon les maîtres verriers, ainsi rassemblés se surpassèrent les uns les autres, acquirent peu à peu une technicité et une créativité telles dans le domaine du verre, que leurs productions devinrent célèbres, pas seulement dans les palais vénitiens ou les églises, mais à travers l’Europe et l’Orient. Ils innovèrent sans relâche au fil des siècles. Et au fil des siècles, ils furent sans cesse copiés. Mais, ils surent toujours inventer et donc être toujours en avance sur leurs concurrents extérieurs. Il y avait aussi d’ailleurs une grande concurrence entre les verriers eux-mêmes. Moi-même, je suis une collectionneuse irrépressible. Le verre sous toutes ses formes me séduit à la folie ! L’île des verriers compta jusqu’à 300 verreries, du temps où les maîtres verriers surent protéger (tant bien que mal) leurs secrets de fabrication. Des entreprises de verrerie sont restées célèbres, comme celle de Toso, Barovier, Seguso, Venini, etc. Mais, les fabriques connaissent de nos jours une crise difficile, pour deux raisons essentiellement : le coût de la main-d’oeuvre spécialisée et le déséquilibre dû à la concurrence industrielle étrangère, face à leur production artisanale, la plupart du temps manuelle.

Plus de trente millions de visiteurs sillonnent chaque année la Sérénissime. Les résidents vénitiens parviennent-ils à vivre en bonne harmonie avec ce tourisme de masse ?

Pour certains, c’est une ville où l’on fait du profit sans investissement à long terme. Il y a une grande inquiétude sur le tourisme de masse, qui est à la fois une bonne et une mauvaise chose. Tout l’enjeu sera de préserver la beauté et l’identité de la cité pour qu’elle reste une destination unique au monde à travers la connaissance de la culture de Venise.  Sinon on en viendra à choisir les visiteurs !

Où peut-on passer des moments d’exception à Venise ? Comment échapper aux sempiternels circuits touristiques ? Dans quel palais sublime, quelle église ou quel opéra peut-on se réfugier pour  s’enivrer de silence ou vivre un pur moment de félicité à l’écart de la foule ?

Un coup de cœur : la Basilique de Saint-Marc en soirée, hors des horaires de visites.

Quel est le secret pour réussir ses vacances à Venise ?

Je vais vous surprendre ! Venise revêt tout son charme en hiver. C’est un charme particulier qui se découvre seul ou avec son âme soeur…

La fondation Pinault

Que pensez-vous de La Fondation François Pinault et de ses collections d’art contemporain ?

L’art est partout à Venise. Le centre d’art contemporain de François Pinault, à la pointe de la Douane, a été restauré par l’architecte japonais Tadao Ando. Il regroupe des artistes de ces quarante dernières années. La première expo « Mapping the Studio » est un choc. On pénètre dans les lieux par un immense rideau de perles blanches et rouges de Felix Gonzales-Torres, artiste cubain mort du sida. Les perles symbolisent les globules de son compagnon, vaincu lui aussi par le virus. Les autres créations expriment les contradictions, les complexités, les violences, les excès du monde, avec des œuvres de Mike Kelley, Jeff Koons, Cindy Sherman, Richard Hughes, Mark Handforth, les frères Chapman… A Venise, on répète que si « l’art n’apporte aucune réponse, il permet de se poser des questions ».

Comment voyez-vous l’avenir de Venise ? Est-elle vraiment menacée par les eaux ? Est-elle en danger ?

Venise est concernée par la montée des eaux depuis son origine. Construite  sur une centaine d’îlots du rivus altus reliés par un dédale de canaux, la somptueuse ville est habituée au phénomène de l’acqua alta, cette période annuelle d’inondations liées aux fortes marées. Mais cette merveille est aujourd’hui menacée car sa lagune s’enfonce irrémédiablement dans la mer. Alors que l’on pensait avoir réussi à stabiliser le phénomène dans les années 2000, les prévisions anticipent un enfoncement de 8 cm au cours des vingt prochaines années et alarment les scientifiques italiens.

Enfin, Francesca Bortolotto Possati, qu’est-ce qui vous rend heureuse ?

Le temps que je passe avec mes enfants à Venise, et mes amis dans le monde.

Photo de Robyn Lea

0

François-Marie Pailler

« Tout jour nouveau est un nouveau jour de séduction ! »

François-Marie Pailler

Professeur agrégé du Val de grâce, éminent biologiste, ex-titulaire de la Chaire de Sciences pharmaceutiques, toxicologie et expertises de l’EASSA-Val de Grâce, François-Marie Pailler a consacré sa vie à la santé humaine, tout en trouvant dans l’écriture « une merveilleuse compagne ».

Romancier, nouvelliste, poète, auteur de pièces de théâtre, cet homme intègre est un auteur émouvant. Il sait camper en peu de mots, en peu de pages, les paysages escarpés et grandioses d’une Bretagne venteuse et farouche, les sentiments les plus violents comme les plus tendres, la convoitise, la jalousie dévorante, la séduction amoureuse, la douceur de l’amour conjugal, grâce à une concision, une sincérité, une vérité, un mépris des artifices qui rend sa prose éminemment vraie, épurée et attachante.

Voilà un homme, blessé par une mère inéquitable dans ses affections, qui a su magnifier, transfigurer un manque affectif en un « art d’aimer » à la Ovide. Tel est l’art des écrivains, faire de l’or avec de la déception. En effet, François-Marie Pailler voue un merveilleux amour à son épouse. Il n’a de cesse de la séduire, de la charmer, de multiplier les oraisons à ce moment béni de la journée où les époux se retrouvent ensemble à communier à la table de l’amour et du petit-déjeuner… Ce couple a su inventer une forme de conversation amoureuse originale : l’une peint (Nicolle Pailler est une pastelliste de grand talent), l’autre écrit. François-Marie Pailler s’inspire de la beauté des pastels de son épouse pour faire rimer ses vers. De l’art d’aimer…

François-Marie Pailler, vous venez de sortir un recueil « Cinq nouvelles, un essai et quatre saisons de rimes ». Il contient une très jolie nouvelle : « Jalousie à Langoz’Vraz », l’histoire d’une jalousie dans les années 50 en Bretagne. Il y a tant de délicatesse et de réalisme dans votre prose qu’on dirait du Maupassant…

Je vous avoue que le fait d’être comparé à Guy de Maupassant me flatte, me va même droit au cœur ! Est-ce que cela me stimule ? Je ne sais pas… Parce qu’au fond, je me dis que je dois être d’un autre temps, que j’appartiens à un passé révolu ! D’ailleurs, il y a quelques années, j’ai écrit « J’aime mieux Eros que Platon … ou une vie normale », et des critiques m’ont dit que cela ressemblait à du Flaubert. Mon livre a même été comparé à « Bouvard et Pécuchet » ! Donc, pour en revenir à votre question, « Jalousie à Langoz’Vraz » est inspirée d’une situation vraie. Une histoire de partage de propriété, avec son lot de jalousies dérisoires. C’est une histoire de village, au moment de la guerre d’Algérie, puis, entre deux frères, sans réconciliation possible. Dernièrement, j’ai développé cette nouvelle afin d’en faire un roman en vue de participer au Salon littéraire international de l’Haÿe les Roses au mois de Novembre 2017 dont le thème est la Bretagne avec comme Invitée d’Honneur, Irène Frain. Mais dans ce roman, il y a la réconciliation entre les deux frères, en écho à ma vie puisque c’est aussi une de mes quêtes actuelles, cette réconciliation avec mon frère. En effet, notre relation s’est tout de suite améliorée à la suite du décès de ma mère.

Etait-ce votre maman l’instigatrice de cette rivalité ?

Oui, mon frère n’éprouvait aucune jalousie à mon égard, je crois…

Qu’est-ce qui vous a amené vers la nouvelle ?

Mes romans ne sont pas des romans opulents. J’écris 100 pages et je suis à bout de souffle… Disons que la nouvelle est la forme d’écriture qui me correspond le mieux. Quand j’ai été bachelier (en 1961), je me suis embarqué à bord d’un chalutier aux Sables d’Olonne, et suis resté pendant quinze jours sans voir la terre. Les conditions sont réunies, je vous assure, pour réfléchir et décider. Lorsque je suis revenu, mon père m’attendait sur le quai. A cet instant, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai avoué que je voulais être traducteur à l’ONU et souhaitais faire l’école d’interprétariat de Genève. C’est vrai, j’avais le goût et le don des langues. Mon père était médecin, il m’a regardé et il s’est dit qu’est-ce que c’est que cet olibrius ? J’ai lu dans ses yeux son désaccord. Alors dans mon élan juvénile, j’ai continué ma phrase et j’ai ajouté « si je ne peux pas être traducteur à l’ONU, je serai volontiers journaliste sportif ! » Mais comme un couperet, la décision irrémédiable est tombée : François-Marie, tu seras pharmacien ! Qui plus est, tu seras pharmacien militaire ! J’ai donc pris cette voie et terminé mon exercice professionnel comme Pharmacien chef de l’hôpital militaire à Paris.

Ainsi, vous n’avez pas voulu aller à l’encontre du désir de votre père ?

Non, j’étais extrêmement obéissant, je n’ai donc pas discuté la volonté paternelle. Je me suis adapté à une situation que je n’ai pas voulue, et j’ai essayé d’y exceller…

Mais vous avez été aussi loin qu’on peut aller dans ce domaine…

J’ai terminé par une Agrégation de biochimie et de toxicologie. Mais j’ai toujours gardé une merveilleuse compensation, celle de l’écriture… D’abord, j’ai commencé par écrire mes cours, corriger les mémoires ou les thèses de mes étudiants. J’avais également une relation affective avec le micro, et j’ai multiplié les conférences. Du jour où j’ai pu écrire, j’ai commencé par écrire un livre qui me « débarrassait » au sens noble du terme de ce que j’avais fait pendant ma vie professionnelle. Le titre de ce livre était : « Pourquoi suis-je devenu éco-toxicologue ? »

Et alors pourquoi ?

J’ai voulu montrer que la prévention serait le maître-mot de la médecine du 21ème siècle. Prévenir un certain nombre de pathologies par le respect de l’environnement de façon à espérer diminuer le déficit de la Sécurité Sociale. Je pense que la médecine du 21ème siècle se doit d’être plus préventive qu’interventionniste.

Vous avez écrit un roman « Le frère du Frère ». Quel en est le sujet ?

J’ai voulu écrire ce texte pour libérer ma mémoire. C’est-à-dire que je me suis posée la question non pas du pourquoi mais de la chronologie des faits qui nous avaient amenés à cette situation. Cela a nécessité de ma part la réactivation de mes souvenirs. Je suis né en 1943, je crois pouvoir dire que j’ai toujours eu beaucoup de respect pour ma mère mais ne la comprenait pas. Je ne la rudoyais jamais sauf quand elle m’agressait et terminait nos échanges en signifiant que je n’avais pas toutes mes facultés mentales, accompagnant cette affirmation gratuite du geste que tout le monde connaît. Mes parents étaient extrêmement ascétiques, rigoristes et pleins d’interdits mais nous avions reçu l’éducation de l’obéissance. Du plus loin que je m’en souvienne, quand j’essaye de remonter le temps, je vois la rupture affective avec ma mère à l’âge de 10 ans. Je me souviens de phrases qu’elle m’a dites qui n’étaient pas agréables à entendre pour un enfant si jeune. Je n’ai jamais su pourquoi cela avait été comme ça. Je me dis souvent qu’il y a deux choses qui ont marqué ma jeunesse. J’ai longtemps été le dernier d’une famille de trois enfants pour devenir le troisième d’une famille de quatre enfants. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Et le deuxième événement qui a beaucoup marqué ma jeunesse, ce fut de côtoyer la mort très jeune. J’ai eu un très grave accident de vélo lorsque je faisais les auberges de jeunesse en Ecosse. Or, quand je suis revenu en France, je n’ai pas eu le témoignage d’affection que je pensais avoir de ma mère alors que j’avais failli mourir… « Le frère du Frère » cela a donc été la mémorisation chronologique d’un certain nombre de faits qui m’ont marqué. Un des commandements de mes parents se résumait par cette phrase : « Fais comme ton frère ! » Pourquoi mon frère a-t-il eu la préférence de ma mère ? Je ne sais pas… Il n’était pourtant pas l’aîné. Il était le second mais le premier garçon de la fratrie. Ma mère l’a toujours considéré comme ayant un avenir extraordinaire. D’ailleurs mon frère est devenu un brillant chirurgien. Ma mère était médecin, faisait-elle un transfert ?

Donc, vous avez éprouvé durant votre jeunesse comme un déficit d’amour ?

J’ai toujours senti une différence. Je n’étais pas reconnu puisqu’on me disait : « fais comme ton frère » alors que je m’étais efforcé de faire comme lui ! J’avais l’impression de vivre dans son ombre et cela m’était dit. Mes parents me disaient « fais comme ton frère et tu seras pharmacien militaire ! », « Tu te marieras quand ton frère sera marié ! ». Ou ce genre de phrase terrible prononcée par ma mère : « Je ne souhaite pas te voir avec ton frère parce que tu m’empêches d’en profiter ». C’était difficile à entendre. Ma mère m’a parlé comme ça jusqu’à son décès qu’elle a « organisé » sans que j’ai pu la revoir alors que j’étais venu pour la saluer et me trouvais à 28km d’elle ! Mes frères et sœurs étaient toujours ensemble et moi je jouais seul… Le jour où j’ai pu écrire pour y voir plus clair sur cette blessure, j’ai publié un roman et ma mère n’a pas compris que je puisse évoquer ces souvenirs et leur bien-fondé. Là aussi, elle a évacué le problème en le balayant d’un revers de la main… Tout cela n’avait pas de sens, pas de réalité pour elle…

L’écriture est-elle pour vous une matrice, quelque chose qui vous protège, qui vous materne ?

Quelque chose qui me protège ? Je ne suis pas sûr dans la mesure où je ne suis pas un homme très conciliant. Je suis plutôt en quête de vérité dans l’écriture, si tant est que l’on puisse y accéder. Quand j’ai quitté mon travail à l’hôpital, j’étais infiniment triste. J’ai trouvé dans l’écriture ce que j’appelle une merveilleuse compagne. Elle me permet de décrire des moments difficiles, des moments de doutes, d’échecs, mais jamais des moments de bonheur. Parce que pour moi, dire que je suis un homme heureux, c’est tellement présomptueux que je ne pourrais jamais formuler cela. L’écriture m’accompagne pour une analyse de l’échec, de l’incompréhension, de la jalousie… Pour moi l’écriture, c’est une aide à la preuve. Catherine Pancol observe très justement que « La vérité peut être utile à celui qui la reçoit, mais c’est une épreuve pour celui qui l’énonce. » Cette belle phrase trouve écho en moi. Prendre le chemin de l’écriture, ce n’est pas nécessairement chose facile, c’est un perpétuel aller-retour sur soi, parsemé de satisfactions, d’enthousiasme, mais aussi de découragement et parfois d’angoisse.

Ce qui sous-tend tout ça, c’est la vérité de votre vie ?

En effet ! Angoisse peut-être de découvrir la vérité… L’écriture vous fait redécouvrir un certain nombre de choses, elle vous oblige à vous voir en face. J’avoue que mon écriture n’est pas imaginative car toujours basée sur des faits réels. Voltaire disait « L’écriture, c’est la peinture de la voix, plus elle est ressemblante, meilleure elle est »…

Par-delà la vérité, il y a aussi de la beauté littéraire dans vos nouvelles…

Disons que j’essaye surtout d’écrire vrai. Je suis rentré dans l’écriture par privation. Et puis le goût de l’écriture s’est progressivement développé par compensation…

Et maintenant, l’écriture vous comble ?

Ah oui ! Il n’y a pas de journée sans écriture. J’ai une relation très affective avec mon clavier. Je suis heureux en sa compagnie, il me comprend parfaitement !

D’accord avec Vladimir Volkoff qui affirme que l’on écrit pour séduire ?

Oui, en premier lieu, on écrit pour plaire. Forcément Il n’y a rien de rien de plus agréable que de s’entendre dire que l’on écrit bien et donc de séduire ses lecteurs!

En parlant de séduction, vous avez écrit une pièce de théâtre sur ce thème : « Séducteurs pour toujours »…

Oui, la séduction est un thème récurrent chez moi, j’en fais un paramètre de vie ! Elle figure souvent dans mes écrits. Dans « A la conquête de sa mère », mon héros Pierre-Marie décide de partir à la conquête de sa mère pour lutter contre la différence. Dans « Séducteurs pour toujours », mes héros, trois jeunes gens sont séduits par Marie, qui elle, leur annonce un jour qu’elle est séduite par la parole de Dieu. Elle rentre dans les ordres et ils en sont décontenancés car ils perdent leur référence de séduction.

Pour vous, la séduction est-elle une compensation ?

La séduction, c’est un phénomène dynamique. Quand elle ne fonctionne que dans un sens, cela peut ressembler à une espèce de compensation, c’est sûrement un phénomène aussi qui conduit à se rassurer. Mais cela peut être une ligne de conduite quotidienne, un art subtil, qui ne traduit pas nécessairement un manque affectif. Il n’y a, selon moi, pas de dynamisme sans séduction. En tant que maire adjoint de la commune de Chaville, je célèbre énormément de mariages. Eh bien, à chaque mariage, je m’empresse de dire aux futurs mariés : « Tout jour nouveau est un nouveau jour de séduction ! »

Avez-vous mis en pratique cet adage dans votre vie ?

Tous les jours, je cherche à séduire mon épouse ! En multipliant les attentions, les mots galants, en étant attentif, aimable en rentrant à la maison. Le petit déjeuner est pour moi un moment privilégié de séduction ! On se retrouve pour commencer la journée ensemble… A celle qui charme mes yeux, je veux charmer le cœur ! Alors j’emploie des mots caressants. Connaissez-vous ce mot de Voltaire : « On attrape un homme par les yeux et une femme par les oreilles » ? Les femmes aiment les compliments, les promesses… Nous arrivons à 52 ans de mariage. 52 ans multipliés par 365 jours par an ! Imaginez ce que cela fait comme nombre de petits déjeuners et de moments de séduction ! Il n’empêche, la séduction peut être un fil conducteur de vie. Séduire, c’est conquérir. Voltaire écrivait « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé ». Et moi, de dire : « aujourd’hui, j’ai décidé de séduire parce que c’est bon pour la santé ». Séduire son épouse mais aussi son entourage, son patron, sa secrétaire…

Séduire, c’est alors une marque de respect, une façon de remarquer que l’autre existe…

Exactement ! Une marque de respect… Mais la séduction conduit-elle au bonheur ? Il me semble que oui ! Serge Joncour a écrit un très beau texte là-dessus. Il parle de séduction dans « L’amour sans le faire ». Une forme d’amour platonique, d’amour non consommé, d’amour pudique qui peut devenir très intense aussi tout en faisant remarquer que « ne pas pouvoir s’aimer, c’est peut-être plus fort que s’aimer vraiment…».

Pour séduire votre épouse, Nicolle, vous rimez sur ses peintures. C’est une véritable déclaration d’amour… Elle peint des pastels que vous accompagnez d’un texte. Il y a par exemple ce magnifique « Jeux de sable », où vibrent à l’unisson les reflets saphir, émeraudes et les sables safranés et mordorés du désert, illustré par ces rimes :

Jeux de sable, Nicolle Pailler

Jeux de sable

Les anciens m’ont certifié que je trouverai richesse dans le sable,

Mais pour moi, le sable n’est que grains et poussière.

Le vent s’acharne à le faire tourbillonner d’avant en arrière,

Sans que jamais aucun trésor ne soit dans mes mains, palpable.

Vous écrivez aussi de superbes poèmes, comme « Souvenirs d’un jardin sur une île ». Ce poème entre en résonance avec le pastel de votre épouse « Marines-Bréhat. Un jardin sur une île.» C’est l’accord parfait !

Bréhat, jardin sur une île, Nicolle Pailler

Souvenirs d’un jardin sur une île

La première fois, ce fut par un temps merveilleux ;

La deuxième fois, c’était sous un soleil radieux,

Que de Saint Brieuc, après un embarquement facile,

Nous avions pu découvrir ce jardin sur une île.

Bruyère et marjolaine se disputaient les couleurs,

Laissant aux troènes la responsabilité des odeurs.

Sur un chemin de mousse, nous nous étions égayés,

Pour finalement regarder la rentrée des chalutiers.

Sautant de rocher en rocher, nous étions descendus sur la grève

Où malgré le bruit des vagues et la remontée des flots,

Nous avions passé, blottis l’un contre l’autre, une nuit de rêve

Avant que d’être réveillés par les rayons d’un doux soleil chaud …

Bréhat, île au très beau jardin propice à l’amour

Tu offres à ceux qui veulent découvrir tes contours

Des souvenirs d’abandon et de rêverie vivaces

Que pas même le retour sur le continent n’efface.

© François-Marie Pailler

Vous avez même eu la gentillesse d’écrire un poème pour « Le Sens Critique ». Un poème sur la triste actualité…

Aux amis, victimes du terrorisme…                                                   

Les amis, pourquoi êtes-vous morts ?

En ces mois de terrible  tristesse

Sous les coups d’individus en détresse

Qui ne connaissent de la vie que la mort !

En janvier, ils ne vous ont pas reconnu le droit

De défendre votre liberté d’écrire et de penser

Afin que chacun d’entre nous puisse espérer

Vivre une religion et une société de son choix !

En novembre, ils ne vous ont pas reconnu le droit

D’aimer et d’écouter de la musique branchée

Ou de vous trouver, un verre à la main, sous un toit

Qui vous a conduits à tous mourir persécutés !

Alors, dans le monde, le terrorisme s’est propagé

En Belgique, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre

N’épargnant aucune des contrées  qui nous sont chères

Et nous conduisant, des uns et des autres, à douter !

Alors, dans le monde, le terrorisme s’est propagé

A tel point que le 14 juillet, tout a recommencé

Sur la promenade où dans la nuit, ils ont été écrasés

Par un camion fou qui avait décidé de ne rien respecter !

Cette vie infernale, ne la souhaitons à personne,

Que nos familles et nos enfants en soient épargnés

Et que le Bon Dieu, courage et pardon nous donne

D’éviter de propager un sentiment de férocité.

© François-Marie Pailler

Fête nationale, Nicolle Pailler

A Marée basse, Nicolle Pailler, pastel primé au Congrès européen du Pastel de Saint Denis en 2007

François-Marie Pailler est écrivain biographe, il donne de son temps pour écrire la vie des autres.

www.peinture-et-ecriture-pailler.com

A ne pas manquer en 2018 : Nicole Pailler exposera du 21 au 28 février 2018 au salon des peintres du Marais (qui se tiendra à la Halle des Blancs-manteaux 48 rue Vieille du Temple 75004 Paris