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Les bonbons de Laurence Jenkell illuminent l’avenue George V

La sculptrice française Laurence Jenkell

Célébrée partout dans le monde (Dubaï, Miami, New-York, Monaco, Hong Kong, Séoul etc. ) pour ses sucreries en plexiglas, Bonbon-drapeau ou Wrapping, l’artiste française Laurence Jenkell est en passe de devenir aux Etats-Unis aussi célèbre que Jeff Koons. Pour ne citer que New York, c’est tantôt une exposition en plein air sur Madison Avenue, tantôt un parcours d’art au Port Authority Bus Terminal (la plus grande gare routière au monde avec ses 70 millions de passagers par an.) Les Américains l’adorent et c’est justice car ses berlingots appétissants, ludiques, aux couleurs franches, pop, bariolées ou acidulées, ces papillotes éclatantes qui décorent les rues de New York, font le bonheur des passants. Leur glacis coloré, léger et joyeux donne pour ainsi dire l’eau à la bouche, suscitant en nous une envie régressive de succion. Grâce aux sculptures Bonbon de Laurence Jenkell, c’est toute la société qui retombe en enfance. Et c’est merveille… Car ces sculptures ludiques, source de douceur, de tendresse et de réconfort, nous font du bien. Véritables madeleines de Proust, accélérateurs de mémoire, capteurs d’éternité, les Bonbons de Laurence Jenkell déclenchent à notre insu les mécanismes de la mémoire involontaire. A les contempler, émergent en nous la fraîcheur de souvenirs d’enfance oubliés, de fous-rires entre camarades, tous ces moments joyeux et insouciants où le pur bonheur de la dégustation d’une confiserie sucrée suffisait à nous combler. Le charme opère. Le passé refleurit dans le présent, Laurence Jenkell vient de donner vie aux bonbons et c’est tout simplement délicieux… Sans doute est-ce pour cette raison que cette artiste qui vit et travaille à Vallauris (dans les Alpes-Maritimes) rencontre un tel succès : ses bonbons représentent un peu de douceur dans un monde de brutes… Ils font plaisir à voir, parlent et plaisent à tous et à chacun, jeunes ou moins jeunes, sont universels et intemporels. Ils ont l’art de nous replonger dans le monde enchanté de l’enfance. Tant et si bien, qu’à l’avenir, on ne pourra plus voir un bonbon sans penser à Laurence Jenkell…

Bonbon de Laurence Jenkell devant Vuitton

Bonbons de Laurence Jenkell devant Vuitton

L’art est une fête

Ces sculptures Bonbons, les parisiens et autres visiteurs du monde entier pourront les admirer sur toute l’avenue George V (Paris 8ème). Dans ce lieu mythique de Paris, proche des Champs-Elysées, qui accueille du mardi 14 octobre au vendredi 15 novembre 2019 pas moins de 60 œuvres d’artistes contemporains connus et reconnus pour une exposition monumentale et gratuite sur 2 kilomètres. Plus besoin de musée, le beau se tient dehors, à portée de main. Bien sûr, on pourra contempler les oeuvres de Laurence Jenkell devant le magnifique hôtel Prince de Galles où a eu lieu le vernissage de l’exposition le mardi 14 octobre avec ses prestigieux invités, mais aussi devant l’enseigne Vuitton ou Elie Saab. Mais ce n’est pas tout… L’enchantement poétique continue au cours de notre flânerie sur l’avenue George V. On croise des oeuvres de l’icône américaine de la sculpture hyperréaliste, Carole A. Feuerman, qui nous donne à apercevoir des corps plus réels que nature. Elle renouvelle notre vision du monde et nous révèle ce que nous ne voyons plus : la réalité vivante. Avec son style inimitable, elle campe la silhouette adorable d’une jeune nageuse enlaçant un ballon aux couleurs chatoyantes. Là aussi, on retrouve la perfection de la jeunesse, sa douce insouciance, son abandon ravissant. Pure beauté. Sous le soir rosé qui tombe sur l’écrin de verdure de l’avenue George V, c’est un peu de rêve qui nous est donné. Plus loin, on découvre une superbe danseuse de Carole A. Feuerman devant Bulgari. Ou encore un nageur à bonnet de bain doré ornant l’incontournable Fouquet’s. Paradent en bas de l’avenue des bustes en « portrait optique » du peintre et sculpteur Marcos Marin comme sa célèbre sculpture à l’effigie de Neymar ou encore des œuvres de la photographe Charlotte Mano. L’art sort du musée, il sort dans la rue pour notre plus grand plaisir. Accessible à tous, il se laisse appréhender lors d’une promenade en plein air, à ciel ouvert, sous une étoile, un clair de lune ou en plein jour dans notre capitale dédiée à l’Art. Après un peu de douceur, voilà enfin une source infinie de beauté dans un monde que l’on voudrait plein de grâce…

A ne pas manquer…

Sculpture de Carole A. Feuerman

Le
Marcos Marin devant son buste de Neymar

Les danseurs de Carole A. Feuerman

Nageur de Carole A. Feuerman devant le Fouquet’s

Pose du voiturier devant le magnifique Hôtel Prince de Galles en compagnie du Bonbon de Laurence Jenkell

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Caterina Murino

« De voir les autres souffrir me fait souffrir »

Caterina Murino

Caterina Murino, c’est Vénus et Mère Teresa à la fois. Un grand cœur dans un corps de rêve. Un pur concentré d’amour de l’humanité dans un superbe écrin. Celle qui rêvait d’être médecin pour « sauver les autres » a fait carrière au cinéma. Sur le tapis rouge, la James Bong girl, la bombe explosive de « Casino Royale » qui fait chavirer le cœur des spectateurs, n’en oublie pas pour autant ses premières amours : aider les autres. Servir son prochain. Mettre sa notoriété au service des plus démunis. Elle met aussi son intelligence de la vie, sa bienveillance à faire connaître et promouvoir les artisans joaillers de son beau pays, la Sardaigne, afin de préserver l’art de la filigrane, ce savoir-faire incomparable sarde. Elle est encore, cette femme au cœur d’or qui s’implique dans des combats humanitaires en tant qu’ambassadrice de l’AMREF (qui aide à la formation des sages-femmes en Afrique), qui milite pour aider la Recherche contre le cancer, qui crée de magnifiques bijoux dont les bénéfices serviront à réduire la mortalité maternelle en Afrique. « C’est la Sardaigne qui aide un peu l’Afrique » commente-t-elle joliment. Depuis toujours, la belle sarde cherche à apporter sa contribution en faisant du bien à l’humanité. Comme si elle vivait pour tenter d’endiguer la souffrance humaine, pour atténuer les malheurs du monde. On l’aura compris, Caterina Murino a le cœur pur. Généreux. Transparent. C’est d’ailleurs le titre de son prochain film, qui sortira en salle le 16 mai 2018 « Et mon cœur transparent ». Un superbe thriller, à ne manquer sous aucun prétexte ! Actuellement, Caterina Murino est en tournée théâtrale à Rome et dans le Nord de l’Italie dans une magnifique pièce écrite et mise en scène par Giancarlo Marinelli « L’idea di ucciderti » (« L’idée de te tuer »).

Conversation avec une femme merveilleuse

Le 16 mai 2018, sortira au cinéma un sublime thriller psychologique réalisé par David et Raphaël Vital-Durand « Et mon cœur transparent ». Dedans, vous incarnez le rôle d’Irina. C’est l’histoire d’un mari qui découvre la vérité sur son épouse alors qu’elle vient de mourir. Pourquoi Irina est-elle victime d’un accident de voiture au volant d’une voiture inconnue alors qu’il venait lui-même de l’accompagner à l’aéroport ? Il mène l’enquête et découvre la face cachée de son épouse. Dans un couple, peut-on être transparent l’un pour l’autre ?

Dans ma vie, surtout au début d’une relation, je me vois toujours comme un verre d’eau sans bulles ! Une eau transparente… C’est ma façon de vivre. Peut-être ne devrais-je pas le dire, mais c’est plus fort que moi, je suis incapable de dissimuler. Dans mon couple, si je commence à cacher quelque chose, cela signifie que c’est le début de la fin. Je veux protéger ceux qui sont auprès de moi. Même si ce n’est ni très intelligent, ni très mystérieux, ni très sexy, c’est compliqué pour moi de cacher les choses à mon homme. Après, bien sûr, cela dépend comment on mène sa vie. Irina, dans le film, est une femme qui aime profondément son mari. Elle décide le jour de sa mort de changer de vie. Mais c’est trop tard. Alors qu’elle était prête à raconter à son époux sa double vie, une vie très particulière, une vie en trompe-l’œil, malheureusement le pire arrive…

Votre rêve, c’est d’être « transparente » dans l’amour…

Exactement. Je me sens en accord avec ce titre magnifique « Et mon cœur transparent » qui fait écho à une phrase de Verlaine (tiré du poème « Mon rêve familier ») « Car elle me comprend, et mon cœur transparent. Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème »). J’ai le « cœur transparent » pour mon conjoint… Du coup, c’est particulièrement amusant et piquant de jouer un rôle de femme insaisissable, double, à facettes, car dans la vie je suis très loin de lui ressembler…

Donc, c’est un rôle de composition ?

Absolument. Même si, parfois, je partage la philosophie d’Irina. Son combat, sa lutte, son militantisme. Mais je ne veux pas dévoiler l’histoire, juste dire que ce film incroyable est riche en rebondissements, en revirements de situation.

Pensez-vous que la grâce de l’amour est de rendre le cœur transparent ? Ou l’amour, forcément opaque, masque-t-il la vérité des êtres ?

On doit avoir confiance en l’amour… Si l’on masque quelque chose, cela veut dire que l’on n’a pas confiance dans le pouvoir de l’amour. On a peur que l’être aimé nous cache quelque chose. On a peur que l’être aimé nous juge, donc on cache, on se cache et on ne sera jamais pleinement soi-même. Je me souviens d’un de mes ex qui vivait quelque chose de très douloureux dans sa famille. Le premier jour de notre rencontre, nous avions échangé notre premier baiser. Dès le lendemain, il m’a confié avec émotion : « il faut que je t’avoue quelque chose ». C’était plus fort que lui, il devait me révéler un secret sur sa famille. Lui n’était pas « concerné » personnellement, mais pour lui ce n’était pas possible de commencer une relation sans être transparent l’un à l’autre. J’ai trouvé cet aveu loyal, émouvant. Nous partions sur de belles bases…

Dans son excellent roman « Une affaire conjugale », Eliette Abécassis écrit à propos du couple : « Pour bien faire les choses, il faudrait commencer par divorcer ». Ne pensez-vous pas que c’est dans les épreuves qu’on connait réellement les gens ?

Je suis d’accord. Je n’irais pas jusqu’à souhaiter un divorce parce que cela ne sert à rien et que je trouve cela vraiment dommage mais c’est sûrement dans les épreuves que l’on découvre la personne telle quelle est. Au quotidien, on peut se disputer sans comprendre l’autre pour les petites chamailleries ou les petites tracasseries de la vie. A la limite, là, si l’autre n’est pas à la hauteur, ce n’est pas bien grave. Mais lorsqu’il y a une véritable épreuve, des malheurs ou des difficultés à surmonter, là on réalise vraiment si celui avec qui on vit est à la hauteur. S’il assume sa place ou non. Ceux qui assurent royalement face à l’adversité, alors là chapeau ! Ces hommes-là, on sait que l’on peut compter sur eux…

Sans compter que dans un couple, on est toujours trois ! Il y aussi l’Inconscient de l’autre…

Oui, car on est le résultat d’une vie. La personne que l’on est aujourd’hui n’est rien d’autre que le fruit de son passé, de son histoire. De l’histoire de ses parents, de celle de ses ancêtres. On reçoit dans certains cas, à la naissance, des bagages « un peu pourris », si je peux me permettre, et il faut malgré tout, construire notre vie. Une autre vie.

Vous avez raison, le vrai couple commence lorsque celui-ci édifie sa propre vie, une vie nouvelle, et non quand il reproduit le vécu de ses parents…

Il faut avoir une énorme force de volonté pour construire quelque chose. On peut se dire « ok, je n’ai pas eu beaucoup de chance dans ma vie au départ, mais je suis capable de changer ce destin qui était déjà un peu marqué et de trouver autre chose pour moi. Maintenant, je fais les choses pour moi, et je vais changer mon destin. Il n’y a pas que les gens magnifiques, dont la vie est toute tracée, qui parviennent à réaliser leurs rêves.

C’est beau ce que vous dites. Il n’y a pas de fatalité si on fait montre de suffisamment de volonté…

Absolument. Je pense que chacun de nous, peut, avec énormément de volonté, écrire son destin. Il y a des cas extraordinaires dans l’Histoire, il suffit de s’inspirer d’eux.

Comment êtes-vous entrée dans l’âme, dans la peau d’Irina ? Vous êtes-vous préparée physiquement ? Avez-vous eu un coach pour vous aider ?

Non, pas pour ce rôle. Pour la série « Deep », j’avais eu un coach physique. Je devenais une championne d’apnée, et là, c’était une préparation incroyable. Pendant un mois et demi, six heures d’entrainement tous les jours ! C’était de l’intensif ! Pour « Et mon cœur transparent », bien sûr, j’ai étudié le rôle. J’ai plongé dans ce rôle en m’intéressant à la cause qui tient à cœur à Irina. Ce fut une immersion totale pour tenter de comprendre ses motivations. J’ai aussi essayé de trouver différents angles pour séduire un homme totalement pur, afin qu’il puisse tomber amoureux d’une femme aussi extravagante.

Dans tous vos films, vous êtes merveilleusement vivante, vraie, criante de vérité, et émouvante. C’est le propre des grandes actrices. Pensez-vous que les femmes s’identifient à vous ?

J’aimerais bien qu’elles s’identifient à moi ! Surtout pour le combat que porte Irina. C’est tellement convaincant son personnage.

Trouvez-vous que les deux réalisateurs, David et Raphaël Vital-Durand, ont su magnifier la femme que vous êtes dans « Et mon cœur transparent » ?

Une fois le film fini, j’ai visionné les rushes. Lorsque j’ai vu « Et mon cœur transparent » en projection, j’ai été étonné. J’avais l’impression de ne pas avoir tourné ce film-là ! Il était totalement différent. C’était une œuvre accomplie, un pur joyau, un vrai bijou éblouissant, parce qu’il y avait un vrai parti pris, une vraie direction de la part des metteurs en scènes. A partir du scénario, ils ont su créer un monde fantastique, extraordinaire. Donc, chapeau aux deux metteurs en scène parce que ce n’était pas évident ! Transformer une histoire non pas anodine certes mais relativement ordinaire au point d’en faire un tel petit bijou extraordinaire, là c’est vraiment unique. Le film est unique. Il y a eu un vrai choix de la part des deux réalisateurs. Ils ont eu des idées géniales !

Parlons maintenant de votre cœur à vous… Pour qui bat-il ? J’ai lu quelque part que vous aimiez les hommes prévenants et mâtures. Quel est votre genre d’homme ?

C’est mon homme ! Un homme drôle, séduisant, intelligent ! Quelqu’un sur qui je peux poser ma tête sur son épaule…

Eva Green, Daniel Craig et Caterina Murino dans le film « Casino Royale »

Vous êtes très belle et célèbre, comment gérez-vous le désir que vous suscitez ?

Je me vois quotidiennement, donc je ne me reconnais pas dans ce que vous dites… Je ne sais pas… Je ne me préoccupe pas de tout cela…

En ce moment, on parle énormément de « l’affaire Weinstein ». Avez-vous été victime d’agression, ennuyée ou harcelée par des hommes de pouvoir ? Par des producteurs ou des réalisateurs ? Par exemple, un chantage au rôle…

Jamais, heureusement. Depuis vingt ans que je fais des films, je n’ai jamais connu ce type d’agression. J’ai même rencontré Harvey Weinstein lorsque j’avais 20 ans. Il est venu dans ma chambre d’hôtel avec une autre personne. Il m’attendait pendant que je me préparais, il n’a pas cherché à m’agresser. On a fini à quatre heures du matin ensemble en mangeant des hamburgers. Je n’ai pas eu de problème avec lui… Dans ma vie, on m’a fait des avances, mais elles ne venaient pas forcément des producteurs, mais des hommes en général. A chaque fois, c’était de la séduction, jamais personne n’a cherché à m’imposer son désir. J’ai travaillé à la télé, j’ai été danseuse à la télé, j’ai travaillé à la télé en tant qu’actrice, j’ai travaillé pour le théâtre, j’ai été mannequin. Une fois, à la télé italienne, j’ai remarqué que le producteur essayait de temps en temps avec les autres actrices. Mais jamais avec moi !

Tant mieux, vous êtes chanceuse !

Oui !

Vous attachez-vous facilement ?

Très jeune, je m’attachais assez vite. Maintenant, je ne m’attache plus aussi vite ! Au moment d’une rencontre, il y a beaucoup de choses qui se passent dans ma tête ! Mais après, quand c’est parti, c’est parti !

Etes-vous romantique ?

Oui, et j’ai trouvé un homme qui est merveilleusement romantique aussi. Alors c’est parfait !

En parlant de votre compagnon, le 7 octobre 2017, vous avez inauguré la suite Michèle Morgan du palace cannois « Le Majestic » du groupe Barrière, en présence d’un ami, Edouard Rigaud. Est-ce indiscret de vous demander si vous êtes amoureuse ?!

Très !

Alors je repose ma question différemment ! Qu’est-ce qu’il faut faire ou être pour vous rendre amoureuse ?

Dans l‘amour, Il y a des choses que l’on ne peut pas rationnaliser. Quand on rencontre l’âme sœur, il se passe quelque chose d’insaisissable, d’incompréhensible, qui échappe à la raison. C’est le mystère et la grâce de l’amour. C’est une attraction physique contre laquelle on ne peut pas lutter. Le cerveau est en ébullition…

Vous aimez les bijoux. Vous avez été le visage de la maison Chaumet, vous avez représenté les marques De Grisogono et Maubussin. Vous-même créez de magnifiques bijoux d’inspiration sarde. Depuis toujours, vous vous battez pour préserver l’artisanat sarde, pour promouvoir l’art de la filigrane (l’or torsadé), ce savoir-faire traditionnel dont les sardes ont le secret. Dans vos superbes collections, vous valorisez aussi le corail sarde, cet or rouge qui fait merveille sur un collier, un pendentif ou des boucles d’oreille. Où peut-on acheter vos sublimes créations ?

On peut les découvrir et les acheter à la Galerie Elsa Vanier, au 7 rue de l’Odéon, 75006 Paris. Les bijoux et toutes les nouvelles collections sont présentés là en permanence.

Caterina Murino en Dolce & Gabbana au festival de Venise

En matière de haute-couture, qui sont vos créateurs préférés ?

C’est indiscutablement Dolce & Gabbana. Depuis très longtemps, ils m’habillent. Je leur reste fidèle. Ce sont des créateurs incroyables. Ils n’ont pas leur pareil pour sublimer la femme. Je suis une véritable addict de Dolce & Gabbana. Toutes les robes que j’arbore pour le festival de Venise sont de Dolce & Gabbana.

Quels produits de beauté utilisez-vous pour prendre soin de votre peau ?

J’utilise des produits de beauté qui viennent de la Sardaigne, les produits « Soha », des cosmétiques que l’on peut trouver en parapharmacie. La Sardaigne est connue pour abriter le nombre le plus élevé de centenaires au monde. Quel est le secret de la longévité de ses habitants ? On raconte que c’est grâce au vin Cannonau. C’est un raisin qui a 4% de polyphénols en plus que les autres raisins. Il aiderait à la longévité des hommes et des femmes sardes. « Soha Sardinia » utilisent ces raisins et font des crèmes de beauté à base de ces raisins. Donc, j’utilise ça !

Qu’est-ce que la beauté, pour vous ?

C’est un truc très banal ! Bien sûr, c’est un cadeau du ciel. Mais une jolie plante, ça ne sert pas à grand-chose ! Je pense que la beauté vient surtout de l’intérieur. Les jolies plantes, il y en a plein le monde, mais les êtres qui dégagent quelque chose, un peu moins…

Et vous, qu’est-ce qui vous rend belle ?

D’arroser la plante intérieure ! Il faut travailler sur l’intériorité et non sur la surface. Sinon, bien sûr, l’amour me rend belle !!

Avez-vous un rituel beauté, des produits fétiches que vous emportez partout dans vos déplacements ?

Par le passé, j’avais, pour les yeux, un crayon gris-noir sublime avec des paillettes incorporées de chez Dolce & Gabbana. Je l’adorais mais malheureusement, ils ne le font plus. Lorsque je rencontre un maquilleur de chez Dolce & Gabbana, il m’en donne parfois deux ou trois parce qu’il sait que la gamme est terminée. Ces crayons sont très précieux pour moi ! Mon seul rituel beauté c’est de me démaquiller quotidiennement, avec application, même si je ne me suis pas maquillée le matin, afin d’enlever toutes les impuretés de la journée.

Pratiquez-vous un sport pour avoir un corps de rêve comme le vôtre ?

Oui, j’adore courir ! Je fais du jogging avec mes voisins le lundi, le mercredi et le vendredi sur la butte Montmartre, à 7heures et demi du matin.

Pratiquez-vous la natation ? J’imagine que oui puisque vous avez tourné dernièrement dans la minisérie « Deep » diffusée sur studio+, une série digitale que l’on peut suivre sur les tablettes et smartphones. Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?

Un souvenir fabuleux ! C’est un film extraordinaire qui raconte quelque chose qui, je pense, n’a jamais été exploité au cinéma, l’amour entre des jumeaux. L’un des frères jumeaux meurt. C’est un champion d’apnée. Donc, le premier épisode, mon frère meurt pendant les championnats du monde et moi, j’ai l’impression de devenir complètement folle. Du coup, je décide de devenir une championne de plongée en apnée. Mais à chaque fois que je plonge, j’ai une surprise au milieu de la mer. C’est un film troublant, avec un immense amour. Qu’est-ce que cela veut dire quand deux jumeaux ont grandi ensemble, et que l’un d’eux meurt ? C’est comme s’il y avait une partie de soi qui n’existait plus… L’héroïne va aller chercher cette partie d’elle-même qui lui manque le plus, en cherchant à travers la plongée, son frère défunt. C’est vraiment un film extraordinaire. Cela a été un magnifique bonheur et une immense douleur aussi de le tourner. Parce que je ne savais pas nager… Donc, j’ai menti, tout au début, quand j’ai rencontré le producteur et le metteur en scène en leur disant que je savais nager. Je voulais tellement ce rôle qu’en un mois, j’ai appris à nager, à plonger, l’apnée, toute la discipline extraordinaire et dangereuse qu’il faut pour faire ce métier. A côté de Pierre Frolla, le champion du monde d’apnée, qui a été mon guide, mon frère. Cela été un voyage extraordinaire…

Vous êtes aussi une femme de cœur. Une femme généreuse qui s’épanouit dans le don et l’altruisme. Depuis toujours, vous faites beaucoup pour les autres. Les autres, c’est votre vraie passion. Vous soutenez les malades, les gens défavorisés, les femmes africaines etc… Le 24 février 2017, à Monaco, en partenariat avec la Fondation Princesse Charlène, en tant qu’ambassadrice de l’AMREF (Association pour la Médecine et la Recherche en Afrique), vous avez aidé la princesse Charlène à soulever des fonds pour le projet Kilifi. Etes-vous parvenu à en réunir énormément ?

C’était l’AMREF Monaco en partenariat avec la Fondation de la princesse Charlène, pour aider les enfants africain à apprendre à nager. Sauver des vies en luttant contre les noyades. En Afrique, on recense énormément de noyades parce que les enfants ne savent pas nager. Il faut donc leur enseigner les mesures de prévention et leur apprendre à nager. Oui, à cette soirée, nous avons récolté énormément d’argent.

Pierre Frolla, Princesse Charlène de Monaco et Caterina Murino

Comment est la princesse Charlène ?

Elle est adorable, généreuse. C’était vraiment une très jolie rencontre. A cette soirée, j’étais assisse à côté de Pierre Frolla, le recordman du monde de plongée en apnée. Pierre Frolla est devenu l’ambassadeur de la fondation Princesse Charlène. Il se consacre à l’enseignement de sa passion et à l’apprentissage de la natation.

En octobre dernier, vous renouvelez l’expérience avec une soirée caritative pour la Fondation Arc, pour la lutte contre le cancer du sein. Cette fois, les deux maîtresses de cérémonie sont Marie Drucker et vous. Ce soir-là, vous interpellez magnifiquement les 130 convives, avec ces mots bouleversants : « Ma mère a eu un cancer du sein, mon père un cancer de la prostate. Dieu merci, ils s’en sont sortis. Je vous demande juste de vous faire un cadeau : faites-vous dépister le plus tôt possible ». Pensez-vous que la lutte contre le cancer est une lutte contre la montre ?

Je redis exactement ce que j’ai dit. Ma première belle-sœur est morte à 40 ans d’un cancer du sein, en laissant un enfant de huit mois, et un de quatre ans. Elle était très jeune, elle n’a pas songé à se faire dépister. Cela a été très douloureux pour moi. Avec ma mère puis mon père, on a revécu la même expérience, mais grâce au dépistage, on a pu arrêter à temps l’évolution de la maladie. Je demande et je n’arrêterais jamais de demander d’aider la Recherche, parce que j’ai vu déjà qu’en très peu de temps la Recherche avait fait des pas de géant. Il faut aider la Recherche pas seulement avec des fonds mais surtout avec des campagnes de dépistage. Il faut absolument se faire dépister. Certaines femmes disent que cela leur fait mal de faire une mammographie, je leur réponds que cet examen douloureux qui dure 40 secondes, peut leur sauver la vie et leur éviter la chimiothérapie, la radiothérapie et les opérations. Il faut être sensé et se faire dépister le plus vite possible. Aidons la Recherche et aidons-nous nous-mêmes ! C’est que j’ai compris à travers toutes ces épreuves que la vie m’a données. Quand j’ai su que ma mère était malade, je me suis dit que je n’allais pas m’en sortir… C’était trop douloureux… C’était tellement insurmontable… Je ne savais pas comment j’allais trouver la force pour lutter contre ça… Et quand j’ai su que ma mère n’avait « que » le cancer du sein, qu’il n’y avait pas de métastases, que les autres organes n’avaient pas été touchés, j’ai commencé à relativiser. Je me suis dit, je pense que je peux y arriver. Je vais faire face et trouver en moi la force, grâce à ma famille, pour affronter tout ça et venir à bout de ce mal. Il faut comprendre que la vie nous donne des épreuves, des croix…

Est-ce pour cette raison, qu’aujourd’hui, vous voulez sauver les gens ?

Moi, c’était mon rêve, comme vous le savez, de devenir médecin… Même petite, je voulais déjà sauver les autres ! Mon chéri m’a dit l’autre jour : « Mais arrête, tu ne peux pas sauver tout le monde ! »

Mais c’est magnifique ! C’est tellement rare cette générosité !

Cela me détruit réellement de voir les autres malheureux. Je ressens une douleur intérieure très forte. Je pleure. Quand je vois quelqu’un d’autre souffrir, je souffre…

C’est tout à votre honneur ! Vous avez une belle âme !

Je ne sais pas, mais cela me rend malheureuse…

En même temps, ce combat vous rend heureuse… Sauver, partager, donner. Redistribuer aussi parce que vous avez beaucoup reçu de la vie…

C’est ça…

Pour vous, sauver c’est aimer ?

En fait, je rêve d’un monde idyllique. Un monde où les êtres ne souffrent pas, un monde avec plus de joie… Un monde sans malheurs…

Pour finir, on dit que vous êtes pressentie pour incarner dans le biopic consacré à Ingrid Betancourt, le rôle de l’ex-otage des Farc. Est-ce que ce projet de film va bientôt voir le jour ?

Le film sur Ingrid Betancourt est toujours en quête de financement. J’espère qu’il verra le jour prochainement. C’est une femme tellement complexe et intéressante…

Tournée théâtrale en Italie du 27 février à la fin mars



A voir absolument à Noël et en 2019

Caterina Murino nous fait rêver…

Du 30 novembre à la fin janvier, à la Maison Goralska Joaillerie, au 12 rue de la Paix, à Paris, venez découvrir les magnifiques créations signées Caterina Murino, des pièces uniques en filigrane (l’or torsadé), une collection de bijoux de toute beauté d’inspiration sarde. Pour chaque bague vendue « Fili di Vento », 25 euros seront reversés à L’AMREF, et à sa campagne « Stand up for African Mother’s » association, dont Caterina Murino est la marraine, et qui vise à la formation des sages-femmes dans les pays d’Afrique. Le Beau et le Bon…

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Deauville, ville modèle

Philippe Augier, maire de Deauville

2016. Google publie un classement des destinations week-end les plus prisées parmi les villes européennes. A la surprise générale, Deauville s’arroge la quatrième place. Devancée par Londres, Venise et Barcelone, mais se classant devant Paris, la cité balnéaire normande rallie tous les suffrages. Plébiscitée par tous (touristes, visiteurs occasionnels ou habitués) la ville bat chaque année des records de fréquentation. Et pour cause. Véritable aimant à rêves, Deauville n’en finit pas de fasciner. Ville attractive, capitale du cheval, ville des amoureux depuis « Un Homme et une Femme », ville du glamour avec son sublime casino, ses palaces de rêve, ses boutiques de luxe, son goût du plaisir, sa parade des planches, sa plage mythique (deux kilomètres de sable fin piqué de parasols multicolores), la perle du Pays d’Auge regorge d’attraits. Et de mystères. Car il émane de Deauville un je ne sais quoi de magique. Comme une promesse de bonheur. Un parfum d’exaltation et d’existence heureuse. D’abord, il y a l’océan. Ces magies de la mer, ces couleurs du ciel, la vibration du vent, la lumière de l’aube. Ces visions éblouissantes d’une nature inlassablement belle. Énigme de cristal aux ciels changeants, fille de la terre et de la mer, la belle normande semble n’être chaque fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… Sa splendeur naturelle se prolonge jusque dans l’élégance arborée de sa station, sa beauté architecturale, ses magnifiques villas. Unique en son genre, Deauville n’a pas son pareil pour éblouir. Il y a chez elle, quelque chose d’indéfinissable, comme un éclat, une miraculeuse harmonie, une poésie qui nous laisse sous le charme. Résultat : on ne peut y séjourner une fois, sans souhaiter y revenir mille fois. Irrésistible Deauville, qui se goûte, se savoure pour un séjour, un été, une année, une vie.

Le miracle de Deauville, c’est de susciter tous les mirages. Celui de la richesse, avec le jeu, les courses hippiques, les ventes de pur-sang. Ici, on vibre, on flambe, les fortunes se font et se défont dans un vertige, une griserie fiévreuse qui a fait la légende de Deauville. C’est aussi l’invitation au luxe – ultime émanation de la beauté -, l’incitation à la beauté, le rendez-vous de la mode, de la couture et de l’élégance. Avec son penchant pour le prestige, les paillettes, le faste, les fêtes et les festivals, les tapis rouge et les célébrités, Deauville respire le mystère, le rêve, et inspire l’amour. C’est la ville des coups de foudre, la cité romantique par excellence. Car tout est possible à Deauville… C’est ce qu’a merveilleusement compris son maire, Philippe Augier. Cet homme visionnaire, a fait, d’année en année, de sa ville, la ville de tous les possibles. Grâce à lui, Deauville ne connait plus de limites. Il lui offre tout : une fabuleuse politique événementielle. Deux festivals de cinéma dont un sublime festival américain qui ravit un public toujours plus large. Des ventes prestigieuses de Yearlings où se pressent la planète toute entière. Non content d’assurer à sa station balnéaire une notoriété mondiale grâce à la filière équine, Philippe Augier lui donne davantage encore : une incroyable vitalité culturelle. L’art et la culture ne cessent de se rencontrer à Deauville. Avec des concerts prestigieux, de remarquables expositions de peintures et de photos. Mais aussi des voyages dans la littérature couronnés par plusieurs prix littéraires dont « Le Prix Littéraire de la Ville de Deauville » présidé par Jérôme Garcin. Philippe Augier porte un tel amour à sa ville, qu’en 2017, il réalise même l’impossible : faire de sa station balnéaire la cité de la philosophie. Grâce à son inventivité, cet esprit brillant et lettré va offrir à Deauville une nouvelle métamorphose. Car il est persuadé – à juste titre d’ailleurs – que la capacité à se réinventer de Deauville est infinie. Résultat : la philosophie est à l’honneur à Deauville avec des conférences de philosophie données par Michel Onfray, des colloques par Régis Debray. On y débat, discute, polémique. Deauville, ville de la pensée. A vrai dire, depuis 17 ans, le très charismatique maire de Deauville n’a eu de cesse d’exploiter toutes les potentialités de cette région qui lui tient tant à cœur, se battant pour offrir le meilleur à sa ville et à la Normandie. Ses ambitions pour elles n’ont jamais connu de limites, et c’est admirable. Il a fait aussi le pari de rendre ses administrés heureux. Pari réussi.

La plage de Deauville

Vous êtes maire de Deauville depuis 17 ans, un maire très apprécié de ses administrés. Serez-vous tout naturellement candidat aux Municipales de 2020 ?

Pour l’instant aucune décision n’est prise. Mais si je vais bien, j’y réfléchirai positivement…

Machiavel disait : « Gouverner c’est faire croire ». Est-ce votre conception de la politique ?

Je préfère la formule de Mendes France : « gouverner c’est prévoir ». Je crois que plus que jamais les élus doivent anticiper, à une époque où le monde s’accélère, se transforme totalement du fait de la mondialisation et des nouvelles technologies.

Avez-vous des modèles en politique ?

Mon modèle fut mon mentor, Michel d’Ornano. Il a été l’un de mes premiers liens avec Deauville, et avec la politique. Il était directeur de campagne de Giscard en 1974 quand j’étais moi-même le meneur de la campagne « Giscard à la barre ». Je travaillais à ses côtés. C’est un homme pour qui j’ai toujours eu beaucoup d’admiration et d’affection.

Philippe Augier et Emmanuel Macron

Vous appréciez Emmanuel Macron. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Très tôt, j’ai été séduit par Emmanuel Macron, bien avant qu’il ne soit candidat. Ce qui m’a plu chez lui, c’est sa vision de l’avenir. Mon premier contact direct avec lui, en tête-à-tête, a eu lieu en octobre 2015, il était alors ministre à Bercy. Pour moi, il incarnait un vieux rêve politique, qui était de supprimer ce dualisme droite-gauche, ce dont rêvait déjà Giscard. La détermination d’Emmanuel Macron, son absence de crainte en politique, sa façon d’être au-dessus des jeux partisans me donnaient envie de m’engager auprès de lui. Je crois que les jeux partisans sont des freins au développement économique, au développement social, et très tôt, j’ai senti qu’Emmanuel Macron n’avait peur de rien, qu’il avançait quels que soient les obstacles, et surtout quels que soient les obstacles politiciens.

Il a redonné aussi du brio et du brillant à la fonction présidentielle…

En effet. J’ajouterai aussi qu’il a redonné du crédit à la France dans le monde entier et qu’aujourd’hui, c’est l’un des hommes d’état les plus écoutés.

La villa Strassburger à Deauville

Depuis 17 ans, vous vous donnez « corps et âme » à Deauville, avec un engagement de chaque minute pour servir votre région et vos concitoyens. Après avoir été parisien, vous êtes devenu résolument normand. Depuis 2008, vous êtes Président de la communauté des communes de la Côte fleurie. De 2010 à 2015, vous avez présidé aussi le groupe centriste au Conseil régional de Basse Normandie. Quelles sont désormais vos ambitions pour la Normandie ?

En 2015, j’ai choisi de ne pas être candidat au Conseil régional. A la suite de l’élection de la nouvelle majorité du Conseil régional, le président Hervé Morin m’a confié la présidence d’une « Agence d’attractivité de la Normandie « , compte-tenu du travail de fond que j’avais réalisé sur la Normandie. J’avais écrit un livre en 2003, « Mes ambitions pour la Normandie », pour préparer les régionales de 2004, en vue de la réunification de la Normandie. Notre vœu a été exaucé et depuis je reste un soutien indéfectible d’Hervé Morin. Quant à « l’Agence d’Attractivité de la Normandie », elle a pour objectif de mettre en évidence l’ensemble des atouts de la Normandie, de les faire valoir aussi bien auprès des normands qui ont besoin de retrouver leur fierté, leur identité de normands, (un peu comme les bretons ont su le faire), mais aussi de les faire connaître à l’étranger. Nous avons mis en place tout un réseau d’ambassadeurs (nous avons près de 3000 ambassadeurs) et nous installons des clubs d’ambassadeurs dans tous les pays du monde de façon à ce que la Normandie soit valorisée à l’étranger car elle a beaucoup d’atouts et d’attraits qui ne sont pas connus.

Le casino de Deauville

Deauville fait rêver. Ville de lumières, de plaisir, de people, de glamour, de luxe, de jeux, ville tendance et touristique. Deauville, ville « bling-bling », ou a-t-elle une âme ? 

Je pense que Deauville a été « bling-bling », mais elle ne l’est plus dans la mesure où c’est une ville d’élégance, de luxe sans le côté ostentatoire du « bling-bling ». Compte-tenu des services qu’elle offre, du fait de ses palaces, de son casino, de ses magasins de marque etc., Deauville attire beaucoup de gens fortunés, qui s’y trouvent bien. Pourquoi ? Parce que Deauville a su garder son âme. Lorsque je suis arrivé à la Mairie, les villas disparaissaient remplacées par des immeubles. A l’époque, le foncier n’était pas aussi attractif que maintenant, et souvent lors des successions, les maisons revenaient à la troisième ou quatrième génération avec des indivisions terribles. Les descendants ne voulaient pas faire de travaux, ils préféraient vendre leur bien à des promoteurs désireux de construire des immeubles. J’ai tout de suite cherché à stopper ce mouvement-là. Cela a été l’une de mes premières actions. J’ai protégé les villas grâce à la mise en place d’une zone de protection du patrimoine architecturale. Dès que j’ai lancé la procédure, cela a permis de ne plus démolir. Nous avons ainsi protégé 555 bâtiments, ce qui est colossal politiquement. Et nous en sommes fiers car l’âme de Deauville passe par ses villas de style Belle Epoque, ses bâtiments à colombages. Deauville a gardé sa beauté, son élégance architecturale. Par ailleurs, ce qui a donné une nouvelle dimension à la ville, c’est toute la politique culturelle, événementielle, sportive que nous avons développée. Le fait qu’aujourd’hui l’année soit ponctuée de festivals, d’événements sportifs, culturels a donné un supplément d’âme, en tout cas un supplément d’image à Deauville qui n’est plus réputée uniquement parce qu’elle attire des gens riches mais aussi parce qu’il s’y passe toujours quelque chose.

Deauville vit essentiellement du tourisme. Avez-vous l’intention de favoriser la venue d’entreprises pour sédentariser la population ?

Oui, et je crois que l’une de nos problématiques, c’est la diversification de notre économie qui est à 90% touristique. La seule façon de procéder, c’est d’attirer des entreprises du tertiaire. Sauf que dans une cité balnéaire toute petite (Deauville s’étend sur une superficie de 360 hectares dont 60 de champs de course, soit un sixième de la ville) il n’y a pas de bureaux. L’une de mes préoccupations, depuis maintenant plus de dix ans, c’est d’arriver à créer des bureaux de façon à attirer des entreprises. Il y a eu des opérations privées que nous avons facilitées, la ville a racheté la grande maison de l’aumônier des Franciscaines, avec ses 500 mètres carrés que nous avons transformés en bureaux. Dans les immeubles de la presqu’île qui sont en cours de construction, il y a un immeuble entier de bureaux. Pour avoir cette offre de bureaux, nous avons également rénové des locaux de mille mètres carrés que nous avons mis à la disposition de start-up, orientées vers le tourisme, le sport et la culture. Nous leurs louons ces locaux à des tarifs préférentiels.Tout cela a l’avantage d’accueillir de nouvelles entreprises et de jeunes entrepreneurs à Deauville. Ce qui nous permet aussi d’améliorer notre pyramide des âges.

Mieux que personne, vous ravivez en permanence les lumières de Deauville, avec une politique événementielle de tout premier ordre. Le bonheur des habitants de Deauville vous tient-il à cœur ?

C’est ma première préoccupation. Que souhaitent les gens pour vivre heureux dans une ville ? Un cadre de vie agréable, une vraie qualité de vie. Pour ce faire, que faut-il ? Un enseignement de qualité. Nous avons une école primaire absolument remarquable en termes d’activités et d’éveil pour les enfants. Il faut de la médecine. Nous avons aidé à l’installation d’une maison médicale qui regroupe tous les médecins, les spécialistes, les radiologues, les laboratoires d’analyses, les kinés, dans un immeuble de 2000 mètres carrés. Là, il y a un accès facile pour l’ensemble de la population. Il faut de la culture, du sport, de la convivialité, nous avons développé une vie associative extrêmement riche, avec plus de 130 associations sur le territoire. Nous avons construit un complexe sportif. Ces équipements sportifs permettent à la fois la pratique du sport par les locaux mais aussi l’accueil d’équipes nationales ou internationales qui viennent s’entraîner, ou la venue d’événements sportifs importants. Quant à la culture, nous parions sur elle pour développer l’attractivité de notre ville et son rayonnement international. Nous avons un festival de photos au mois de novembre, deux festivals de musique classique à Pâques et au mois d’août, un festival du livre, deux festivals du cinéma (un festival du cinéma américain, et un festival du film asiatique), il y a ici une totale diversité de vie culturelle. La culture est une source de lien social. C’est même un outil de paix, car en découvrant les autres cultures, on comprend mieux les autres. Nous avons aussi des congrès internationaux sur l’économie, nous avons eu le G8 en 2011 avec Barack Obama et Nicolas Sarkozy. Le monde et les cultures se rencontrent à Deauville. Enfin, nous sommes en train de construire un lieu de vie culturel permanent « Les Franciscaines ». Nous avons racheté les locaux de la congrégation des sœurs Franciscaines, avec 6000 mètres carrés de plancher sur lesquels nous allons installer un musée, une médiathèque, des univers thématiques liés au territoire. C’est un concept totalement innovant, entièrement digitalisé, qui ouvrira en 2020.

Deauville est une ville modèle. Quiconque veut s’offrir une escapade romantique ou un week-end festif, pense tout de suite à Deauville…

En 2016, Google a sorti un classement absolument hallucinant, « quelles sont les villes européennes que vous choisiriez en priorité pour passer un week-end (c’est-à-dire un séjour court) ? ». Et devinez quoi ? Deauville était quatrième ! Derrière Londres, Venise, et Barcelone ! Et avant Paris ! C’est magnifique, non ! C’est vrai que l’on essaie de faire de Deauville une ville modèle, on essaie aussi d’en faire une ville modèle en matière de propreté, en matière de fleurissement. C’est vrai que parfois la plage est un peu sale le soir mais elle est nettoyée tous les matins. Comme les gens sont inciviques, ils jettent leurs détritus sur la plage. On vient de commencer une campagne de lutte contre l’incivisme, avec des ramassages symboliques de déchets sur la plage, certains jours de la semaine. Sachez que Deauville est l’une des seules plages françaises à être intégralement nettoyée tous les matins entre quatre heures et dix heures du matin.

Cioran disait « Il n’y a de vivant que l’avenir » Avez-vous l’intention d’écrire celui de Deauville ?

Ma vision de l’avenir de Deauville tient dans les mots clefs que sont nos valeurs. C’est-à-dire la rencontre, le partage, la culture, la créativité, le plaisir, et le bien-être. Ce sont ces valeurs-là que les visiteurs rechercheront dans l’avenir pour venir en villégiature dans les meilleures conditions.

Mélanie Laurent, réalisatrice du film Galveston en compétition au Festival de Deauville 2018 avec l’actrice Elle Fanning

Le réalisateur de « Mission Impossible » affirme qu’une ville aujourd’hui n’existe internationalement que si elle passe au cinéma. Cinquante-cinq films ont été tournés à Deauville et sur Deauville dont « Un homme et une femme », « Je suis timide mais je me soigne », « Sagan », « La Disparue de Deauville », « Hôtel Normandie » etc. Y-a-t-il actuellement d’autres films en préparation ?

Pas à ma connaissance. Mais c’est vrai que le cinéma compte pour beaucoup dans l’aura de Deauville. Je suis tellement convaincu de cela, qu’après cinq ans de pourparlers, j’ai réussi à obtenir que le tournage d’une série télévisée coréenne « The Package » se passe à Deauville. Quand les spectateurs à l’étranger découvrent une ville au cinéma, ils s’y précipitent ensuite. Depuis la diffusion de cette série, nous avons remarqué une affluence de Coréens à Deauville. Non seulement la série « The Package » a été diffusée en Corée mais le producteur a vendu la série en Chine, ce qui veut dire que les Chinois vont sans doute venir à Deauville.

Deauville, c’est le Festival du Cinéma Américain avec ses 70 films présentés au public. Se déroulant cette année du 31 août au 9 septembre, il sera présidé par l’actrice Sandrine Kiberlain. Sachant que le festival accueille plus de 60 000 visiteurs durant dix jours, quelles sont les retombées économiques pour Deauville ?

Le festival a été créé en 1975, par Michel d’Ornano, pour prolonger la saison. C’était une époque où Deauville ne vivait que deux mois par an. Le dernier dimanche d’août, le Grand Prix de Deauville clôturait la saison, tous les rideaux de fer tombaient, c’était fini. Aujourd’hui, le festival, ce sont des retombées économiques importantes, puisque pendant dix jours, (quand le festival a été créé, il ne durait que trois jours), ce sont des visiteurs qui remplissent les hôtels, les restaurants, les commerces au mois de septembre. Après, il y a aussi des retombées d’image, c’est quand même le deuxième festival de cinéma en France après Cannes, et puis il y a cette image des acteurs, des metteurs en scène qui viennent à Deauville, qui inscrivent leur nom sur les Planches comme sur Sunset boulevard.

Sandrine Kiberlain, présidente du jury du 44ème Festival du cinéma américain de Deauville, en compagnie de l’actrice et jurée Sabine Azéma

Deauville est-elle une ville amie des américains ?

Deauville est une ville profondément attachée aux USA. Elle l’a été d’autant plus que ma prédécesseur Anne d’Ornano avait la double nationalité, elle avait été élevée aux USA et était très proche des Américains. Aujourd’hui, j’envoie tous les CM2, chaque année, fleurir des tombes des soldats du Kentucky à Colleville-sur-mer, le grand cimetière qui est sur la colline au-dessus de la mer, pour maintenir ce lien avec les Etats-Unis. Autre lien : nous sommes jumelés avec Lexington, nous avons chaque année trois étudiants américains qui viennent enseigner l’anglais dans notre école maternelle et notre école primaire. Au mois de juin, les enfants de maternelle et de primaire, donnent leur spectacle de fin d’année en chantant des chansons en anglais. Nous avons des accords d’échanges réciproques avec une université dans le Kentucky, nous envoyons certains de nos lycéens pour des séjours linguistiques avec l’Université du Kentucky. Oui, nous entretenons des liens très forts avec les Américains.

L’actrice Sarah Jessica Parker et Philippe Augier

Au Festival du Cinéma Américain, vous avez la chance d’accueillir les plus grandes stars du cinéma américain. Avez-vous des préférences pour certaines ?

Mon dernier coup de cœur, du fait à la fois de sa beauté et de son intelligence, était Cate Blanchett. Bien avant qu’elle ne soit Présidente du jury de Cannes, elle était chez nous, il y a trois ans pour son film « Blue Jasmine ». On a dîné deux fois, l’un à côté de l’autre et c’est comme ça que je peux dire qu’elle est très cultivée et très intelligente. Sa beauté, on peut la voir sur les écrans.

Philippe Augier et l’actrice américaine Cate Blanchett

Et parmi les acteurs, certains sont-ils devenus vos amis ?

L’un de mes souvenirs les plus marquants, c’est d’avoir accueilli à dîner à la maison, en même temps, Francis Ford Coppola et George Lucas ! Avec Coppola, nous n’avons pas beaucoup évoqué le cinéma, nous avons plutôt parlé de vin, parce qu’il a des vignes en Californie. J’ai dîné aussi avec Harrison Ford, avec Sydney Pollack qui est un type génial ! Souvent des liens se créent avec le jury.

Madame et Monsieur Augier, Jamie McCourt, Ambassadeur des Etats-Unis en France et Laurent Fiscus, Préfet du Calvados

Vous occupez-vous du Festival du Cinéma Américain ?

Pas directement, le festival appartient à la ville de Deauville, qui délègue l’organisation à notre palais des congrès, lequel palais des congrès a un contrat avec Le Public Système, qui a un département cinéma dirigé par Bruno Barde, et c’est eux, sur le plan artistique, qui organisent le festival. Je me rends au festival tous les soirs (je ne peux pas y aller dans la journée parce que c’est la rentrée et que je travaille) pour recevoir nos invités. A l’ouverture du festival, nous recevons l’ambassadeur ou l’ambassadrice des Etats-Unis. J’aime l’effervescence du festival parce que cela fait partie de la vie de Deauville et de son image, et je fais ce qu’il faut pour. J’avoue que c’est particulièrement agréable et intéressant de côtoyer des grandes vedettes, de rencontrer des réalisateurs, des acteurs, des cinéphiles.

Les planches de Deauville

Deauville n’en oublie pas pour autant les causes humanitaires, elle qui organise toute l’année des événements au profit d’associations caritatives…

Oui, énormément de dîners caritatifs se déroulent à Deauville, certains internes à la ville comme la Croix-Rouge locale, le CCAS, (le comité communal d’action sociale qui finance les aides aux personnes en difficulté), d’autres organisés par des associations deauvillaises ou non, comme le gala de Just Word International qui s’occupe d’enfants en Afrique, ou durant plus de dix ans, le dîner de Care France. Nous avons aussi nos clubs services Rotary et Lion’s qui sont très actifs…

On ne peut évoquer Deauville sans parler des magnifiques ventes de Yearlings, réputées dans le monde. Le yearling est un poulain ?

Le yearling est un cheval qui a entre 1 et 2 ans. L’âge des chevaux se calcule selon l’année civile. L’année de leur naissance, ils sont foal (poulain). Au premier janvier suivant leur naissance, ils deviennent yearling jusqu’au premier janvier suivant. Il existe des yearlings de pur-sang anglais, une race fondée en Angleterre. On a aussi les ventes de Yearlings de trotteur qui est une autre race et qui, elles, se déroulent en septembre.

Vente de Yearling à Deauville, août 2018

Depuis des années, vous galvanisez comme personne le marché hippique. Grâce à vous, les enchères flambent, et le chiffre d’affaire s’envole…

Ce fut mon premier métier et mon premier lien avec Deauville. Avant d’être maire, je dirigeais la société qui organisait les ventes de chevaux à Deauville. A l’époque, « L’Agence française de vente de Pur-sang » se trouvait à Paris. Quand j’ai été élu ici, pour mon premier mandat comme maire-adjoint, j’ai transféré tous mes bureaux à Deauville. Lorsque je suis devenu maire de Deauville, j’ai vendu la société (aujourd’hui rebaptisée par mes successeurs « Arqana ») et je me suis retiré. Aujourd’hui, je n’ai plus d’activités dans le milieu hippique mais je continue à vendre un peu à la tribune, aux enchères parce qu’on m’a demandé de rester et que cela m’amuse. C’est une façon de conserver un lien professionnel avec ce monde, et pas seulement un lien mondain. C’est vrai que la grande notoriété de Deauville dans le monde est due, avant tout, au cheval. Deauville est la capitale du cheval. C’est vrai aussi que j’ai fait de cette société qui organise les ventes, la troisième dans le monde, en termes de chiffres d’affaires. Je l’ai développé à l’international et aujourd’hui les cinq continents sont représentés dans ces ventes qui ont lieu chaque année mi-août et ont permis de faire connaître Deauville dans le monde entier. Imaginez, le week-end du 18-19 août à Deauville, vous avez les courses hippiques, les ventes de Yearlings, un concours hippique international top niveau, et le polo. Pas mal non ?

Superbe ! Toute la planète, le Japon, les USA, l’Irlande, l’Angleterre, les Emirats se pressent à ces ventes. Depuis le début de celles-ci, quel a été le cheval le plus cher ?

Le yearling de Pur-sang le plus cher a été vendu 2 millions 600 000 euros. Sinon le cheval le plus cher reste un cheval trotteur, l’acheteur a déboursé 3 millions d’euros pour l’acquérir.

A Deauville, il y a un Cheikh qui a une villa magnifique, une propriété de toute beauté, refaite à l’identique, en front de mer. On dit qu’il ne vient qu’une fois par an, pour les ventes…

Oui, il vient pour les ventes de Yearlings, mais il ne va pas dans sa propriété. Il préfère descendre à l’hôtel, au Normandy, avec toute sa suite. Il s’agit de Cheikh Mohammed Al Maktoum, le premier ministre de Dubaï. Dubaï appartient à la famille Maktoum. Dans la famille dirigeante de Dubaï, il y a plusieurs frères et Cheikh Mohammed est le leader de la famille. Ce n’est pas lui d’ailleurs qui avait repris la villa, c’était son frère aîné qui s’appelait Maktoum Al Maktoum, qui est décédé depuis. Mais la villa est restée dans la famille.

Les Emirats sont-ils les acheteurs les plus importants à ces ventes de Yearlings ?

Cela s’est considérablement diversifié dans la mesure où maintenant les Emirats ont leur propre élevage, ils élèvent leurs propres chevaux, donc ils ont moins besoin d’acheter des yearlings, mais vous avez aujourd’hui des acheteurs australiens, japonais, américains du sud, chinois. Les Chinois commencent à avoir des chevaux de course aussi. Les Français achètent un peu, restent la part la plus importante du chiffre d’affaires, mais n’investissent pas au même niveau que les richissimes moyen-orientaux, japonais ou autres.

Depuis peu, la philosophie s’invite aussi à Deauville. Deauville est devenue la nouvelle cité des philosophes ! Cette année, le philosophe normand Michel Onfray a quitté Caen, pour donner, dans le cadre de son université populaire, un cycle de conférences à Deauville au CID. Etes-vous à l’origine de cette superbe initiative ?

Oui ! Cela s’est passé de la façon suivante : Michel est un ami. Quand il s’est fait « expulser » de l’université de Caen, il y a deux ans et demi maintenant, je lui ai dit, un peu comme une provocation : « Viens faire tes cours à Deauville ! » Il m’a d’abord dit non, d’une part, parce qu’il était très attaché à Caen, et d’autre part, parce que Deauville lui semblait un endroit un peu « curieux » pour dispenser ses cours. L’année suivante, il a donné ses cours à un endroit qui s’appelle « La Fonderie » à Hérouville Saint-Clair, dans la banlieue de Caen. Puis l’année suivante au Zénith de Caen. Tout ça coûtait trop cher, Michel a voulu revenir à l’Université de Caen mais les universitaires ont tout fait pour qu’il ne revienne pas. Donc, là, il m’a appelé en décembre dernier, en 2017, et m’a dit « Ta proposition tient toujours ? ». J’ai répondu « Bien sûr ! », et là j’ai appelé le Palais des Congrès, j’ai dit  « Faites ce qu’il faut pour qu’il puisse s’installer « . Résultat : ces quatorze cours ont connu un succès considérable. Tout le monde se réjouissait d’y assister, y compris ceux qui ne pensaient pas comme Michel Onfray. Ses cours donnaient à réfléchir, suscitaient l’étonnement. Il y a eu 14 cours au premier semestre (du 21 janvier à juillet 2018) et nous repartons à la rentrée, en octobre prochain pour un an (cela dit, je pense que si Michel Onfray a l’opportunité de retourner à Caen, il y retournera, car il y est très attaché). Enfin, pour l’instant, il est chez nous, et tout le monde est ravi. A chaque conférence, il y a plus de mille personnes dans le public !

Soit, presque un tiers de la ville, puisque Deauville compte à peu près 3800 habitants !

Mais il n’y a pas que des Deauvillais, les Caennais viennent, les gens viennent de Lisieux, de partout !

Dans son essai « Décadence », Michel Onfray prédit la fin de la civilisation occidentale. Philippe Muray affirme lui, dans « Festivus Festivus » que « la fin du monde est déjà derrière nous »… Qu’en pensez-vous ?

Vous pouvez considérer que la civilisation est en souffrance avec l’ultralibéralisme, le consumérisme, le nihilisme etc. mais cela fait partie de la civilisation, c’est la civilisation d’aujourd’hui et c’est la nôtre. A vrai dire, la civilisation n’est pas en déclin, elle est en pleine évolution… Il y a un phénomène d’accélération de cette évolution du fait des nouvelles technologies qui font changer notre monde. La civilisation évolue du fait de la mondialisation, de la simplification des transports. Aujourd’hui, les jeunes qui font des études et qui ont un peu d’ouverture d’esprit sont des citoyens du monde. C’est quoi la civilisation au regard d’un citoyen du monde ? C’est le cosmopolitisme. Le monde a vécu de migrations, et chaque fois qu’il y a des migrations, la civilisation évolue parce que les cultures se mélangent, se renouvellent. Je trouve que l’on traite mal du problème de la migration. Ici, j’ai créé, l’année dernière, avec Régis Debray, « Le Collège des Mondes possibles ». Pour l’instant, nous n’avons eu qu’une première cession. La prochaine cession sera en octobre. « Le Collège des Mondes possibles » veut traiter de problèmes fondamentaux du monde sur le temps long. De nos jours, quelle que soit l’importance du problème, on le traite dans l’immédiateté et dans le temps médiatique. Concernant les migrations, les gens n’ont qu’un sujet en tête, c’est Calais. Maintenant, c’est plutôt Ouistreham d’ailleurs ! On traite ce problème à court terme, alors qu’il y a depuis toujours des dizaines de millions de gens sur les routes terrestres et maritimes dans le monde entier. Vous avez les migrations climatiques, les migrations politiques, les migrations économiques. Les migrations sont de toutes natures. Dans quarante ans, l’Afrique comptera deux milliards d’habitants, donc ces gens vont bouger. Vous avez déjà 150 millions de gens déplacés du simple fait du climat. C’est à cette échelle là qu’il faut traiter le problème des migrations. Cela a été notre premier thème. Le prochain, sera le numérique. Qu’est-ce que le numérique va changer dans notre monde ? Sur le plan politique au sens noble du terme, sur le plan du droit.

Les gens aujourd’hui sont en quête de sens, pensez-vous que la philosophie peut les aider à trouver la vérité ?

Bien sûr ! Tout ce qui peut les amener à réfléchir est souhaitable, la philosophie bien sûr, mais aussi la littérature. Parce que c’est à travers la littérature que l’on se construit. A Deauville, il y a un festival du livre, mais il y a aussi une vie littéraire tout au long de l’année. On a un prix littéraire « Livres et Musiques de Deauville » dont le jury est présidé par Jérôme Garcin. Et un « Prix de la ville de Deauville » avec un jury qui n’est composé que d’écrivains ayant une maison dans le coin. Nous avons aussi un « Prix du Public » et un « Prix des Ados », (organisé grâce au financement des espaces culturels Leclerc.) Cette année, 3800 ados ont voté pour le « Prix des Ados » sur la Normandie, avec 65 établissements et lycées, 131 classes (des élèves qui sont en première et en terminale). Quand nous avons remis le prix au CID, sur les 3800 votants, 2000 sont venus. Tous les auteurs nominés étaient là sur la scène, avec leur livre, à expliquer leur démarche. Les ados étaient ravis de participer à ce « Prix des Ados ». Preuve que les jeunes lisent encore… Autre chose que l’on fait à Deauville et qui est complètement atypique, c’est une distribution des prix. Le nombre de bouquins que l’on fait rentrer dans les familles qui n’en ont pas, vous n’avez pas idée ! Accompagné de mes adjoints, je remets les livres aux jeunes, et je leur demande : « Y-a-t-il a des livres chez toi ? ». Beaucoup répondent « ben non, pas énormément ». Donc, tout ce qui peut les inciter à lire est souhaitable… Depuis plus de 20 ans, d’ailleurs, dans chacun de mes dîners, chaque invité reçoit un livre dans son assiette. Quand je le connais, évidemment le livre a un rapport avec lui. Ce petit présent a un triple intérêt : le premier, c’est une attention personnelle à laquelle les gens sont sensibles. Le deuxième, c’est qu’au moment où chacun trouve son bouquin dans son assiette, j’explique pourquoi j’ai choisi ce livre et cela me permet de présenter tout le monde à tout le monde, et troisième intérêt, cela lance la conversation autour de la table, sur des sujets autres que le dernier sondage ou la météo. Cela fait plus de vingt ans que je procède ainsi !

Etes-vous d’accord avec Henry Miller qui estime « qu’ on ne reçoit jamais trop d’amour dans la vie et on en donne jamais assez » ?

Mille fois d’accord ! J’ai rencontré Henry Miller à Big Sur, en 1977, en Californie. J’avais été invité par le gouvernement américain, grâce au programme des « Young leaders ». J’ai passé cinq semaines aux USA en choisissant où je voulais aller, qui je voulais rencontrer, et on organisait mes rencontres. C’était génial ! J’ai aussi rencontré Ronald Reagan qui était gouverneur de Californie.

Philippe Augier, Pierre Barouh et Claude Lelouch

Dans la mémoire collective, Deauville est associée à la ville de l’amour, celle de la rencontre d’un homme et d’une femme, de Jean-Louis Trintignant et d’Anouk Aimé sur les planches. Cette image de Deauville vous plait-elle ?

Elle me plait énormément car elle correspond à la réalité ! Et d’ailleurs, on essaye de valoriser cette image en permanence. Par exemple, en 2010, puisque j’avais fait le pari de faire un événement par jour pour le cent cinquantenaire de la ville de Deauville – et on l’a fait ! –  le jour de la Saint Valentin, avec Claude Lelouch, on a reconstitué le baiser de Jean-Louis Trintignant et d’Anouk Aimé. Mille couples se sont embrassés. J’ai donné le nom d’une petite place de son vivant à Claude Lelouch, sur les planches, à l’endroit même où dans le film, la mustang arrive au petit matin et fait des appels de phare. C’est sur la place Claude Lelouch, que Claude a fait la connaissance de sa dernière femme, ce jour-là ! Deauville est donc bien la ville des amoureux !

Vous êtes un esprit curieux et déterminé, un homme d’action et de conviction qui déteste l’injustice. Mais êtes-vous un homme sentimental ?

Je suis assez sentimental, et très sensible. J’aime les gens, et j’aime être aimé d’eux. Deauville, c’est une petite ville. A l’égard des habitants permanents, je gère cette ville comme une immense famille. Je les connais pratiquement tous, et nous nous occupons de ceux qui en ont besoin. Mais en politique politicienne, l’affect, c’est un handicap. Il faut être dur, cynique. Cynique, c’est tout le contraire de moi…

Dominique Desseigne et Philippe Augier

Enfin, vous concertez-vous avec Dominique Desseigne, le PDG du Groupe Barrière, pour créer des événements sur Deauville ?

Oui, nous travaillons de concert avec Dominique Desseigne. Je l’estime, je l’apprécie, et je l’aime bien parce qu’il est très attaché à Deauville, et qu’il nous soutient vraiment. Nous avons des intérêts communs. Par exemple, c’est le Groupe Barrière qui a cofinancé le CID qui est notre Palais des Congrès. Je ne ferais pas la moitié de ce que je fais si je n’avais pas le Palais des Congrès. Pour le festival de Pâques de musique qui est absolument magnifique, Le Groupe Barrière donne 200 000 euros par an. On essaie sur les événements importants publics comme le Polo, de cofinancer Groupe Barrière et ville. Pour le Festival du Cinéma Américain, le groupe Barrière met 2700 nuitées à disposition du festival, et offre le dîner d’ouverture et le dîner de clôture. C’est un soutien incomparable pour la ville de Deauville.

Orlinski le magnifique

Il est l’artiste français contemporain le plus vendu au monde. Mais il est surtout un immense sculpteur. En quelques années à peine, son œuvre s’est imposée par son audace, son originalité, son inventivité. Quel est le secret de cette victoire ? Un bestiaire à couper le souffle. Des loups blancs, des ours polaires, des gorilles noirs, des crocodiles rouges flashy, des panthères chromées, des lions bleus. Un vestiaire tout aussi éclatant, avec ses perfectos roses, ses jeans argentés, ses stilettos laqués vermillon… Un arc en ciel de couleur pour une fête artistique.

Chez Richard Orlinski, l’ours blanc, le lion doré ou le tigre argenté ne sont pas de simples représentations multicolores mais une présence vivante, palpable, dont on perçoit la chaleur animale. Car Richard Orlinski fait mieux qu’imiter la vie, il la fait naitre sous ses doigts. D’un seul coup, l’animal palpite, vibre, se cabre, rugit. Paradoxalement, c’est en exhibant la violence animale, les crocs effrayants du gorille, les mâchoires acérées des crocodiles, que ces œuvres d’art nous aident à canaliser notre violence humaine, à dominer notre agressivité galopante, à la métamorphoser en douceur et tempérance. Par leur proximité esthétique, ces animaux ont un effet apaisant sur nous. Ils nous obligent à nous réconcilier avec nous-même. Mieux qu’une thérapie, c’est le triomphe de la beauté, de l’harmonie, de l’amour sur nous. Pour ce faire, Richard Orlinski n’a pas besoin de civiliser ses animaux, lesquels « sont plus humains que les humains ». Plus sages aussi. Il les a simplement corrigés à son image. « Voir le monde comme je suis, non comme il est » disait Eluard…

Dès lors, rien de plus beau que cette sculpture monumentale de 6 mètres de haut, campée sur les hauteurs de Val d’Isère, qui flirte avec les nuées. A la verticale, dressé vers le ciel, un ours polaire, immaculé, les pattes lancées vers l’azur en une sublime assomption, en une tendre accolade, nous invite à le rejoindre. Est-ce pour nous étreindre ? La sculpture s’élève, s’accorde, s’encorde à la structure cosmique, aux glaciers, aux cimes, à la montagne magique, au ciel azuréen. La lumière ruisselle sur sa chair transparente. C’est la pesanteur et la grâce. L’immobilité et le dynamisme. Eblouissement.

L’artiste que nous avons rencontré est à la hauteur de ses magnifiques sculptures. Simple, direct, adorable; la marque des grands. D’une belle supériorité morale, généreux, altruiste. On tombe instantanément sous le charme de son optimisme contagieux, comme on tombe immédiatement sous le charme de ses sculptures.

Rencontre avec un artiste au grand cœur.

En quelques années, vous avez réussi l’exploit de devenir l’artiste français contemporain le plus côté au monde. Vos œuvres sont présentes dans plus de 90 galeries aux quatre coins de la planète. L’enfant de quatre ans que vous étiez, qui modelait de petites figurines, serait-il fier de l’adulte que vous êtes devenu ?

Peut-être ! Je ne sais pas… Il faudrait lui demander ! Malheureusement, il n’est pas là !

Il est peut-être encore en vous…

Faut que je lui téléphone ou que je me connecte à lui… Plus sérieusement ! Je ne sais pas s’il ressentirait de la fierté mais en tout cas, cela ressemble à une espèce d’accomplissement.

Vous attendiez-vous à un tel avenir ?

Pas du tout !

C’est une heureuse surprise alors ?

Non, ce n’est pas une surprise. Je m’attendais à quelque chose parce que j’avais des ambitions. Effectivement après, il faut encore les réaliser…

Il y a quelque chose de très juvénile qui transparaît dans vos sculptures, juvénile au bon sens du terme. Comme si vous aviez gardé une âme pure, intacte, une âme d’enfant. Vos sculptures ressemblent à des cocottes en papier, des pliages monumentaux. Est-ce pour cette raison que les enfants adorent votre œuvre ?

Effectivement, certaines oeuvres ressemblent à des origamis. Mais je crois surtout que c’est le thème animalier qui plait aux enfants, l’émotion immédiate qu’ils éprouvent en présence de ces animaux.

A l’occasion de son 25ème anniversaire, le parc Disneyland Paris a fait appel à vous pour revisiter son Mickey. Vous avez donné vie à un Mickey magicien, bleu, de toute beauté. Ce privilège rare, est-ce une reconnaissance pour vous ?

Oui, c’est une vraie reconnaissance. C’est aussi, quelque part, rentrer dans l’histoire ! De savoir que mes enfants, mes petits-enfants, les générations futures pourront acquérir une œuvre revisitée par moi, c’est pour moi un honneur. De plus, Disney m’apporte quelque chose d’assez unique puisqu’il me permet de démocratiser l’art, de le rendre accessible à tous. Je suis un artiste populaire au bon sens du terme. L’idée, c’est de parler à tout le monde. A partir du mois de juillet 2017, ces petites figurines de Mickey magicien seront en vente à quelques dizaines d’euros (ndlr, 49 euros). Aujourd’hui, vu la qualité de l’œuvre, j’aurais été incapable de réaliser des sculptures à ce prix-là, cela coûterait beaucoup plus cher, et là Disney me donne la possibilité de réaliser mon rêve : partager avec le plus grand nombre. C’est vraiment superbe !

Ce Mickey magicien se décline-t-il en plusieurs couleurs ?

Il va se décliner aussi en chromé avec l’étoile bleu. Bleu et argent, c’était les couleurs du 25ème anniversaire du Parc Disneyland Paris. Mais on va probablement le faire dans d’autres couleurs…

Le monde de l’art français, les critiques d’art apprécient-ils votre œuvre ? Ou la boudent-ils au motif que vous êtes médiatique, célèbre, apprécié et jet set ?

Il y a une frange, une intelligentsia qui boude effectivement mes œuvres. Un petit milieu de gens bien-pensants qui croient faire le monde de l’art. Qui s’autorisent même des critiques très acerbes à l’égard de mes sculptures. D’une part, parce que je n’ai pas suivi le cursus artistique classique, d’autre part, parce que je dérange, que je n’ai pas eu besoin d’eux, que j’ai du succès, que je refuse les étiquettes. D’ailleurs, ce genre de comportement, c’est très français ! Dans les autres pays, je ne rencontre pas ce problème…

En réalité, vous avez d’abord été reconnu par les Américains avant d’être reconnu par les Français ?

Tout à fait ! Il y a un French bashing en France. Il faut savoir que dans l’hexagone, on a du mal à reconnaître nos artistes. Il y avait dernièrement un article au Sénat qui évoquait le peu de présence des artistes français à la FIAC. Imaginez, pas un seul artiste français n’a exposé sur les Champs- Elysées ! On a fait appel à Botero, à des chinois, des japonais, mais il n’y a jamais eu de français. En France, il y a un certain snobisme, on préfère importer des artistes de Russie, d’Inde, de tous les autres continents. En revanche, quand vous allez aux Etats-Unis, vous découvrez qu’eux sont très chauvins, très protectionnistes. Les chinois sont très protectionnistes aussi, ils défendent vraiment leurs artistes. Nous, on ne défend pas nos artistes…

Donc, les productions artistiques françaises ne sont pas valorisées par la France …

Pas tellement ! Quelques-unes ont ce privilège mais le monde institutionnel de l’art choisit vraiment ses artistes. Mais bon, depuis deux ans, le Ministère de la Culture commence à me reconnaitre. Ils ont même envoyé quelques tweets très élogieux à mon égard au moment où je faisais ma grande exposition à Courchevel, ce qui était une reconnaissance. Mais cette reconnaissance, j’aurai été content de l’avoir bien avant ! Enfin, c’est quand même arrivé !

Est-ce de la jalousie ?

Je ne sais pas car c’est un sentiment qui m’est inconnu. Quand je vois quelqu’un qui réussit, cela me motive et m’inspire. De toute façon, je ne fais pas grand cas de tout ça, j’avance, c’est tout. Je fais mon chemin…

© Francis Poirot

A vos débuts, à 38 ans, lorsque vous vous êtes lancé dans cette aventure artistique, muni de votre seule détermination et de votre talent, vous ne vous êtes jamais découragé ?

Non, parce que c’était un hobby. A la base, je ne faisais pas ça pour le montrer ni pour gagner ma vie. En fait, j’ai d’abord eu la chance d’avoir plusieurs expériences professionnelles, j’ai eu plusieurs vies, cette maturité m’a donné une idée des codes et du chemin à suivre. Quand après des mois de travail, j’ai voulu exposer ma première œuvre, effectivement, certaines personnes ont cherché à me décourager. Très rapidement quand même, puisque j’avais dans ma tête une espèce de plan et que je savais où je voulais aller, j’ai rencontré l’adhésion du public. Cela a marché très vite !

Comment se fait-il que rien ne vous résiste ?

On voit toujours la face émergée de l’iceberg ! On ne voit pas tout le travail qu’il y a derrière, toutes les contrariétés, les déceptions. Derrière tout ça, il y a une implication très importante. Il y a aussi une équipe solidaire. C’est un travail d’équipe, ce n’est pas un travail solitaire.

En 2006, la première pièce que vous présentez au public, est un crocodile en résine rouge « Born Wild ». Ce « Born Wild » (inspiré du « Livre de la Jungle » que vous affectionniez enfant) est un bestiaire d’animaux sauvages, fiers, conquérants. Vos sculptures interrogent-elles nos peurs concernant nos pulsions sauvages, instinctives ?

Mon message est le suivant : j’ai exacerbé la violence, l’animalité qui est en eux. Ils ont toujours la gueule ouverte, les dents acérées, les mâchoires prêtent à mordre. Ce sont plutôt des animaux féroces que j’ai représenté. Mais cette férocité, cette violence, les animaux l’utilisent à des fins utiles parce qu’ils tuent pour se nourrir. Ils tuent par nécessité. Nous, nous faisons des guerres… L’espèce humaine se pense beaucoup plus intelligente que les animaux parce qu’elle exerce une sorte de domination sur eux, alors que finalement elle a beaucoup à apprendre des animaux. Les animaux tuent pour obéir au cycle de la vie et c’est un cercle vertueux, alors que nous, malheureusement, sommes dans un cercle vicieux. Cela dit, j’ai aussi réinterprété complètement l’animal. Je change, je joue avec ses formes. Je corrige la nature à mon image…

Est-ce à dire que les animaux sont plus sages que nous ?

Ils sont plus humains que les humains…

Dans lequel de ces animaux, vous retrouvez-vous le plus ? Le loup épris de liberté qui échappe au contrôle de l’homme, le gorille invincible, le tigre prédateur ?

Le gorille ! En réalité, c’est celui qui se rapproche le plus de l’homme, ne serait-ce que dans la manière de se tenir ! A part les poils, évidemment ! Je ne sais si l’homme descend du singe mais de toute évidence, il y a une vraie similitude !

Vos gorilles sont souvent amoureux ! Dans votre single « Heartbeat », le gorille géant fond littéralement devant la chanteuse. On entend les battements de son cœur amoureux…

Comme dans King Kong, c’est un singe au grand cœur. Il est plus sage que l’homme. Il défend sa belle. Il a beaucoup de vertu ce King Kong ! Ou alors beaucoup de défauts, le défaut d’aimer, de vouloir le bien de l’autre…

En 2007, Dominique Desseigne, le PDG du Groupe Barrière, vous offre d’exposer vos œuvres à l’hôtel Normandy en plein festival du cinéma américain de Deauville. L’acteur Andy Garcia flashe aussitôt sur l’un de vos crocodiles et vous l’achète. C’est le début de la gloire…

C’est une anecdote assez amusante. A l’époque, je n’étais pas très connu, mais nous avions fait une belle exposition sur tout le festival. On était en plein vernissage au Normandy et des gens du staff de Dominique viennent vers moi en s’exclamant : « Monsieur Orlinski, il faut absolument venir maintenant ! Andy Garcia veut acheter vos œuvres ! » Pour eux, cela avait l’air d’être un grand événement ! Moi, je ne me rendais pas compte de l’importance de la chose. J’ai donc accepté. On a traversé la rue avec une cohorte de gardes du corps. Andy Garcia était à l’hôtel Royal et le vernissage avait lieu au Normandy. Il y a quelques centaines de mètres entre les deux hôtels. On arrive en bas du Royal. Là, on téléphone à sa chambre. Et on nous répond, Monsieur Garcia s’est endormi ! Il s’est couché très tard ! Le directeur de l’hôtel avait l’air navré et répétait qu’on ne pouvait rien faire. Mais, je n’avais pas l’intention de revenir, alors j’ai dit : « Vous transmettrez que l’artiste s’en va ! De toute façon, il ne reviendra pas ! Il n’a pas que ça à faire ! » Une assistante de Dominique a été très dynamique et ne s’est pas laissée démonter. Deux secondes après, finalement, on a appris que c’était bon ! On est monté là-haut, Andy Garcia était en robe de chambre. En pyjama, devant tout le staff de l’hôtel, là à attendre dans le couloir ! Il m’a fait entrer dans sa suite et on a sympathisé tout de suite. J’avais l’impression qu’on était amis depuis toujours, qu’on s’était quitté la veille. On est resté deux-trois heures à discuter et le lendemain ça a fait « La Une » des journaux locaux ! On a noué une relation très vite. Les américains sont si simples, conviviaux et faciles !

C’était le début de la gloire…

Oui, même si je ne m’en rendais pas compte au début. Même aujourd’hui, j’ai toujours l’impression qu’on en est au début…

Ce succès à Deauville vous a donné l’idée d’exposer vos sculptures dans les lieux fréquentés par les stars et la jet set. Vous installez alors vos gorilles géants sur la Croisette à Cannes…

C’est vrai en partie… mais pas seulement ! C’est ce que relatent les reportages à la télévision car les journalistes aiment bien insister sur le côté spectaculaire des événements, mais si je n’exposais que dans les lieux fréquentés par les stars, je ne vivrais pas aujourd’hui ! Moi, je parle au plus grand nombre. Et puis le terme de jet set me semble un peu démodé. Il correspondait à une époque. Il a perdu son sens aujourd’hui. Il y a tellement de mixité, de monde qui se mélange. Ce n’est plus le Saint-Tropez d’il y a 20 ans où on venait regarder les vedettes. A l’ère d’Internet, le monde a beaucoup évolué.

Vous faites aussi des expositions à ciel ouvert, comme ce sublime ours blanc que vous campez sur les hauteurs de Val d’Isère, au sommet de la montagne. Mais aussi des expositions dans les rues de Paris, comme au Village Royal. Où pourrons-nous croiser vos prochains bébés ?

J’expose en ce moment à Saulieu, avec François Pompon, qui est l’un des plus grands sculpteurs animaliers du 20ème siècle. Le Musée de Saulieu organise une exposition intitulée « Le Choc des Titans ». Ce sculpteur a fait un ours polaire qui est très emblématique. Donc, on a mis mon ours polaire avec le sien ! C’est une rétrospective tout à fait intéressante. Sinon, effectivement, j’ai exposé l’année dernière au Village Royal à Paris, c’était une très belle exposition. Nous allons sûrement renouveler l’opération en septembre prochain d’ailleurs. Mes sculptures sont aussi exposées en ce moment et pour plusieurs mois dans les rues de Montélimar et dans le musée d’art contemporain de la ville. Aujourd’hui, je veux faire plaisir au public. Mon maître-mot, c’est le partage !

© Francis Poirot

En 2014, vous vendez une œuvre pour 15 millions d’euros. Il s’agit d’un Pin-up jaillissant de la bouche d’un crocodile en or. Cette nouvelle Vénus ne sort pas des eaux mais des mâchoires acérées d’un crocodile. Est-ce à dire que le monde contemporain est particulièrement cruel pour la femme, que l’homme « est un loup » pour la femme, que c’en est fini de l’amour courtois ?

En réalité, cette œuvre est assez étonnante parce qu’on peut l’interpréter de plusieurs façons. Je ne veux pas insuffler une interprétation unique. J’aime bien l’idée que les gens l’interprètent comme ils en ont envie. J’aime cette liberté. La Pin-up peut sortir du crocodile mais elle peut y rentrer aussi ! On ne sait pas dans quel sens cela se passe. Est-ce que justement, elle en sort pour s’échapper, pour se désaliéner, pour sortir de l’emprise ?

Oui, mais le crocodile est un prédateur vorace, cela signifie que la femme est menacée, qu’elle est une proie…

Malheureusement, de tout temps, la femme l’a été. Les femmes sont en butte au sexisme, à la violence conjugale, aux agressions etc. C’est pour cette raison que je soutiens beaucoup d’associations qui défendent les conditions de la femme dans le monde, comme l’association Womanity.

J’insiste ! Mais si la femme rentre dans le crocodile, celui-ci la dévore aussi !

Je n’y ai pas pensé au moment de réaliser cette sculpture ! J’éprouve une envie de création immédiate, un élan, mais je ne sais pas forcément pourquoi. Je réalise des choses et je réfléchis après. Ensuite, les observateurs soulignent ou non le manque de relation entre une œuvre et une autre. Or, il y en a toujours une. Pour la bonne raison que ces œuvres sortent toutes de moi ! Mais je n’en suis pas toujours conscient tout de suite.

Lacan disait : « l’art c’est l’inconscient qui parle à l’inconscient »…

C’est ça ! C’est mon inconscient qui me parle. Ce qui explique que c’est parfois bien après que je comprends pourquoi j’ai fait une œuvre…

Simone de Beauvoir soulignait à propos de la femme qu’il n’y avait pas d’autre alternative que « bête de sexe ou bête de somme ». Pensez-vous que la femme contemporaine doit rentrer dans le moule pour plaire ? Ne reste-il donc à nos contemporains que la performance et la compétition, comme l’écrit Michel Houellebecq ?

J’ai beaucoup d’amies qui se livrent à moi et qui me font part des difficultés d’être une femme, aujourd’hui encore. Bien sûr les mentalités évoluent mais pas aussi vite qu’elles ne le devraient. Les diktats physiques par exemple sont aujourd’hui très forts. L’essor de la chirurgie esthétique est révélateur de nos nouveaux canons de beauté et de notre quête perpétuelle de jeunesse. Mais tout ce qui était réservé aux femmes, cette course effrénée vers la perfection, l’homme y participe de plus en plus.

Mais vous, vous soumettez-vous à ces diktats ou les envoyez-vous promener ?

Moi, je suis un esthète, je suis toujours en quête de perfection pour mes œuvres. J’aime qu’une sculpture soit parfaitement finie, aboutie. Bien sûr, quand on est esthète, on apprécie ce qui est beau. De là à dire que c’est un diktat, c’est ridicule. Je pense que l’être humain est composé de pas mal de facettes, il faut savoir aussi être raisonnable et avoir du recul par rapport aux choses. L’excès n’est jamais bon dans rien. Tout cela est valable dans notre société occidentale. Mais en allant dans d’autres sociétés, on découvre vite qu’ils n’ont pas les mêmes codes. Nos codes occidentaux ne sont pas universels.

Vous ne cessez de montrer la cruauté du monde contemporain, un monde très hostile avec des mâchoires de prédateurs, ou sa vacuité, avec une sculpture par exemple symbolisant un pantalon, un jean vide… Ce jean symbolise-t-il la société de consommation, le consumérisme effréné ?

Non ! Le jean est vivant, il est flottant, il est déboutonné. Avec lui, je représente une icône. Comme l’a fait Andy Warhol, mon modèle, à son époque. Le jean, c’était plutôt une façon de représenter la sensualité. D’ailleurs, dans certains pays, je ne peux pas vendre cette sculpture, elle est considérée comme trop sensuelle. A ce propos, on ne sait pas si c’est le pantalon d’un homme ou d’une femme… C’est l’action que je souhaitais représenter, le côté vivant. C’est difficile de représenter un jean vivant ! Et puis le jean a participé à mon histoire, je suis né avec le jean. Nous sommes les enfants du jean. Il a été le pantalon le plus vendu au monde !

Dans votre œuvre, à la violence vous répondez par la douceur; à la destruction, vous opposez la vie; à la férocité, vous répondez par l’amour… D’accord avec ça ?

Complètement !

Vous sculptures sont très graphiques, avec des pliages, des arrêtes, des facettes. Ce miroir à facettes, est-ce pour refléter toutes les facettes de l’être humain ?

Mes sculptures sont taillées à facettes comme un diamant. D’où une certaine brillance, un éclat particulier. Mais ces facettes, c’est aussi un mélange de symboles. Ce subtil cristal nous éclaire sur nous-même…

Ces facettes sont-elles toujours positives ou y a-t-il des faces cachées ?

Non, je suis quelqu’un de très positif même quand j’interprète une tête de mort !

Toutes les stars raffolent de vos sculptures. Sharon Stone fut l’une de vos premières admiratrices. Elle possède plusieurs sculptures de vous. Justin Bieber a devant sa piscine deux de vos crocodiles bleu, un petit et un grand. Paul McCartney a une guitare en aluminium de vous…

J’ai aussi parmi mes collectionneurs des stars de l’Est, en Inde, partout. Pas seulement des stars américaines connues des occidentaux ! Mais ce n’est vraiment pas le plus important pour moi, connu ou pas, aisé financièrement ou pas, spécialiste ou néophyte, je veux que celui qui acquiert mes œuvres en éprouve un réel plaisir, de la joie même.

Qu’éprouvez-vous à essaimer ainsi vos sculptures aux quatre coins du monde ?

Je rentre complètement dans le concept de partage. Je ne cherche pas la notoriété ou la reconnaissance pour la reconnaissance. Ce que je veux, c’est pouvoir partager avec le plus grand nombre. Plus je partage, plus je suis content !

Cela vous rend heureux de rendre heureux les gens ?

Exactement ! C’est ce que je donne qui m’intéresse ! La dernière fois, on a remis à un collectionneur une panthère pour un événement. Il m’a pris dans ses bras, il était incroyablement ému… Pareil pour les enfants ou les personnes plus âgées. Dès qu’une émotion passe, j’ai tout gagné !

© Francis Poirot

Vous sculptez la résine mais aussi les notes. Vous avez signé deux singles : « Heartbeat » puis « Paradise », des tubes qui ont fait danser la planète entière. Avez-vous d’autres projets musicaux ?

Oui, j’ai un premier album en préparation, contenant une vingtaine de titres.

Et des spectacles aussi ?

Je travaille à un spectacle interactif pour 2019, dans lequel je ferai participer le public. Ce qui me dérange dans les spectacles actuels, c’est le côté passif. Je préfère que le spectateur se sente sollicité afin de favoriser une communion entre le spectacle et le spectateur. Dans ce futur spectacle, j’aimerais faire partager une expérience multi-sensorielle aux spectateurs-participants. Nous ferons appel aussi à toutes les émotions : musique, théâtre, humour. Ce sera quelque chose d’assez complet et d’assez nouveau. J’ai besoin de faire des choses qui me plaisent à moi aussi. Quand je fais une sculpture, il faut qu’elle puisse être dans mon salon, que j’ai envie de la contempler tous les jours. Quand je vais à un spectacle ou au théâtre, je n’ai pas envie de m’ennuyer. Donc, je vais créer un spectacle, où on sera en même temps spectateur et acteur !

Vous avez sorti aussi un livre !

En mai 2017 chez Michel Lafon : « Richard Orlinski. Pourquoi j’ai cassé les codes. » C’est un livre assez pédagogique qui explique, en toute humilité, mon parcours, les embûches que j’ai pu rencontrer, etc. A chaque fin de chapitre, je donne les codes qui m’ont aidé, en me disant que cela peut servir à d’autres pour aller plus vite, pour éviter de perdre du temps. Il y a pas mal de messages aussi. C’est ma première bio ! Auparavant, j’ai déjà fait des livres, mais c’était des livres d’art…

Des sculptures, des CD, un film au cinéma « Les Effarés » dans lequel vous allez tourner bientôt, une biographie, vous êtes dans une dynamique créatrice incroyable !

On n’a qu’une vie ! Comme disait Moustaki « Nous avons toute la vie pour nous amuser, nous avons toute la mort pour nous reposer ! »

Vous dévorez la vie…

Faut avouer que je n’ai plus vingt ans non plus ! C’est aussi une façon de conjurer la mort…

Vous construisez, édifiez, créez pour détruire la destruction. Pour arrêter la mort ?

C’est très fort chez moi, cette angoisse de la mort depuis que je suis tout petit. C’est ce qui fait que j’ai envie de faire en un an ce que d’autres font en dix ou vingt ans ! Du coup, je cours toujours après le temps. C’est physiquement très éprouvant, c’est beaucoup de stress, mais bon c’est un moteur fabuleux !

Finalement, vous êtes un homme extrêmement sensible…

Oui, c’est sûr, mais je cache beaucoup ma sensibilité. Disons que je donne parfaitement le change. J’ai créé une armure autour de moi pour me protéger. Je n’ai pas le choix. Parfois, ce bouclier se révèle ennuyeux parce qu’il m’empêche de ressentir des émotions. Mais c’est nécessaire parce que des flèches, on en prend dans tous les sens. Quand on a une certaine notoriété, le succès est parfois difficile à gérer.

Quand on est au centre, on est la cible…

Voilà ! Il faut se protéger !

Richard Orlinski, vous semblez tout avoir… Qu’est-ce qui vous manque encore ?

Tout !

Qu’est-ce qui vous fait vibrer ?

La peinture, la sculpture, la musique. Bref, l’art sous toutes ses formes ! C’est aussi tout ce que peut apporter la vie, les enfants. Par ailleurs, je suis très impliqué dans plusieurs causes caritatives. Je fais, par exemple, des ateliers à Garches pour les enfants malades. J’ai animé récemment un atelier artistique où l’on réalise avec les enfants des petits modelages, de la peinture, des dessins. Il y avait là une petite fille extrêmement douée qui produisait à main levée des choses incroyables. Je lui ai dit : « Tiens dans mon prochain bouquin d’art, je publierai ton dessin ! » Je l’avais déjà fait pour les enfants malades de l’hôpital Necker. Donc, le soir je rentre, les médecins et les personnes de l’association me remercient. Soudain, la Présidente de l’association vient vers moi et me dit : « Te rends-tu compte de ce qui s’est passé aujourd’hui ? Je lui rétorque un peu surpris « Non, que s’est-il passé ? », « La petite fille avec qui tu as parlé, elle n’avait jamais parlé auparavant… » J’ai trouvé ça incroyable ! Bien sûr, ce n’est pas grâce à moi, c’est un concours de circonstances, mais c’est à ce moment précis qu’elle s’est exprimée. Pour moi, c’était extrêmement émouvant. Si on fait des choses pour les enfants, ils nous apportent souvent plus que nous ne leur apportons…

Qu’est-ce qui vous rend heureux ?

Ce genre de démonstration, vous voyez, me rend heureux ! Cela remplit, c’est un vrai bonheur…

Richard Orlinski, quelle est votre devise ?

Take the best fuck the rest ! (prendre le meilleur et laisser le reste.)

Enfin, estimez-vous que vous êtes notre Jeff Koons français ?

Non ! Mais j’ai déjà eu cette comparaison. Elle ne me dérange pas d’ailleurs.

C’est une comparaison flatteuse…

C’est drôle ce que vous dites, parce qu’il y a 5 ans, il a un critique d’art qui a écrit un article très virulent, très destructeur au sujet de l’art contemporain et surtout des artistes contemporains, et j’étais dans le lot ! Il faisait un parallèle entre le Balloon Dog de Jeff Koons et le Born Wild d’Orlinski, or cette comparaison m’a fait plaisir parce qu’alors je n’avais pas la notoriété que j’ai aujourd’hui. Le journaliste me mettait au niveau de Jeff Koons. Je me suis dit tiens si je suis considéré comme Jeff Koons, du coup c’était très positif pour moi. Cela ne me dérange pas du tout d’ailleurs, on n’a pas la même vision, mais je trouve que ce qu’il fait est intéressant. Il assume ce qu’il fait, et j’aime beaucoup sa démarche. Moi, de la même façon, j’assume de ne pas faire toutes mes sculptures, la plupart de mes sculptures sont faites par mes équipes, je n’ai aucun problème avec ça. A l’époque, c’est déjà ce que l’on faisait. Les gens ne le savent pas mais Rodin faisait couler ses bronzes par ses collaborateurs. Aujourd’hui, je fais intervenir dix corps de métiers différents, presque cent cinquante personnes, des fondeurs, des mouleurs, des soudeurs, des polisseurs, des peintres, des menuisiers, des marbriers etc., et j’assume. Et Koons aussi assume ça. On le voit à son atelier en costume d’hommes d’affaires. Mais on s’en fiche de son apparence, l’important c’est le message qui est derrière. On aime ou on n’aime pas mais ce qui compte c’est l’œuvre. Peu importe comment l’artiste travaille.

Du 8 février au 9 avril 2017, on pouvait gagner une de vos merveilleuses sculptures en participant à un concours de photos à Courchevel. Quand recommencez-vous cette incroyable dotation ?

Très régulièrement, je fais ce genre d’opération parce que je veux que l’art soit accessible ! Je fais des concours, du dumping sur des œuvres, je les vends moins chères que leur prix de revient. Un jour, je suis passé chez Cauet, dans une grande radio, où j’ai proposé des œuvres. Et à ma grande surprise, j’ai découvert que les jeunes étaient très intéressés. Je pensais que ce qui les passionnait c’était la musique, c’est faux. Ils étaient aussi très réceptifs à la sculpture. J’ai même eu des demandes sur mon site. Certains m’écrivaient pour me dire qu’ils aimeraient bien avoir des oeuvres de moi ! Donc, derrière ça, j’ai lancé des petits événements, des concours etc. J’ai même fait des concours de Pokémon. J’essaye d’être dans l’actualité, de toucher, de parler à tout le monde, du plus petit au plus grand.

Vous êtes un véritable bienfaiteur !

Non ! J’essaye simplement de redistribuer !

Paru le 24 mai 2017, livre de Richard Orlinski : « Pourquoi j’ai cassé les codes » aux éditions Michel Lafon.

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L’Enchanteur du Bristol

Eric Frechon, le Chef triplement étoilé du Bristol

Sa cuisine est époustouflante. Il est l’un des meilleurs cuisiniers au monde. Un modèle pour tous et une source d’inspiration pour les chefs de la jeune génération. Pénétrer dans l’univers gastronomique d’Eric Frechon, c’est s’embarquer pour Cythère. On ne touche plus terre, catapulté jusqu’aux étoiles par l’échelle aromatique, l’alchimie des flaveurs inédites, les sapidités inimitables de ce génie de la cuisine. On adore sa poularde de Bresse transfigurée par un bouquet d’écrevisses, comme des roses pimpantes de la mer qui piqueraient au vif une volaille bien terrestre. On s’enthousiasme pour ses sublimes macaronis farcis, truffe noire, artichaut et foie gras, gratinés au vieux parmesan. On pleure de plaisir devant ce mémorable rouget de roche, émouvant comme un tableau, avalé par une fleur de courgette et farci d’un caviar d’aubergine… A la table 3 étoiles d’Epicure, le corps tout entier est convié au plaisir. Même le cerveau est à la fête. En bouche, on va de surprise en surprise, le palais vibre, s’émerveille au contact de saveurs inoubliables, de tendres textures, et de parfums rares comme si l’excellence d’un plat avait le pouvoir d’affiner nos sensations. De les décupler, de les révéler. C’est la richesse de l’aliment qui en nous donnant son goût « ouvre en nous une nouvelle bouche », une deuxième langue, affirme Michel Serres dans son essai « Les Cinq Sens », soulignant au passage qu’étymologiquement « l’homo sapiens » est l’homme qui sait goûter, qui a le palais délicat. Ce n’est donc pas un hasard, si tous les palais fins se pressent des quatre coins de la planète, pour savourer à la table d’Epicure, ce temple gourmand incontournable, la cuisine hautement poétique de ce magicien, ce maître qu’est Eric Frechon. Un festin de Frechon, c’est la félicité assurée. C’est fulgurance sur fulgurance. C’est tout simplement Eric Frechon…

Qu’est-ce qui a de l’importance pour vous dans la vie ?

Le plaisir, au sens large du terme.

Pour vous la cuisine, c’est le goût des autres ?

Non, c’est mon goût, que je partage !

Avez-vous un souvenir inoubliable en matière d’émotion gustative ?

Oui, les senteurs de la tarte aux pommes de ma maman… Sinon, je garde en mémoire un souvenir assez désagréable : la première fois que j’ai goûté du caviar. Autant maintenant, j’adore parce que c’est un mets que l’on apprend à déguster, c’est le fruit d’une éducation, autant la première fois, je n’ai pas aimé du tout.

Avez-vous déjà goûté chez vos confrères une recette sublime ?

Evidemment ! La première qui me vient à l’esprit, c’est une bécasse absolument incroyable de Ducasse, au Louis XV à Monaco. Ce souvenir remonte à une trentaine d’années.

Vous sentez vous à votre place, chez vous, dans une cuisine ?

Oui, je suis très à l’aise dans mes cuisines, parce que j’aime être en contact avec les jeunes, j’aime cette dynamique et cette passion.

Votre plus grand bonheur professionnel a-t-il été l’obtention du titre de Meilleur Ouvrier de France en 1993 ?

En fait, j’en ai eu deux : il y a d’abord eu le titre de Meilleur Ouvrier de France, un titre personnel puis l’obtention des trois étoiles, qui récompense toute une équipe.

Feuerbach affirmait « L’homme est ce qu’il mange ». Quel est votre rapport à la nourriture ?

Ce sont souvent les cordonniers les plus mal chaussés ! Nous, les cuisiniers, nous goûtons énormément de choses à longueur de journée mais nous avons du mal à faire de vrais repas assis. Donc, notre rapport à la nourriture n’est pas tout à fait normal !

Quelle a été votre plus belle rencontre dans le monde de la cuisine ?

Pour n’en citer qu’une, ce serait Paul Bocuse.

Poularde de Bresse en vessie

De quoi êtes-vous le plus fier ? De votre ascension fulgurante, d’avoir épinglé trois étoiles au firmament du restaurant Epicure ou d’avoir enchanté le palais de milliers de gastronomes ?

Incontestablement, d’avoir enchanté le palais de milliers de gastronomes !

Pensez-vous que l’estomac influe sur le cerveau ?

Lorsqu’on a faim, on éprouve une frustration, il suffit de combler cette faim pour ressentir aussitôt la satisfaction de la satiété, donc une forme de bien-être. Un estomac heureux, c’est un cerveau enclin à l’optimisme. Panse et penser vont de pair ! Ils sont indissociables. Les sensations gustatives réveillent, stimulent l’intellect. La nourriture enseigne des choses à l’homme et renseigne sur l’homme. C’est pour cette raison que ce rapport à la nourriture me semble si important. Brillat-Savarin d’ailleurs ne cessait de répéter : « Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es ».

Le restaurant Epicure

Vous êtes à la tête du restaurant du Bristol : Epicure, du nom du philosophe grec. On confond souvent l’épicurisme avec l’hédonisme, croyant qu’être épicurien, c’est ne songer qu’aux plaisirs, par exemple les plaisirs de la table avec tout ce que cela comporte d’excès. Or, c’est tout le contraire, l’épicurisme est un ascétisme. Dans sa correspondance à un ami, Epicure écrit : « Envoie-moi un petit pot de lait caillé afin que je fasse bombance » Pour Epicure, on peut éprouver un grand plaisir avec un ingrédient tout simple. Le Bristol prône-t-il la même tempérance ?

C’est même notre philosophie ! On peut travailler du caviar, qui est un produit assez noble mais on va lui donner un poireau grillé, qui est quelque chose de très terrien, de très basique dans la cuisine, et ce sera en légume unique. On ne travaille pas que des produits nobles. On fait du radis-beurre, on fait du hareng pommes à l’huile, des choses vraiment toutes simples. C’est à nous, après, de les mettre en scène pour les rendre trois étoiles. On privilégie une extrême simplicité, en préservant et sublimant la quintessence du produit.

Vous êtes un merveilleux dialecticien de la gastronomie. Vous réconciliez l’irréconciliable, vous mariez des saveurs incompatibles, des alliances improbables. Par exemple, beaucoup de vos plats, infiniment originaux, célèbrent les noces de la terre et de la mer comme le foie gras de canard aux huîtres, la poularde de Bresse cuite en vessie aux écrevisses et truffes, le ris de veau aux couteaux, le lapin au poulpe. Cherchez-vous à inventer de nouvelles correspondances entre les ingrédients ?

Je suis né en Normandie, entre terre et mer, cela se ressent dans ma cuisine. C’est vrai que cette dichotomie m’intéresse tout particulièrement parce que ces mélanges surprenants, ces alliages inédits permettent d’innover et de rendre les plats plus originaux. Effectivement, c’est un peu ma patte mais c’est aussi ça le trois étoiles, c’est arriver à marier des choses à priori incompatibles, en mélangeant des ingrédients que d’emblée personne n’aurait eu envie d’associer. La règle du trois étoiles est que pour chaque plat, quand on goûte ce plat, on doit s’en souvenir. Un trois étoiles, c’est un plat de mémoire… Les plats de mémoire passent par l’originalité des plats, par le mariage des goûts, par un visuel surprenant, par la magie d’une saveur inoubliable, par une émotion mémorable.

La poularde de Bresse cuite en vessie, c’est un hommage à « Monsieur Paul » ?

C’est plutôt un hommage à la Mère Brazier, « Monsieur Paul » n’a fait que la réinterpréter à sa manière. Mais ces plats sont tellement représentatifs de la cuisine française qu’il faut garder ces traditions.

On dit que votre « Lièvre à la Royale » est à se damner. La sauce, sublime de bout en bout, est un morceau d’anthologie. Avez-vous fait évoluer cette recette au fil du temps ?

Je dis toujours, j’ai mis trente ans pour faire mon Lièvre à la Royale ! Quand on arrive dans le métier, on apprend à faire des Lièvres à la Royale. Une fois chef, vous réalisez votre premier Lièvre à la Royale que vous tentez d’améliorer d’année en année. Et puis un jour, vous vous dites « là, je l’ai ! » et à partir de là, vous n’y touchez plus !

Depuis combien de temps, n’y touchez-vous plus ?

A peu près quatre-cinq ans !

Est-ce difficile à réaliser comme recette ?

Selon moi, c’est la recette qui représente le mieux la cuisine française et le savoir-faire du cuisinier. Parce qu’il y a le choix du produit, il y a les marinades, il y a des cuissons, il y a des sauces, il y a des farces. C’est-à-dire que toutes ces traditions françaises se retrouvent en un plat. Sans compter la sensibilité du cuisinier. Prenez deux cuisiniers, avec la même recette écrite et les mêmes ingrédients, à l’arrivée, on n’aura pas le même Lièvre. Pour l’un, les os seront plus caramélisés, pour l’autre, la sauce sera plus onctueuse…

Pour un petit dîner chez vous, quel est votre menu préféré ?

Ce serait un bon poulet de ferme rôti. Avec en dessert, une tarte cuite (une tarte aux pommes ou une tarte aux pêches.)

Julien Alvarez, chef pâtissier du Bristol et Eric Frechon

Actuellement, quels sont les desserts à l’honneur sur la carte de l’Epicure ?

Il y a le citron de Menton givré au Limoncello. Comme j’aime bien recréer l’atmosphère des produits, nous donnons vraiment la forme du citron au citron. Julien Alvarez, notre chef pâtissier, a créé aussi un dessert au chocolat « Fève de Cacao », mousseux et croquant à la fois. On fait un lait fumé avec de la vanille, on lui fait un appareil mousseux à base de fève de cacao, avec de la fève de cacao cristallisée. On le déguste à même la cabosse du chocolat.

Dessert « Fève de cacao »

Votre cuisine est intemporelle, elle n’épouse pas les modes mais les saisons. Vous ne cherchez pas à être tendance, vous cherchez juste à être pleinement vous-même. Est-ce pour cette raison que vous êtes devenu le chef le plus à la mode ?

Je ne suis pas le plus à la mode… mais effectivement, je fais une cuisine intemporelle, ça c’est certain ! Je ne n’endors jamais sur ce que je fais, je remets tous les ans tout en question, à part bien sûr quelques recettes incontournables comme La Poularde de Bresse et Le Lièvre à la Royale où je sens que je ne pourrais pas les emmener plus loin, tellement elles sont abouties. Mais sur tout le reste, en effet, ce sont les saisons qui nous font changer les cartes. Si, cette année, on a un très joli plat d’asperges (on les propose avec un sabayon au vin jaune), l’année suivante, on en recrée un nouveau pour essayer de faire encore mieux. Notre cuisine, c’est de l’intemporel qui dure dans le temps.

Un dîner à l’Epicure, c’est de la pure poésie, un rêve devenu réalité, une fête des sens, une expérience inoubliable ?

C’est ce que l’on tente de faire en tout cas, tous les jours et pour chaque personne. Nous sommes ouverts sept jours sur sept, midi et soir. Au total, 100 personnes œuvrent en cuisine, dans notre laboratoire de création, pour satisfaire les clients du restaurant l’Epicure, mais aussi du 114, la brasserie, du café Antonia en terrasse où l’on fait quand même 150 clients l’été, et du room service.

Vous avez de magnifiques mains ! La cuisine, c’est d’abord et avant tout le tactile ?

C’est drôle ce que vous dites… Quand on s’est connu, Clarisse (qui est devenue mon épouse) m’a dit « tes mains sont impressionnantes, je suis tombée amoureuse de tes mains » ! C’est un fait, la cuisine commence par le toucher. Quand on a un produit absolument magique en main, c’est plus que plaisant. On prend un grand soin à le lever, à le travailler, à le déposer dans une assiette. Par ce contact, on transmet de l’amour…

J’ai l’impression que vous avez le goût de l’absolu. Vous flirtez avec la perfection, l’excellence, sans jamais vous contenter du moyen ou du médiocre, comme si vous exigiez toujours davantage. Ce goût de l’absolu engendre le sublime. Etes-vous un perfectionniste ? Visez-vous toujours l’inaccessible ?

Vous m’avez parfaitement décrit ! Je suis un gros travailleur qui a réussi à développer les potentialités, les richesses qu’il portait en lui, grâce au Bristol, parce que dans cette belle maison, j’ai des patrons qui ont eu l’intelligence de me faire confiance, de m’accompagner et de me laisser m’exprimer. Ici on a la meilleure cuisine, la meilleure brigade, les meilleurs produits. Après, il n’y a plus qu’à s’exprimer ! Je suis un homme très heureux et accompli, même si c’est vrai que le désir de perfection rend parfois un peu insatisfait.

Le Bristol

Le Bristol est un sublime hôtel, c’est même l’hôtel favori des clients de Booking.com. Woody Allen a tourné « Midnight in Paris » au Bristol. Il y a séjourné durant plusieurs semaines. Comment est-il ?

Malheureusement, je ne l’ai pas croisé beaucoup, parce que ce sont des gens qui sont difficilement accessibles. De plus, il travaillait énormément. Il ne venait pas dîner au restaurant mais on a fait beaucoup de service en chambre.

Depuis des années, vous êtes célébré partout dans le monde. En 2009, en plus de recevoir le troisième macaron Michelin, vous êtes élu « Chef de l’année ». Dans la foulée et durant trois années consécutives, l’Epicure est élu « Meilleur restaurant d’hôtel au monde ». En 2015, vous êtes élu 7ème sur 100 (aux côtés de Pierre Gagnaire, Paul Bocuse, Alain Ducasse,Thomas Keller, Joan Roca, Michel Bras…) du classement des chefs du monde qui incarnent au mieux les valeurs de la profession et proposent une cuisine incontournable. Qu’est-ce que cela fait d’être l’un des plus grands chefs au monde ?

Honnêtement, je vous avoue que je ne fais pas trop attention à tous ces titres… Bien sûr, je suis très heureux et très fier de les recevoir ,mais je ne m’y attache pas. Je reste très humble là-dessus parce que demain tout peut changer. J’avoue que je ne me laisse pas distraire par ce qui se fait ailleurs, ni à l’extérieur ni même à l’étranger. Je vis tellement en autarcie ici que je fais ma propre cuisine telle que je la ressens, et je ne me laisse pas perturber par toutes ces modes, par cette course effrénée à la nouveauté, aux cuisines exotiques ou aux tendances fluctuantes.

Macaronis façon Eric Frechon

Avez-vous reçu au Bristol des Présidents de la République française ? Quels sont leurs plats préférés ?

Emmanuel Macron n’est pas encore venu… François Hollande est venu en banquet mais jamais au restaurant. Par contre Nicolas Sarkozy adorait mes macaronis (macaronis farcis truffe noire, artichaut et foie gras de canard, gratinés au vieux parmesan). J’aurais presque pu les appeler « Macaronis Nicolas Sarkozy » ! Il en a tellement parlé dans tous les articles de presse que ce macaroni est devenu la Soupe aux truffes VGE de Paul Bocuse !

Vous consacrez beaucoup de temps à transmettre votre passion de la cuisine, à former des apprentis, des stagiaires, des cuisiniers qui deviendront les Grands de demain. Pourquoi cette mission vous tient-elle tant à cœur ?

J’estime que le fait de passer Meilleur Ouvrier de France nous confère des devoirs. On a quelque part un devoir que l’on s’impose à soi-même – ce n’est pas une règle – qui est un devoir de transmission. Il s’agit de préparer les grands de demain, d’assurer la relève. A un moment donné, c’est une belle satisfaction pour nous aussi de voir ces petits grandir. Et puis c’est un peu ma cuisine, mon style, qui perdurera à travers d’autres cuisiniers. Ils garderont un « esprit Frechon » !

Ce sera « L’Ecole d’Epicure » !

Exactement !

Vous êtes à la tête du « Lazare » (un superbe « restaurant bistronomique » installé sur le parvis de la gare Saint Lazare), du « Minipalais » au Grand Palais, et du « Drugstore » Publicis en haut des Champs-Elysées. Vous signez la carte estivale d’un restaurant à Saint-Tropez « La Petite plage ». Vous écrivez des livres de recettes plus alléchantes les unes que les autres, comme « E » de Eric Frechon paru aux éditions Solar, qui composent une magnifique bibliothèque gourmande. Qu’est-ce qui peut encore faire rêver le fabuleux cuisinier que vous êtes ?

Le concours des Meilleurs Ouvriers de France arrive bientôt. Ce concours très exigeant qui récompense l’excellence du savoir-faire français demande des mois de préparation à tous ceux qui souhaitent le passer. On va tout faire pour aider les cuisiniers qui s’y présentent à décrocher ce titre prestigieux. Ce sont de vraies satisfactions pour nous. Après, il y a aussi les plus belles créations que l’on invente au quotidien dans nos cuisines….C’est ça qui nous fait vraiment rêver.

Enfin, avec qui aimeriez-vous dîner ?

Il y a énormément de personnes avec qui j’aimerais dîner ! Par exemple, Clint Eastwood, pour qui j’ai beaucoup d’admiration, j’adore ses films ! J’apprécierais aussi de partager un moment avec Michel Onfray autour d’une table, c’est un homme très intéressant…

Eric Frechon dans sa cuisine

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Yvonne Poncet-Bonissol

 « Le seul devoir d’une mère, c’est d’être heureuse »

Yvonne Poncet-Bonissol

Psychologue clinicienne, psychanalyste réputée, auteur d’essais sur le harcèlement moral dans la famille, la perversion narcissique, les emprises et les addictions, Présidente de l’Association de défense contre le harcèlement moral, Yvonne Poncet-Bonissol est connue du grand public pour ses interventions en qualité d’experte psychologue dans l’émission télévisée « Toute une histoire ». Durant dix ans, elle a fait connaître au public français les rouages de la maltraitance psychologique, de la perversion, de la manipulation, la notion de projection, les mécanismes de défense que les pervers mettent en place pour se protéger. S’inscrivant dans la lignée de Françoise Dolto, qui avait vulgarisé la pédopsychiatrie au meilleur sens du terme, Yvonne Poncet-Bonissol a fait en sorte de rendre la psychologie accessible à tous. Elle a mis ses compétentes professionnelles, sa capacité d’écoute et sa rigueur intellectuelle au service de millions de téléspectateurs, secourant des êtres dont l’estime de soi avait été fragilisée par des personnalités toxiques, les aidant à s’affranchir de situations douloureuses et destructrices. Cette grande psychanalyste profondément bienveillante a fait beaucoup de bien autour d’elle. Depuis des années, elle se bat aussi contre les violences faites aux femmes.

Conversation à bâtons rompus avec une femme merveilleuse.

L’émission « Toute une histoire » présentée Sophie Davant a rencontré un immense succès auprès du public durant dix ans, mais s’est malheureusement arrêtée en juin dernier…

Oui, et c’est dommage. Mais si vous voulez bien avant de commencer notre entretien, j’aimerais rendre hommage à Sophie Davant. Sophie est une femme exceptionnelle. Tout ce qu’on a pu dire sur elle de négatif est très médiocre. J’aime beaucoup la sensibilité de Sophie, son intuition. Et j’ai envie de vous dire que c’est aussi une excellente psy. Elle a un sens de l’autre, un respect de l’autre rare et belle vivacité d’esprit. De plus, elle est belle, elle illumine le plateau…

Dans cette émission « Toute une histoire », vous étiez souvent accompagnée aussi de l’avocat Marc Geiger…

En effet. Avec Marc, nous allons, peut-être, essayer de refaire quelque chose ensemble. C’est un grand professionnel, un homme remarquablement compétent et c’est quelqu’un à qui je veux être fidèle.

Venons-en maintenant à la perversion narcissique dont vous analysez le mode de fonctionnement dans votre essai « Le harcèlement moral dans la famille ». Etes-vous d’accord avec le psychanalyste Jean-Charles Bouchoux qui dit que le pervers narcissique se situe aux frontières de la folie et en réchappe en assujettissant l’autre, pour lui faire porter ses propres symptômes ? 

Oui, la perversion narcissique est une défense contre la psychose. Il m’arrive souvent de parler de psychose blanche, ce sont des êtres qui sont psychotiques, qui n’ont pas le sens de l’autre, qui n’ont pas le sens de l’altérité et qui projettent sur l’autre ce qu’ils sont et qu’ils ne veulent pas être. C’est-à-dire qu’ils fonctionnent sur la culpabilité, la dévalorisation. Quand ils dévalorisent l’autre, c’est d’eux dont ils parlent. Ils ont un rapport en miroir, c’est-à-dire que l’autre est un support de leurs projections. C’est un peu comme si l’autre devenait leur « poubelle », le porteur de tout leur dysfonctionnement. Cette projection est un mécanisme de défense et c’est le propre de la perversion narcissique. Mais cela veut dire aussi que le pervers narcissique est isolé, c’est un autiste de l’affect, un invalide de l’amour. Il est incapable d’aimer et c’est un comédien. Il joue aux sentiments mais il n’en éprouve pas.

Pourquoi certaines personnes entrent-elles dans le jeu des pervers quand ceux-ci discréditent ou salissent à tort les autres ? Ces personnes n’ont-elles pas de sens critique ?

Parce que ces personnes ont une faille narcissique elles-mêmes. Les gens bien construits ne rentrent pas dans le jeu des pervers…

Vous avez commis un superbe essai sur les dépendances affectives et les emprises toxiques. Selon vous, qu’est-ce qui déclenche la dépendance affective ? D’où vient cette insécurité intérieure ? 

Ce sont des êtres qui sont toujours en quête d’amour et qui n’ont pas eu de réponse à leur avidité affective. Ils sont restés suspendus, assoiffés d’amour. Donc ils deviennent dépendants et ils deviennent souvent dépendants d’une forme de maltraitance et de non réponse à leur besoin. On ne devient dépendant que lorsqu’on a eu des besoins que l’on a exprimés et auxquels on n’a pas répondu. Donc, on est toujours en attente d’une satisfaction de quelque chose qui n’arrive jamais. Si vous voulez, on reste toujours en attente comme l’oisillon dans son nid, le bec ouvert. La dépendance c’est une attente jamais comblée.

En ne lui donnant pas son amour, est-ce le parent qui crée cette attente chez l’enfant ?

Oui.

La peur profonde de la solitude est-elle le signe de la dépendance affective ?

Oui ! On ne se supporte pas parce que la vraie solitude c’est une forme de non-vie, on ne supporte pas d’être seul parce qu’on ne supporte pas d’être avec soi-même, d’être avec son image… Donc, l’autre est là pour venir vous gratifier, vous narcissiser.

Est-ce pour cette raison qu’on s’enferme dans le virtuel, qu’on a recours à Internet pour combler cette solitude ? Ne pensez-vous pas, à ce propos, qu’Internet est une offensive pour envahir le territoire psychique ?

C’est en effet très intrusif. C’est subtilement intrusif. Il ne faut pas oublier une chose c’est que le virtuel, la télé est devenue la deuxième nounou des enfants.

Vont-ils faire leur éducation alors ?

Un peu. D’ailleurs, ce qui me trouble en ce moment, c’est qu’il y a de plus en plus d’enfants autistes, des Aspergers. Ce sont des hauts potentiels intellectuels, ils sont sur stimulés, ils ont une mémoire faramineuse. Je pense que si j’ai un nouveau dossier à traiter dans les prochaines années, j’aimerai bien traiter sur l’Asperger.

C’est une psychose ?

En effet, c’est une forme d’autisme. Mais cela va souvent avec des hauts potentiels intellectuels et des hauts potentiels émotionnels.

Parlons maintenant des femmes et des violences faites aux femmes dans une société qui a tendance à occulter cette réalité. Faut-il briser la loi du silence ? Aider les femmes à sortir de la honte et de la culpabilité ?

Il est vrai que la violence est un de mes combats. Contre quoi faut-il se battre ? Tout ce qui est malin, c’est-à-dire le mal. Il faut que le bien triomphe du mal. Le mal au sens diabolique (diabolos signifie diviser). Le pervers divise toujours, il a une dimension diabolique. Quand on a un parent diabolique et pervers, il faut beaucoup de temps pour accéder enfin à un peu de paix. Par exemple, j’ai un patient qui a 55 ans, une très belle situation, qui a réussi brillamment. Il a compris qu’il a perdu énormément d’argent dès qu’il a rencontré une femme qui ressemblait à sa mère. Comme si soudain son argent ne lui était plus dû. Qu’il n’avait pas le droit de le gagner. Je crois que quand on a des parents un peu maltraitants psychologiquement, on peut être résilient, mais on se bat toute sa vie pour accéder enfin à un peu de paix, mais vers 60 ans…

En 2015, 146 femmes sont décédées suite aux violences infligées par leur conjoint. Que peut-on faire contre ce fléau ?

Briser la loi du silence, informer, mettre un terme à la culpabilité, tout ce qui est fait actuellement. Etre dans la prévention. Cette violence ordinaire du quotidien est intolérable et insoutenable.

Estimez-vous que les femmes qui subissent des violences sont plus tolérantes que les autres ?

Par loyauté pour leur famille, parfois elles se taisent…

Certaines ont des parents ou des grands-parents qui ont déjà vécu des violences. Par loyauté familiale, vont-elles jusqu’à les revivre ?

Souvent, il y a une généalogie de victime. Et une généalogie de bourreau. Mais bien sûr qu’on peut sortir de ce schéma. Pour cela, il faut se tourner vers de bons psys, des gens qui vous « boostent », qui vous disent que vous avez le droit de ne pas être victime, le droit d’être heureux. De souligner combien l’autoflagellation n’aboutit pas à grand-chose. Et surtout, on se doit, quand on a des enfants, et je dirai presque que c’est le rôle principal d’une mère, d’être heureuse. C’est son seul devoir…

Estimez-vous que la perversion est le contraire du respect ?

Bien sûr, c’est l’irrespect et l’égocentrisme portés à leur apogée.

Un essai vient de sortir dernièrement intitulé « La fabrique du pervers », Estimez-vous que la société fabrique actuellement des pervers ?

Oui

Selon vous, le monde s’oriente-t-il vers une perversion généralisée ?

J’ose espérer qu’un jour on mettra un terme à ça. Comme disait Malraux, le XXIème siècle sera spirituel ou pas. Soit on verse dans une forme d’échange ou de bonté, soit on verse dans la perversion et dans une forme de matérialisme exacerbé et cela c’est dangereux.

Yvonne Poncet-Bonissol, être adulte est-ce s’accepter, accepter ses limites ou renoncer à sa toute-puissance ?

De toute évidence, c’est renoncer à la toute-puissance, c’est faire preuve d’humilité. C’est accepter la vie au quotidien, c’est la remercier. C’est ça être adulte et puis c’est ne pas avoir peur des épreuves. Parce que bien souvent, on ne se rend pas compte mais on a les épreuves que l’on peut surmonter…

Vous croyez ?

C’est une impression, mais ce n’est pas du tout de la psychologie, c’est de l’expérience, comme une intuition, en tout cas, cette intuition m’a souvent portée, disons que cela m’a fait taire les angoisses que chacun peut avoir, dont l’angoisse de la mort, de la maladie, et je me dis toujours cette phrase « on a souvent que les épreuves que l’on peut supporter »…

Est-ce l’inconscient qui nous inflige ces épreuves pour nous apprendre à vivre ?

Oui, pour nous apprendre à vivre…

Mais pourrait-il aller jusqu’à nous faire mourir pour nous apprendre à vivre ? Par exemple, dans les cas de cancers, de maladies inopérables…

Dans tous les témoignages que j’ai pu avoir à travers cette émission de « Toute une histoire » depuis 10 ans, ce qui correspond donc à un nombre incalculable de gens, je trouve que bien souvent après la maladie, le handicap, les cancers, les personnes sont différentes. Avoir frôlé la mort, cela donne un sens à leur vie. C’est fréquent. Les personnes disent souvent cette phrase : « le cancer m’a sauvé », « ma souffrance m’a transformé » « on m’a donné une deuxième chance », « je vois la vie différemment » « j’ai tout quitté parce que maintenant, je veux vivre ». C’est ce que je vous disais tout à l’heure, c’est ce principe d’individuation où il faut absolument se délester de ce que l’on vous a demandé d’être et d’être ou de devenir ce que vous êtes.

D’advenir enfin à soi-même ?

D’accoucher de soi-même comme disait Socrate.

Mais il faut une vie pour ça… Au moment où on a acquis tout ça, c’est déjà la mort…

Oui, il faut une vie… Mais on l’acquiert jamais vraiment parce qu’on ne s’autorise pas totalement à l’avoir. C’est vrai que si on l’acquiert totalement, eh bien qu’est-ce qu’il nous reste, un grand vide… donc vaut mieux pas. Il faut toujours être en recherche ! Regardez Victor Hugo, à 83 ans, une semaine avant de mourir, il avait encore des rapports sexuels, jusqu’au bout, il y a cru… Chacun d’entre nous n’a pas la notion de la mort, l’inconscient nous protège de ça. Il n’a pas la notion du temps. C’est tellement génial que l’on se demande si parfois l’inconscient n’a pas été fabriqué d’une manière quasiment magique et cela ça fait partie d’un secret de la vie… La psychologie et la psychanalyse n’expliquent pas tout. Il y a aussi la vie et ses secrets…

Nos peurs sont-elles nos plus grandes ennemies ? La peur est-ce le contraire de la liberté ?

Oui. La phobie est un enfermement. Si on considère que la peur s’inscrit dans la phobie, et se matérialise par des phobies, par des anxiétés, c’est vrai que c’est le contraire de la liberté parce que ce qui nous prive de liberté, nos angoisses, nos peurs, nos verrous intérieurs, nos craintes, tout cela fait que l’on ne va pas de l’avant. Lorsque l’on a des peurs, on n’ose pas. Or, il faut oser la vie.

Ces peurs viennent-elles de l’enfance ?

Elles viennent de l’intérieur. C’est plurifactoriel. Très souvent ce sont des peurs projetés par nos parents.

Ce que ce que l’on appelle le destin, la fatalité ne serait-il pas plutôt l’œuvre de l’inconscient ?

C’est intéressant ce que vous dites ! Je pense que l’inconscient nous guide, nous mène par le bout du nez ! Et pas seulement notre inconscient individuel mais l’inconscient collectif qui lui aussi joue un rôle très important. Et l’inconscient transgénérationnel. C’est-à-dire que quand quelque chose n’a pas été réglé, eh bien la patate chaude est donnée, transmise à l’autre génération. Par exemple, une de mes patientes ne veut pas faire le don d’ovocytes alors qu’elle veut absolument un enfant. Parce qu’elle a fait beaucoup de recherches sur la mémoire cellulaire, parce qu’elle considère qu’il y a aussi une fracture transgénérationnelle, ne serait-ce que dans le don d’ovocytes, C’est symbolique, le don. A travers son analyse, on va à la rencontre de son histoire. Quant à moi, j’ai vu dans mon histoire, disons lorsque j’ai fait le bilan de mon parcours, que j’avais rassemblé toutes les choses qui étaient restées un peu inachevées…

Vous avez refait le puzzle ?

Oui, j’ai refait le puzzle. Mes arrières grands-parents étaient des hommes d’armés très bons, toujours en combat. J’ai fait un combat de mon Association. Ensuite ma mère guérissait avec les plantes. J’ai travaillé un peu dans des laboratoires de phyto, presque à mon insu. Si je suis devenue psy, c’était pour mettre un terme peut-être à ce côté qui me faisait peur, ce côté invisible, cette lecture clairvoyante qu’ont les Médiums et qu’avait ma mère. Adolescente, cela me faisait très peur et j’ai voulu contrer ça d’une façon scientifique et je suis devenu psy. Enfin, un de mes grands-pères était écrivain publique, et je suis devenu écrivain !

Mais si l’inconscient nous guide, cela signifie qu’il n’y a plus de libre arbitre ? Cela veut dire que nous sommes déterminés par notre inconscient, que nos choix affectifs sont déterminés par lui, que nous ne sommes pas vraiment libres… Qu’on est mû par quelque chose qu’on ne contrôle pas…

J’ai peut-être été porté par quelque chose en effet, mais j’avais le choix de le faire ou de ne pas le faire. On a toujours la liberté d’accueillir les choses…

L’inconscient, cela peut être un ami, mais cela peut-être un ennemi aussi…

J’ai fait de mon Inconscient mon ami…

Comment fait-on pour faire de son inconscient son ami ?

D’abord, je suis à mon écoute. A l’écoute de ce que les autres me disent. A l’écoute des choix que j’ai faits. A l’écoute de la répétition.

Pour éviter la compulsion de répétition (la répétition morbide de situations douloureuses), que faut-il faire ?

Il faut un jour s’arrêter et se demander : pourquoi je répète tout le temps ? Et avoir le courage d’aller à la recherche de soi. Et s’affronter…

Oui, mais il y a des violences familiales comme le suicide d’ancêtres qui s’inscrivent à notre insu en nous…

Oui, et il faut faire très attention à cela. Les suicides dans une famille s’inscrivent en effet. Vous savez, je crois que les gens devraient prendre conscience que lorsqu’ils divorcent, cela s’inscrit aussi d’une manière transgénérationnelle…

La société permissive actuelle fait tout pourtant pour nous faire croire que ce n’est rien du tout de divorcer…

Je me bats contre cela. J’ai mis beaucoup de temps pour avoir ma fille, j’ai fait beaucoup de traitements. Dans mon couple, j’ai parfois été humilié par mon mari puis j’ai repris le dessus…

Est-ce pour cette raison que vous avez créé votre Association de défense contre le harcèlement ?

Oui, c’est pour cela… Mon mari a demandé le divorce, et j’ai refusé. Personne ne comprend mon choix. Parce que je ne veux pas que ce soit inscrit dans l’histoire de ma fille. Je me suis battue pour ne pas divorcer. J’ai repris le dessus sur le mal. Et maintenant, je n’ai que des choses merveilleuses qui m’arrivent…

Oui, mais vous êtes extrêmement bien construite ! Avouez qu’il y a quand même un déterminisme plus prégnant pour certains que pour d’autres. Parce qu’il y a quand même des familles plus abîmées que d’autres…

Oui, mais l’important, c’est l’énergie de base que l’on vous a donné, c’est la pulsion de vie. Parfois quand vous n’avez pas été désiré, l’enfant est dans une pulsion de mort et d’autodestruction et il a tendance à s’auto-flageller.

N’avez-vous pas l’impression que la société occidentale est actuellement plus dans la pulsion de mort que dans la pulsion de vie ?

Oui, et on est aussi dans la crainte, avec tout ce qui nous arrive. Paradoxalement, on a eu des guerres qui étaient certainement plus meurtrières que ce que l’on vit actuellement. Néanmoins ce qui est meurtrier c’est la solitude affective des gens qui grandit.

Avec les sites virtuels qui se multiplient…

On ne touche pas au corps, on ne prend pas le risque. On fuit l’autre.

Nous sommes aussi dans une société très narcissique…

Il y a ceux qui sont de plus en plus dans la lumière, qui sont dans une quête spirituelle et les êtres narcissiques, les prédateurs qui sont dans la quête matérielle. D’un point de vue économique, ces derniers veulent de l’argent et considèrent que le pouvoir comme l’argent leur permettent de tout contrôler. Ils se servent de l’argent comme élément de domination.

Etes-vous d’accord avec le philosophe Bernard Sichère qui dit que « la haine de l’autre va avec la méconnaissance de soi » ?

Oui, on hait en l’autre ce qu’on est soi-même et qu’on ne veut pas voir… La haine de l’autre c’est souvent la haine de soi… Il faut parfois choisir entre haïr, juger et aimer.

Se connaître soi-même, est-ce le travail de toute une vie ?

C’est un travail au quotidien et c’est le travail de toute une vie. Ce qui peut être paniquant pour certains, c’est qu’à un moment donné, on se rend compte que l’on ne sait plus rien. Socrate disait « Je sais que je ne sais pas ». En vieillissant, et je peux presque le dire, à mon âge, j’ai l’impression de quitter des théories, de quitter beaucoup de choses, d’avoir une forme d’humilité et je vais beaucoup plus au cœur de l’autre parce que je ne suis plus envahie par des principes, des théories, des dogmes.

Aldo Naouri affirme dans son essai « Qu’est-ce qu’éduquer son enfant ? » qu’auparavant les parents disaient à leurs enfants « dans la vie, on ne peut pas tout avoir » tandis que maintenant on leur dit « non seulement tu peux tout avoir mais tu as droit à tout ». Pensez-vous comme Aldo Naouri que les interdits, la frustration sont nécessaires à l’évolution de l’enfant ?

Oui, les interdits sont nécessaires mais pas n’importe quand et à n’importe quel moment. Je crois que ce qui est important c’est d’apprendre à l’enfant le manque. Parce que c’est le manque qui crée le désir et que des enfants trop comblés sont des enfants sans désir. Donc, cela crée une dimension très narcissique. On les met dans une posture de toute puissance. Je crois qu’il faut essayer de leur dire non et c’est très dur, mais aimer l’enfant c’est savoir à certains endroits lui dire non, là, ce n’est pas possible. Cela renvoie à quelque chose qu’ils apprennent : il faut avoir soif pour gagner. Si on n’a pas soif, si on n’a pas faim, on n’a pas envie de réussir. On n’a pas envie de se battre. Or, je crois qu’il faut du manque pour désirer et pour se battre.

Cela veut-il dire que ces enfants non frustrés ne franchissent pas toutes les stades de la construction du moi ?

Ils restent dans la toute-puissance, dans le stade narcissique, régressif et immature.

Et comme la société, elle aussi, devient de plus en plus narcissique…

En effet, parce qu’on est dans le stade de l’enfant-roi. Alors, c’est vrai que l’enfant est une personne à part entière. On respecte l’enfant comme un invité mais un invité ne fait pas n’importe quoi à la maison. C’est Dolto qui disait qu’il faut accueillir l’enfant comme un invité. Je trouve que c’est très important. Vous accueillez l’enfant comme un invité, il a des droits, mais aussi des devoirs, il ne fait pas n’importe quoi quand il vient chez vous. Sans le couple, il n’y a pas l’enfant et quand l’enfant prend toute la place, il n’y a plus de couple.

Aldo Naouri affirme encore que le père n’a qu’une fonction, ce n’est pas forcément d’emmener l’enfant à l’école, de pousser la poussette ou de le conduire chez le pédiatre, c’est d’être amoureux de la mère. Etes-vous d’accord avec lui ?

Oui, le père a comme fonction d’être amoureux de la mère et comme ça chacun reste à sa place ! Mais il a aussi le rôle de tiers-séparateur. Quand il est amoureux de la mère, il dit à l’enfant, « attention c’est ma femme », et là, il n’y a pas de confusion. C’est là qu’il fait office de tiers séparateur entre la mère et l’enfant.

Acquérir une image suffisamment bonne de soi dans la petite enfance permet-il de mieux trouver sa place dans la société ?

C’est une évidence, plus on est construit, c’est-à-dire qu’on est construit avec des manques, avec des frustrations, avec de l’amour; plus on est construit, mieux on trouve sa place. Deux concepts qui sont des concepts de Winnicott me paraissent importants pour se construire. C’est le holding, cela veut dire que la mère porte l’enfant, et le helding, cela veut dire accompagner l’enfant vers quelque chose.

Selon vous, la maladie est-elle une réponse à des non-dits ?

Le mal a dit… Certaines maladies, je pense. C’est une voix par laquelle les émotions s’expriment. Donc, c’est le cœur qui parle, c’est un mal qui ne peut pas être dit, c’est des émotions bloquées. Et j’ai envie de vous dire, ce qui ne s’exprime pas s’imprime. Et s’imprime où ? Sur le corps. Par exemple les ruptures difficiles, les ruptures impossibles, les deuils non faits peuvent s’exprimer par de l’eczéma ou du psoriasis. Cela crée une dimension anxiogène qui crée un état ou des maladies auto-immunes. Les maladies de peau sont des maladies où l’on crie sa quête d’amour. Un amour perdu et qu’on ne retrouve pas…

En fait, on meurt tous du manque d’amour, comme l’écrivait Michel Houellebecq…

J’ai envie de vous dire on meurt tous du manque d’amour de soi… Il faut être sa propre mère quand on a été fragilisé. Il faut devenir sa meilleure amie. Il faut faire en sorte d’être très bienveillant vis-à-vis de soi. Il faut être ami de soi-même…

Comment fait-on pour renouer avec soi ?

Pour renouer avec soi, il faut renouer avec la vie et considérer que la vie est belle. C’est la première chose. Il faut renoncer à des plaisirs illusoires, c’est-à-dire de complétude, de perfection. Les gens qui sont dans une quête de perfection ne seront jamais satisfaits. Donc, il faut quitter cette forme d’insatisfaction majeure sur tout. Il faut accueillir la vie chaque jour, il faut vraiment l’accueillir au sens « ne panique pas, la vie est là, je l’aime la vie » et puis on gère ce qu’on trouve. Il faut savoir renouer avec ce qu’on appelle l’interconnectivité. Quand vous êtes dans une situation qui vous parait insurmontable, vous vous dites : il y a deux solutions. Qu’est-ce que je fais là ? Je me bats ou j’attends que la vie me donne des réponses. Eh bien mon expérience me dit qu’il ne faut pas paniquer, mais il faut déjà un peu lâcher pour accueillir la vie. On ne se bat pas contre des choses impossibles. On accueille plus la vie. Et on voit comment cela se déroule. Il ne faut jamais paniquer…

Donc la vie vous donne ses propres réponses…

Oui, c’est en tout cas comme cela que je l’expérimente. Peut-être que je suis spirituellement protégée… C’est la question que je me pose, mais je n’aurai jamais la réponse…

Ecrivez-vous sur quelque chose en ce moment ?

J’aimerai bien écrire justement sur « à la recherche de soi ». Peut-être aussi sur l’autisme…

Mais l’autisme n’est-ce pas aussi le déni de l’altérité ?

Oui, on n’est pas avec l’autre…

Vous allez me trouver pessimiste mais j’ai l’impression que nous sommes de plus en plus dans le déni de la réalité, le déni de l’altérité, le déni de l’intériorité… Nous sommes de plus en plus dans les faux-semblants, dans le mensonge, dans la tricherie…

Vous êtes en train d’évoquer les trois D de Freud : le déni, le défi, et le délit. Voilà les trois dénominateurs de la perversion…

Cela fait froid dans le dos… Enfin, Yvonne Poncet-Bonissol, connaissez-vous cette phrase de Pascal sur le divertissement « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et cependant c’est la plus grande de nos misères » ?

Pascal était un philosophe très rigoriste. Je crois qu’il faut faire la différence entre se divertir, s’étourdir, s’enivrer et se réjouir. On peut se réjouir, il faut s’autoriser à la légèreté. Parce que pour aimer, il faut offrir son propre bonheur à l’autre. On ne peut pas aimer si d’abord on n’est pas bien avec soi-même. C’est pour cela que je vous disais tout à l’heure que le devoir d’une mère c’est de travailler à son propre bonheur pour l’offrir à ses enfants. C’est ce que je fais avec ma fille. Elle a 23 ans. Elle a un humour farouche, elle est merveilleuse. Quelle réussite ! Tout le monde me le dit. Elle travaille dans la communication. On fait de la boxe ensemble le soir. Elle a beaucoup d’énergie. Je l’ai toujours éduqué dans ce sens, Laurine exprime toi, exprime toi ! Je lui disais tout ce qui ne s’exprime pas, s’imprime…

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Bernard Bourgeois

 « Le mot d’ordre ce n’est pas de lire Hegel, c’est de le relire constamment »

Le philosophe Bernard Bourgeois

Bernard Bourgeois est incontestablement l’un des plus importants spécialistes actuels de la philosophie allemande, en particulier de l’idéalisme allemand (Fichte et Hegel). Auteur d’une œuvre considérable, éminent traducteur de Hegel, ce brillant esprit s’est imposé comme l’un des plus grands philosophes français contemporains. Depuis longtemps déjà, Bernard Bourgeois creuse le sillon d’une réflexion originale sur Hegel, qu’il considère comme le penseur le plus apte à éclairer notre époque. « Hegel est actuel, plus que tout autre », écrit-il. Il montre ainsi que l’analyse hégélienne de l’histoire peut servir à rendre intelligible notre situation présente. Hegel, en effet, peut nous aider à « penser l’histoire du présent », aussi bien la question du terrorisme dans son rapport à l’Etat-Nation que celle de l’émergence du sociétal ou de l’écologie. « Je crois, écrit Bernard Bourgeois, que le monde socio-politique actuel est, pour l’essentiel, et en son état le plus avancé, en train de réaliser le modèle hégélien qui demeure en ce sens, normatif pour lui ». Bernard Bourgeois conçoit donc le système hégélien comme une clé pour méditer sur les conditions actuelles du plein accomplissement de la liberté des individus.

Professeur émérite à l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne, Membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, Président de la Société française de philosophie jusqu’en 2010, Secrétaire général de l’Institut international de philosophie jusqu’en 2017, aujourd’hui Président de la Conférence Nationale des Académies, cet immense philosophe a dirigé plus de 300 thèses de philosophie, nous confiant non sans plaisir que celles-ci l’avaient instruit sur l’évolution des jeunes esprits, sur la façon dont la philosophie se développait à travers eux. Bernard Bourgeois vient de signer deux remarquables ouvrages qui paraîtront très prochainement. Un premier sur Hegel Pour Hegel aux éditions Vrin. Et un second essai, admirable de rigueur et de profondeur, intitulé Sur l’histoire ou la politique, où le philosophe identifie les deux termes, considérant que le contenu essentiel de l’histoire est politique, et que la vie essentielle de la politique est historique. Les essais de Bernard Bourgeois sont à lire à tout prix pour qui s’intéresse de près ou de loin à la philosophie.

« Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion » disait Hegel. Quelle est la passion qui vous a poussé vers l’étude de l’hégélianisme ?

C’est une passion purement intellectuelle. Si l’on se pose la question de savoir quel ouvrage ou quel auteur est à l’origine d’un apport essentiel et nouveau dans le temps qui a suivi l’intervention de Hegel dans le monde et dans l’Histoire, j’estime qu’il n’y en a pas. Rien de grand et de nouveau n’a vraiment été dit depuis que Hegel a parlé en particulier de l’histoire, ou de la politique, puisque l’histoire est fondamentalement politique par son contenu et la politique, par sa forme, essentiellement historique. Toute autre histoire est conditionnée par l’histoire politique. Parce que c’est au niveau du politique et plus spécialement de l’Etat que réside la puissance qui fait que quelque chose se produit ou ne se produit pas, se publie ou ne se publie pas dans le monde, quel que soit le domaine culturel considéré. Voilà pourquoi je m’en suis tenu à Hegel, estimant que, d’une part, les problèmes en particulier socio-politiques, c’est-à-dire relevant de l’histoire, qui étaient fondamentaux pour Hegel, sont demeurés tels. Par ailleurs, lorsque des problèmes apparemment nouveaux apparaissent, tous peuvent se traiter à l’aide de Hegel ou à partir de Hegel. Il avait dit que l’Etat rationnel satisfaisant les hommes et en particulier leur désir profond de liberté, que l’Etat dans lequel les hommes pouvaient vivre une vie libre, était d’abord un Etat socialement libéral, et ensuite soucieux de solidarité. Premier principe : la liberté. Deuxième principe seulement : la solidarité. Que le monde adéquat était constitué par un Etat socialement libéral et ensuite solidaire, un Etat, politiquement parlant, fort, autoritaire, mais respectant la liberté profonde des citoyens et en particulier leur permettant, dans le domaine extra- ou supra-étatique de l’art, de la religion et de la philosophie, de faire les choix qu’ils souhaitaient avec une liberté totale. Cet Etat, c’est l’Etat qui est réalisé aujourd’hui dans les pays les plus développés et que les autres Etats s’efforcent plus ou moins d’imiter et de réaliser. Assurément, il se produit des événements que Hegel n’avait pas pu ou voulu prophétiser, mais ils se produisent dans un milieu qui est structuré par un régime social et politique qui est celui qu’il avait présenté comme le régime le plus rationnel qui soit. Alors, si je reprends le programme de vie qui avait été présenté dans la devise révolutionnaire française « Liberté, égalité, fraternité », je considère que, en ce qui concerne la liberté et ses conditions, Hegel les avait définies pour l’essentiel. Que, pour ce qui est de l’égalité et de la recherche de l’égalité, c’est-à-dire de l’égalitarisme, ce dernier a été en quelque sorte une entreprise humaine condamnée par l’histoire. L’égalité n’existe pas, et les tentatives de la réaliser par la force, par la violence, ont toutes été démenties historiquement. Quant au troisième mot d’ordre, la fraternité, il est bien le mot d’ordre de notre époque, celui qui anime le mouvement sociétaliste – le sociétal ayant succédé au social affecté par la chute des régimes socialistes – mouvement cultivant l’intersubjectivité, l’interaction entre les hommes, les relations qui peuvent s’insérer dans des plages que la réglementation n’a encore pas atteintes, bref : tout ce qui concerne ce qu’on appelle la vie participative. La fraternité, c’est bien ce qu’on voudrait voir se réaliser à travers cette vie participative. Une vie qui compléterait, qui enrichirait la vie institutionnelle régie par le droit. Cet élan de notre temps vers une fraternisation accrue des hommes, cette recherche de la fraternité est une recherche dont on ne peut, certes, que se féliciter, mais c’est un luxe, si je puis dire, par rapport à la nécessité qui s’impose aux hommes de réaliser d’abord les conditions d’une vie socio-politiquement libre. Assurément, le sociétal est important, mais en faire un objectif qui doive être substitué au développement de l’institutionnel qu’est le monde du droit, dont la valeur essentielle, fondamentale, est la liberté, constitue une faute. L’Institution ne doit pas être remplacée par la participation. Celle-ci ne rend pas celle-là obsolète, elle ne peut que la compléter.

Comme Jean Hyppolite, vous vous êtes attelé à la difficile tâche de traduire Hegel. Vous avez traduit, entre autres, les trois plus grands textes de Hegel : La Science de la logiqueLa Phénoménologie de l’esprit, et L’Encyclopédie. Sachant qu’avec Hegel, la compréhension ne va jamais de soi, que le texte allemand suscite une pluralité d’interprétations, quel type de difficultés avez-vous dû affronter lors de vos traductions ?

Il est certain que la difficulté de Hegel n’a pas été absente de ma motivation. Il me semblait qu’il avait dit quelque chose d’essentiel, mais dans un langage difficile en raison de sa densité. La pensée hégélienne est une pensée difficile parce qu’elle est une pensée qu’on peut appeler dialectique, en ce sens qu’elle conjugue deux mouvements de pensée qui se présentent comme opposés. Penser d’une part, c’est identifier ce qui est différent. Chercher une cohérence dans ce qui se présente à nous, à l’intérieur du monde, du langage, comme différent. Il faut identifier un tel différent, mais en même temps cette identité doit avoir un contenu pour avoir un sens, c’est-à-dire que cette identité doit être déterminée ou différenciée. Donc penser, c’est à la fois identifier la différence et différencier l’identité. Il y a là deux mouvements de pensée que Hegel a conjugués de façon exemplaire dans ce qu’il a appelé la dialectique. L’acte de penser est un acte difficile parce qu’il conjugue ces deux mouvements opposés : identifier une différence et en même temps retrouver, ou reproduire dans cette identité une différence, mais nouvelle, qui n’est pas celle, immédiate, dont on est parti, mais une différence désormais comprise, cohérente avec elle-même. C’est cela, la dialectique. Hegel en a fourni un exemple qui n’a pas été renvoyé au passé, mais qui me semble en particulier pouvoir éclairer et mieux faire comprendre encore aujourd’hui, à l’homme contemporain, la vie des collectivités humaines telle qu’elle se développe dans l’histoire. Or une telle compréhension exige un effort intellectuel considérable, car Hegel est un penseur qui ne bavarde pas, la densité de sa pensée fait qu’on n’a jamais fini de le comprendre. Le mot d’ordre, ce n’est donc pas de lire Hegel, mais de le relire constamment. – Les Français ont fait, eux aussi, parmi d’autres, un tel effort. Hegel a été traduit assez tôt en France. Dans tout le XIXème siècle, au XXème siècle également, il y a eu des traducteurs français de Hegel. Il faut citer Jean Hyppolite bien sûr, et Eric Weil, et puis, parmi les contemporains, Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Jarczyk . – J’ai retraduit LEncyclopédie dans ses trois éditions de 1817, 1827 et 1830, avec ce qu’on a appelé les Additions, les Zusätze, c’est-à-dire les notes de cours prises par des élèves ou des collègues de Hegel, qui, lorsqu’ils ont proposé une édition générale de ses œuvres après sa mort, les ont publiées en allemand. J’ai pris soin de traduire toutes ces Additions parce qu’elles sont des commentaires par Hegel lui-même de ses textes canoniques, qui étaient des textes très concis dont la publication était la destination. Hegel n’écrivait pas comme il parlait. Dans les Additions, le langage de Hegel est un langage moins serré, plus concret, plus détendu. Ce sont de précieux commentaires par Hegel lui-même de ses textes essentiels. Des traductions existaient, j’ai estimé qu’il ne m’était pas interdit d’en proposer aussi, étant donné la difficulté de l’oeuvre. D’ailleurs, les traductions sont des affaires de mode. On ne traduit pas de la même façon dans des époques différentes. Il y a aussi que la traduction est un exercice problématique. Ainsi, traduire Hegel, est-ce que c’est faire parler Hegel en français, est-ce que cela veut dire adapter Hegel au français, ou, à l’inverse, plier, adapter le français à Hegel ? Que faut-il privilégier ? Est-ce qu’il faut faire parler en français un Allemand : Hegel, ou faire parler un Allemand : Hegel, en français ? Est-ce qu’on s’installe d’abord dans le texte allemand de Hegel ou dans le texte français ? Le traducteur doit s’efforcer de marier les deux, mais, comme c’est une tâche qui comprend deux mouvements opposés, c’est toujours une entreprise risquée. C’est pourquoi il est bon, lorsqu’il s’agit de textes importants, qu’il n’y ait pas qu’un seul traducteur, mais plusieurs. C’est pourquoi je trouve très bien que certains traduisent les textes que j’ai traduits et je trouve que ce n’est pas si mal non plus pour moi de traduire ce que d’autres ont traduits. Pour ma part, je privilégie l’auteur. Je veux dire que mes traductions sont telles qu’on sent en me lisant, que l’auteur de la pensée n’était pas un Français mais un Allemand. Je privilégie le texte original par rapport au texte traduit. Le traducteur ne doit pas trahir l’auteur ou inventer un nouveau texte ; il doit toujours rester modeste.

Vous avez un parcours exemplaire dans la philosophie. Vous êtes une figure dominante de la philosophie du XXème siècle. On vous doit un livre très important Le Droit naturel de Hegel paru en 1986 chez Vrin. Quel est l’apport de Hegel sur le droit ?

Le texte sur Le Droit naturel de Hegel est un petit texte qui fait 80 pages, un texte d’une densité absolue. Mon ouvrage sur Le Droit naturel de Hegel fait 666 pages, ce qui est trop ! Hegel donne au mot « droit » une signification très vaste. Le droit, pour lui, désigne la réalisation ou l’effectuation, en toutes ses conditions, de la liberté. Le droit, c’est l’extériorisation de la liberté. Extériorisation de la liberté, le droit ne parle donc pas de sa racine subjective, abstraite, enfouie profondément en l’homme, qui s’exprime en particulier par le libre arbitre. Car l’homme est un être qui n’est pas enchaîné par la causalité ou la nécessité telle qu’elle se rencontre dans la nature. Il y a une liberté originaire de l’homme, mais cette liberté qui s’exprime dans le libre arbitre est une liberté principielle, donc abstraite, générale, et l’homme doit s’efforcer de la réaliser dans un milieu qui est toujours déterminé, le monde dans lequel il vit, un milieu naturel et historique qui est riche, rempli de diversité, où il y a de la nouveauté, de l’imprévisible, des hasards. C’est là le monde de la première nature, et le monde de la deuxième nature, celui de la culture qui se déploie dans l’histoire, donc, à la fois, l’environnement physique, l’environnement social, l’environnement politique, l’environnement culturel, artistique, religieux et philosophique de l’homme. Il faut que le monde tout entier devienne, pour sa liberté, un monde dans lequel elle est chez soi. Etre libre, c’est bien être chez soi.

Hegel, dans la préface des Principes de la philosophie du droit, déclare que «Tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel ». Les termes de réel et de rationnel se disant en plusieurs sens, pouvez-vous préciser la signification exacte de la formule ?

Le mot allemand qui est utilisé par Hegel c’est wirklich : réel, et : wirklichkeit : réalité. Mais wirklich vient du verbe wirken, qui veut dire : œuvrer. Werk, en allemand, c’est l’œuvre. Par conséquent, le wirklich, le réel ou l’effectif, c’est l’effectué. Ce n’est pas le réel sensible tel qu’il est donné au premier regard jeté sur le monde. Nous sommes plongés dans un monde de choses qui sont sensibles, colorées, qui sont éparpillées dans l’espace, et qui se succèdent dans le temps. L’espace, c’est l’extériorité simultanée, et le temps, c’est l’extériorité continuée. C’est ce dans quoi nous sommes immédiatement immergés. Mais l’effectif, le wirklich, c’est ce monde sensible en tant qu’il est cultivé, travaillé, œuvré, fait ou refait par l’homme, donc repris, en sa nécessité toujours partielle, par la liberté totalisante qui le soumet rationnellement à ses fins. La raison a puissance sur le simple réel du sensible et se réalise elle-même en lui alors élevé au sens d’un effectif. Pour le rationalisme hégélien, c’est donc parce que la raison se réalise que le réel se rationalise. Voilà pourquoi tout ce qui est rationnel est réel et tout ce qui est réel est rationnel. Hegel prononce la phrase dans un certain ordre, qui ne doit pas être inversé : le rationnel est réel et le réel est rationnel. C’est bien toujours l’identité, principe de la raison, qui est première, la différence, principe de la simple réalité (Realität), n’étant jamais que seconde. C’est parce que l’identité se différencie que la différence peut s’identifier. Tout le problème est de savoir quel est le point de départ ? Beaucoup de penseurs ont estimé que ce qui est premier, c’est la différence, et qu’il faut l’identifier, comme s’efforcent de le faire l’épicurisme et le matérialisme par exemple. Pour eux, ce qui est premier c’est la différence. Mais si la différence est première, comment peut-elle s’identifier, puisqu’une telle réflexivité implique déjà son identité à soi ? Au contraire, le schéma hégélien, c’est le schéma : l’identité se différencie. L’identité n’est elle-même que si elle se différencie (de la différence), mais l’identité différenciée, c’est la totalité. Un tel schéma est le schéma chrétien du Dieu qui se différencie comme créateur d’un monde, qui se met en rapport avec quelque chose qu’il tire de lui mais qu’il extériorise. C’est ce schéma chrétien du Dieu qui s’incarne que Hegel a rationalisé dans le concept de l’identité qui se différencie.

Pour vous, Hegel n’est pas le précurseur de Marx mais le penseur chrétien de la philosophie allemande, un luthérien convaincu. Vous considérez l’hégélianisme comme la philosophie de la liberté et le marxisme comme une parenthèse de l’histoire. Etes-vous un anti-marxiste, ou considérez-vous qu’il existe « un échec historique du marxisme » ?

Marx a été un penseur d’emblée anti-hégélien. Il avait fait sa thèse sur l’atomisme et il est resté atomiste toute sa vie : pour lui, ce qui est premier c’est la différence, c’est la matière. Mais, s’il a toujours été anti-hégélien, il est resté jusqu’au bout un hégélianisant. Pensant toujours avec Hegel, mais contre Hegel. Le schéma hégélien, plus précisément, c’est : A pose la relation antagonique de A et de non-A ou B. Schéma que Hegel concrétise ainsi : l’Un pose la différence de l’Un et du multiple. L’Un est le principe de sa relation négative au multiple, l’Un s’aliène en quelque sorte, devient autre que lui-même, en posant le rapport de l’Un au multiple. Marx a repris le schéma, mais, pour lui, le terme porteur, c’est le multiple, qui porte sa relation antagonique à l’Un. Bref, Marx est essentiellement un hégélianisant anti-hégélien. Est-ce que l’Histoire a condamné le marxisme, je pense que oui. Marx avait, certes, raison de considérer que la liberté essentielle à l’homme ne peut rester un simple principe abstrait. Et pour lui, la concrétisation de la liberté consistait à en égaliser la réalisation parmi les hommes. On n’est pas libre tout seul, on est libre aussi dans des rapports avec les autres, mais ces rapports sont en fait aussi régis par l’inégalité, en toutes ses formes. Marx a alors pensé que la concrétisation de la liberté exigeait une égalisation de ce que Tocqueville appelait « les conditions ». Les régimes marxistes ou communistes ont eu recours à la violence pour imposer cette égalisation, en supprimant par là la liberté principielle, abstraite ou formelle, alors dénoncée comme bourgeoise, pour la concrétiser. Mais, en niant la liberté en son origine, celle de penser et d’exprimer sa pensée, on a nié du même coup sa réalisation dès lors seulement prétendue, et c’est cette négation totale de la liberté qui a été elle-même niée dans l’inévitable écroulement des Etats socialistes.

Tout le monde parle de « La dialectique du maître et de l’esclave ». Pouvez-vous situer votre interprétation de cette analyse célèbre de Hegel par rapport à celle de Kojève, aujourd’hui bien contestée ?

Je dirai simplement que la lutte du maître et de l’esclave constitue l’un des passages les plus connus de La Phénoménologie de l’esprit de Hegel, mais que c’est un passage parmi d’autres. Sa dialectique se termine en ceci que l’esclave travaillant se libère en devenant le maître du maître. Mais on ne peut pas en rester là, car ce redoublement de la maîtrise est une double abstraction. La conciliation concrète de la liberté et du travail réside bien plutôt dans le travail intellectuel, le travail de la pensée. Parce que la pensée, c’est la liberté même, en sa source. Par conséquent, l’échec de la lutte du maître et de l’esclave, du combat de la liberté et du travail qui est d’abord le travail servile, le dépassement de ce conflit qui est constitutif de l’humanité en tant que l’homme est en rapport avec l’autre homme – on ne devient homme que parmi les hommes, à travers les autres hommes, par les autres hommes – ce conflit est résolu, suivant Hegel, dans cette figure nouvelle de l’esprit humain, à destination universelle, qu’est le travail intellectuel. Le travail intellectuel est un effort, il est pénible, et en même temps le travailleur y jouit d’être son propre maître. Il travaille le matériau au nom d’un projet qui l’habite et par lequel il se libère de son lien immédiat, passif, à la matière. Et la suite de La Phénoménologie de l’esprit montre quelles sont les conditions d’existence qui permettent à chaque homme d’être un travailleur intellectuel. Il y a des conditions sociales, il y a des conditions politiques, et toute la dialectique en est lancée. C’est bien là un moment important, mais Kojève a tort, à mes yeux, de privilégier comme il le fait ce moment, parce qu’il n’est qu’un épisode dialectique de la constitution de l’homme comme homme, et qu’il y en a beaucoup d’autres qui l’accomplissent. L’un des plus importants a été, pour Hegel, le moment de la religion, que Kojève, se comportant en pur idéologue, a rabaissé en prétendant mieux savoir que Hegel lui-même qui était véritablement Hegel, à savoir, selon lui, un philosophe athée. Or Hegel a affirmé sans ambages qu’il était un penseur luthérien, confirmé dans sa philosophie par sa religion et dans sa religion par sa philosophie. Il faut faire à un grand penseur l’honneur de juger qu’il a été celui qu’il a dit qu’il était, au lieu de lui imputer de médiocres considérations, par exemple, de prudence.

Comment Kojève a-t-il pu douter de cela ?

Kojève était un grand esprit, l’un des plus grands esprits du siècle, mais, j’ose le mot, un peu manipulateur. Il a servi la diplomatie française. J’ai rencontré des gens qui ont travaillé avec lui, Raymond Barre par exemple. Il me disait que c’était un négociateur extrêmement redoutable dans les questions, notamment, de politique économique. Kojève considérait, au fond, qu’il n’y avait pas de différence entre le capitalisme et le socialisme, car ils se développaient sur la même base matérielle, économique. Il pensait que les capitalistes étaient des socialistes qui s’ignoraient comme socialistes. L’Histoire a plutôt montré que les socialistes étaient des capitalistes qui n’étaient pas encore conscients d’être tels. En cela, il s’est trompé, mais il était persuadé qu’il y avait une unité principielle homogène dans le monde moderne. C’est d’ailleurs ce qui pouvait le faire excuser d’être un espion. Car quel sens y-a-t-il à espionner le même au profit du même ? Vénielle politiquement parlant était donc sa manière de réarranger l’histoire, aussi de la pensée et de la philosophie, en voyant par exemple déjà Marx dans Hegel. Il est tout aussi vrai que, philosophiquement parlant, c’est une autre affaire. Bref : Kojève, sans doute un faussaire, mais, sûrement, de génie !

« La fin de l’histoire » est un concept qui apparaît dans La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel. Celui-ci prête à interprétation. Signifie-t-il l’achèvement, le terme final de l’histoire, la finalité de l’histoire ou l’histoire est-elle d’ores et déjà finie ?

Reprenons la devise républicaine, par laquelle les révolutionnaires français ont exprimé leur objectif: « Liberté, égalité, fraternité ». La fraternisation semble être le mot d’ordre de la dernière époque, dans laquelle on vit. Je vous ai dit tout à l’heure que je pensais que l’absolutiser était se moquer de l’Institution à l’intérieur de laquelle seul l’homme peut, au surplus, et sait si bien, fraterniser. Après avoir durant deux siècles (1789-1989) tenté de se définir par la réalisation de l’égalité, ce qui n’a guère abouti. Mais la valeur que l’histoire a voulu réaliser, et qui l’a mue, conduite, portée depuis les origines, cela a été la valeur centrale, la valeur à laquelle aucune autre ne peut être comparée, à savoir la liberté. L’homme veut être libre parce qu’il se sent d’emblée libre, même si la liberté native, très abstraite en son caractère purement subjectif, exige d’être concrétisée par un travail de libération, qui n’a pas de fin. L’histoire a d’abord été menée, même si elle ne le disait pas expressément, à travers les auteurs qui traitaient d’elle ou qui organisaient sa pratique, par le désir de libération, et les conditions de cette libération ont été progressivement comprises et réalisées dans tout le cours de l’histoire. Celle-ci a été conduite par l’effort constant qui a été celui des hommes pour connaître les conditions d’une existence libre et réaliser ces conditions. Le progrès de cette connaissance et le progrès de cette réalisation ne font qu’un. C’est en réalisant ce qu’elle pensait être ces conditions, que la liberté a de mieux en mieux compris ce en quoi elle consistait. Et comme les conditions de la liberté – conditions multiples, d’ordre naturel et d’ordre culturel, et qui forment système — ne peuvent être réalisées que par la puissance effective et organisatrice, totalisatrice, mais non totalitaire, qui est celle de l’Etat rationnel, c’est à l’intérieur de cet Etat qu’une vie libre a pu s’accomplir historiquement. Dans cette histoire, assurément il y a eu des pauses, il y a eu des régressions, mais dans l’ensemble elle a bien été la découverte progressive des conditions de la liberté et la réalisation progressive de ces conditions. Elle a un sens précisément parce que ces conditions forment un système, un tout. L’Esprit est toujours là dans tout ce qu’il fait. Cela ne veut pas dire que la politique détermine certaines religions. Mais certaines religions sont incompatibles avec certaines formes politiques. Il faut qu’il y ait un seul et même Esprit qui s’exprime dans des dimensions qui doivent être cultivées de façon indépendante, chacune selon ses exigences propres.

Hegel rappelait que « Nous avons souvent le mot paix à la bouche. Nous sommes pour la vertu. Nous édifions des idées pacifistes mais sans construire un monde de paix. Nous nous complaisons dans notre bonne conscience. » Que serait, pour vous, un monde de paix ?

La connaissance et mise en œuvre des conditions de la liberté ne crée pas nécessairement un monde pacifique. Pourquoi ? Ce qui assurerait la paix, semble-t-il, la condition de celle-ci, serait qu’il puisse y avoir un Etat universel. Or, et c’est ce que pense en particulier Hegel, l’Etat-nation est la forme de vie objective accomplie, et sa vérité consiste dans un Etat politiquement fort et socio-culturellement libéral d’abord, et solidaire ensuite. Mais cet Etat-nation est à jamais multiple. Hegel, pas plus que Kant, ne croit à la possibilité de la réalisation d’un Etat unique et universel, capable, comme tel, d’assurer la paix totale. Pour lui, l’Etat-nation est à jamais particulier. C’est là la limite de l’esprit objectif ou objectivé. C’est pourquoi un hégélien doit considérer que la collaboration entre les Etats-nations doit être la plus intense possible, la plus pacifiante possible, sans qu’il soit possible d’envisager la réalisation d’un Etat mondial effectif. Mais il ne peut pas affirmer que l’unité du genre humain sera une unité politique. Le monde politique, en tant que monde objectif, se fait par essence objection à lui-même. Seul l’esprit absolu : l’art, la religion, la philosophie, a vocation ontologique à s’unifier. Hegel, pas plus que Kant, n’affirme la réalité à venir d’un Etat universel. Par conséquent, s’ils ont raison – ce que je crois – il faut s’en tenir à la collaboration des nations, dont la différence, puisque toute différence a pour destination de devenir opposition, rend toujours possible une guerre entre elles. Même si tous les Etats du monde réalisaient le modèle hégélien, ce modèle ne pourrait pas assurer l’existence d’une paix éternelle. Parce qu’il y aura toujours des raisons pour les Etats de se faire concurrence et par conséquent de pouvoir être amené à des conflits. Ce qui ne veut pas dire que Hegel soit belliciste. Il considère, certes, que la guerre empêche les nations de s’assoupir en elles-mêmes, de laisser s’abîmer le lien civique etc., quand tout va apparemment trop bien. Mais la positivité de l’existence du négatif ne signifie pas que, en son essence, celui-ci devient un positif. – Un hégélien doit donc souhaiter la collaboration pacifiante renforcée des nations européennes, mais, surtout, contribuer à ce que le rêve d’une nation européenne (toujours à venir) ne fragilise pas l’attachement de leurs citoyens aux nations existantes et la vigueur de celles-ci. Il est vrai que des Etats européens peuvent vouloir l’Europe pour faire faire par d’autres ce qu’ils ne peuvent pas ou ne veulent pas faire eux-mêmes.

Hegel est au programme du concours de l’agrégation de philosophie 2019…

En effet. Mais Hegel a été très longtemps absent du paysage culturel français. Avant la guerre de 1870, Hegel était populaire. Il a été introduit, diffusé en France par des intellectuels qui ont eu une très grande influence. Victor Cousin, tout puissant sous la Restauration, était hégélien. Hyppolite Taine, qui a régné pendant tout le second Empire, déclarait qu’il avait lu Hegel pendant des années tous les jours. Jusqu’en 1870, Hegel était chez lui en France. Au début de l’année 1870, Taine et Renan ont même pris l’initiative de lancer dans Le Journal des débats une souscription pour qu’on élève une statue à Hegel sur l’une des places les plus monumentales de Paris. Puis il y a eu la guerre, la défaite française. Alors il fut rejeté. Plus tard, son image a été restaurée en France par un homme politique qui avait la fibre sociale, Jean Jaurès. Jaurès a réhabilité Hegel pour sa philosophie proprement sociale, et non pas politique. Pour sa philosophie sociale, parce que Hegel distinguait la société civile de l’Etat et considérait que l’Etat même le plus autoritaire politiquement devait libérer en lui de lui une vie socio-économico-culturelle, où l’initiative des individus pourrait se déployer et faire des citoyens des hommes d’abord très actifs socialement parlant. C’est ce Hegel-là qui a été réhabilité par Lévy-Bruhl, par Jean Jaurès, des gens qui s’inscrivaient à gauche. La guerre de 14-18 n’a pas été, non plus, très favorable à Hegel. C’est entre les deux guerres, notamment par l’intervention de Kojève et de Hyppolite, que Hegel est redevenu chez lui en France, si je puis dire.

Pourquoi doit-on encore lire Hegel aujourd’hui ?

Parce que, me semble-t-il, le monde dans lequel nous vivons, dans ses éléments les plus dynamiques, est un monde qui est encore hégélien. Les Etats les plus avancés de la planète réalisent le modèle que Hegel a proposé comme rationnel. J’évoquais tout à l’heure devant vous ce que m’avait écrit Maurice Schuman : « Mais c’est extraordinaire comme l’Etat gaullien est un Etat hégélien ». En effet, ce sont des Etats régis par le droit, des Etats de droit, socio-économiquement et culturellement libéraux, soucieux de la solidarité, mais adoptant comme principe de base le principe de la libre initiative. L’histoire leur a montré qu’on pouvait aller de la liberté à la solidarité, mais non pas, en fait, de la solidarité à la liberté. Ces Etat sont politiquement forts par l’autorité du Chef de l’Etat, mais aussi, et c’est un thème hégélien, en raison de la participation des citoyens. Hegel situait cette participation au niveau des communes et des corporations (on parle aujourd’hui de syndicats). Donc, un Chef de l’Etat, une Tête de l’Etat, puis, bien sûr,des pouvoirs législatifs, exécutifs, judiciaires. Et des Etats tels que la liberté est réalisée en eux parce qu’eux-mêmes se sentent suffisamment forts, en leurs institutions qui impliquent l’adhésion des citoyens, pour pouvoir se montrer libéraux. Plus un Etat se sent sûr de lui-même et se sent fort, plus il peut se montrer libéral. Donc conciliation de l’exigence de liberté et de l’exigence de l’autorité qui doit pacifier la vie à l’intérieur d’une collectivité. Voilà pourquoi le monde, me semble-t-il, dans ses éléments les plus développés, est un monde régi sur le modèle hégélien. Alors, évidemment, aujourd’hui, il y a des problèmes qui ne se posaient pas du temps de Hegel, le problème de la démographie, le problème des migrations, le problème de l’écologie (concernant ce dernier, Hegel a toujours considéré que la culture était certes une maîtrise de la nature, mais maîtrise cela ne veut pas dire l’écrasement ou la destruction de la nature). Les relations entre la nature et l’esprit sont des relations dialectiques et non pas des relations abstraites qui feraient penser que l’esprit peut faire ce qu’il veut de la nature. Même pour les problèmes à l’instant évoqués qui ne se posaient pas du temps de Hegel, le hégélianisme fournit des principes qui permettent, me semble-t-il, de les éclairer, parce que le cadre institutionnel fixé par Hegel est un cadre qui est encore d’actualité. On peut au moins faciliter leur solution en adoptant devant tous ces problèmes une attitude hégélianisante. C’est pourquoi je suis hégélien et je considère que Hegel reste toujours à l’ordre du jour. Si vous voulez que je sois encore plus radical, je dirai, pour conclure, que rien d’essentiel et de nouveau, dans ce champ, n’a été apporté par un quelconque penseur depuis Hegel. Il faut donc bien lire et relire Hegel.

Bruno Coulais

Bruno Coulais : « La musique est un autre personnage du film »

Bruno Coulais

Cioran estimait que « Dieu ne se rendait pas compte de tout ce qu’il devait à Bach ». Le cinéma français sait parfaitement ce qu’il doit à Bruno Coulais. A tel point qu’il lui a ouvert grand les portes du cercle très fermé des stars de la composition de musique de film. C’est simple, en France, ils sont une poignée. Dans le métier, cet artiste génial a même une place à part. Considéré comme un modèle, réclamé, sollicité systématiquement par les plus grands, indispensable à beaucoup, Bruno Coulais est le compositeur attitré des meilleurs réalisateurs. On le retrouve au générique des films de Claude Berri, Alain Corneau, Bertrand Tavernier, Benoît Jacquot, James Huth, Etienne Chatillez, Jacques Perrin, Josée Dayan, Alain Chabat, Olivier Marchal, Laurent Heynemann, Jean-Paul Salomé, Jean-François Richet, Frédéric Schoendoerffer, Volker Schlöndorff, Tomm Moore, Henry Selick etc. Pour cet immense compositeur, la musique dans un film n’est pas là pour souligner l’image mais pour révéler une part secrète, une part mystérieuse, inconnue du film. Elle est là pour exprimer le non-dit.

Sa carrière débute, il y a quarante ans, sur un moment de grâce. Tout commence par une rencontre. Le grand documentariste François Reichenbach lui fait confiance et lui commande la musique de son film « Mexico-Magico ». Bruno Coulais a à peine vingt ans. Sa partition remarquable et remarquée contribue au succès du film.Tout s’enchaîne alors très vite. Bruno Coulais multiplie les collaborations avec des réalisateurs d’horizons divers, du film intimiste au grand blockbuster à la française comme « Vidocq », « Les Rivières Pourpres », « Belphégor », travaille pour la talentueuse Josée Dayan pour qui il compose la musique de son « Balzac », celle du « Comte de Monte-Cristo ». Succès. Bruno Coulais signe ensuite la musique de superbes films d’animation comme « Coraline »,« Mune, le Gardien de la Lune », « Brendan et le secret de Kells », des documentaires comme « Océans »,« Les Saisons », « Genesis », « Le Peuple migrateur ». Succès encore. Sa filmographie est impressionnante. Plus d’une centaine de longs-métrages, presque autant de téléfilms, Bruno Coulais enchaîne les succès. Pas étonnant puisque cet immense artiste a un style inimitable. Bruno Coulais n’a pas son pareil pour créer des climats fantastiques, oniriques, lyriques, poétiques, mystérieux ou  inquiétants. Des œuvres d’une beauté unique. Bruno Coulais qui fuit la facilité, se réinvente à chaque film. Le musicien, toujours en éveil, s’attache en permanence à construire des formules orchestrales inédites. Pour se surprendre, se dépasser, se jouer de la musique. Pour atteindre quelque chose qui ressemble à l’absolu. Question de sincérité, question d’exigence. Comme s’il avait le goût de la perfection ou celui du chef d’œuvre, comme si c’était pour lui une façon de vivre au-dessus de lui-même. Résultat : sa musique joue sur la corde de notre sensibilité. Elle nous va droit au fond de l’âme. Quelques notes de Bruno Coulais et on comprend mieux ce mot de Kant « la musique est la langue des émotions ». Impossible d’oublier ses oeuvres envoûtantes. La musique de « Microcosmos », c’est lui. Celle d’ »Himalaya », c’est lui. « Les Choristes », c’est lui.Trois films, trois Césars de la meilleure musique de film. Les récompenses pleuvent, françaises et internationales, en 2007 Le Grand prix Sacem de la musique pour l’audiovisuel, en 2010 un Annie Awards pour « Coraline ». Si le Maestro est l’enfant chéri du cinéma, l’homme passionné,jamais grisé par ses succès, reste d’une simplicité, d’une humilité, d’une bonté désarmante.

Rencontre avec un merveilleux compositeur.

Bruno Coulais reçoit en 2005 le César de la meilleure musique de film pour « Les Choristes »

Vous avez un parcours incroyable, artiste réputé, personnalité marquante du cinéma français, compositeur de musique de films césarisé, encensé, sollicité. Que cherchez-vous à atteindre par la musique ?

La musique est un rêve d’enfant. D’ailleurs, si j’avais su enfant, qu’un jour je vivrais de la musique, je crois que j’aurai été beaucoup plus heureux encore ! Depuis toujours, la musique est un soutien formidable. Plus qu’un soutien, c’est une façon d’être. La musique fait partie de ma vie, je ne pourrais pas concevoir la vie sans musique. Pour moi, le travail musical s’apparente à une quête infinie. On n’en sait jamais assez. Un jour, on progresse, on découvre des choses, le lendemain on rechute, mais on replonge à nouveau avec passion dans l’aventure musicale afin de rechercher en permanence des voies nouvelles. C’est un presque un jeu avec soi-même.

La musique, était-ce une vocation ?

Oui ! Durant mes études de musique, à 17-18 ans, j’ai effectué un stage dans l’auditorium parisien « Antegor ». Là, j’ai eu la chance de rencontrer François Reichenbach, un grand documentariste. Tout de suite, il m’a proposé de faire une musique de film. A l’époque, je ne savais rien de la musique de film. Pourtant il m’a fait confiance. Il savait que je composais. Peut-être a-t-il pressenti en moi une sorte de don.Toujours est-il qu’il m’a confié la composition de la musique originale du documentaire « Mexico-Magico ». Celle-ci, d’un seul coup, m’a ouvert au cinéma. J’ai découvert alors toute la richesse du monde cinématographique. En travaillant sur des films, j’ai commencé à me passionner, pas tellement pour la musique de film, mais pour la relation qu’entretiennent la musique et le cinéma. Comment faire vibrer des images, comment faire que la musique devienne un personnage du film.

Qui sont vos maîtres en matière de musique ?

Je viens de la musique classique, alors évidemment de Gesualdo à la musique contemporaine. En fait, je m’intéresse à toutes les musiques, classique, variété, jazz (TheloniousMonk) polyphonies corses, rap, musique traditionnelle, musiques du monde. Mais disons, bien sûr, qu’à la base, c’est Bach, Mozart, Debussy, Ravel, Stravinsky…

Pour vous, la musique est-elle une façon d’exprimer les non-dits ? Les notes seraient-elles des mots sonores qui expriment ce qui est tu, ce qui est indicible ?

C’est exactement l’idée que je me fais de la musique de film.

Lacan affirme que l’œuvre d’art c’est « L’inconscient qui parle à l’inconscient » Etes-vous d’accord avec lui ?

Totalement ! Je vous avoue que lorsqu’un réalisateur me confie que grâce à la musique, il a découvert tout un pan du film auquel il n’aurait pas pensé, j’estime avoir réussi mon coup ! Il me semble que la musique n’est pas là pour souligner l’image ou ce que l’on voit déjà, ce que disent les acteurs ou ce que l’histoire raconte, mais justement pour révéler toute une part secrète, une part mystérieuse, inconnue du film.

Vous seriez, en quelque sorte, leur analyste…

Je le leur dis souvent !

Et vous, que souhaitez-vous dire avec ces climats oniriques d’une inquiétante douceur qui habitent parfois vos musiques…

Ce qui est bizarre avec la musique, c’est qu’elle nous échappe. Ce faisant, elle révèle des choses profondes. Parfois, je me dis que pour ma prochaine composition, j’aimerais vraiment changer de musique. Mais on a des manies, des tics qui nous appartiennent et qui reviennent immanquablement. Je les vois ces tics, j’aimerais bien m’en débarrasser, mais j’ai du mal. C’est sûrement une chose qui nous possède malgré nous, alors qu’on croit la posséder…

Philippe Le Guay et Bruno Coulais. Enregistrement de la musique du film « Normandie Nue ». © JPAgency

Qu’est-ce qui prélude à votre inspiration ?

C’est souvent la lumière. La lumière est très importante pour l’orchestration, pour les tonalités. Par exemple, il y a des lumières très réalistes de films sur lesquelles je suis incapable d’écrire. J’ai besoin de voir les premières images, de découvrir le climat du film, ce que dégage le film, l’ambiance, la lumière, le jeu des acteurs pour écrire sur un film. Il y a, pour moi, une correspondance très forte entre lumière et tonalité, orchestration, couleur musicale. Il y a des lumières extraordinaires qui palpitent, d’autres qui sont ternes, comme les films d’ailleurs. C’est au compositeur de capter cela, bien plus que l’histoire ou le scénario.

Vous semblez avoir un monde intérieur très riche, poétique, fantastique, lyrique, secret, mystérieux, onirique. Un peu un univers à la Tim Burton. Etes-vous un homme hypersensible, affectif ?

Oui, un peu trop même ! Parfois, j’aimerais être plus détaché… Hier, par exemple, j’étais en enregistrement, et malgré mon savoir-faire (même si j’ai l’impression qu’il faut se méfier du savoir-faire) j’avais peur. Je suis toujours inquiet de ce que j’écris.

Parce que vous doutez ?

Oui, parce que je pense que rien n’est jamais acquis. C’est pour cela que j’essaye de ne pas trop regarder en arrière. D’avancer, cela m’aide. Il faudrait toujours travailler sur un film comme si c’était le premier.

En tant que compositeur de musique de films, vous réussissez l’exploit d’éviter la redite. Vous cherchez toujours l’inédit. Comment faites-vous pour vous renouveler, vous réinventer à chaque nouvelle composition ? Souhaitez-vous renaître mille fois dans une même vie ?

Peut-être. En tout cas, c’est ce que j’attends du cinéma…Chaque film est particulier, à chaque fois, vous découvrez un nouveau monde, un nouvel univers. C’est la même chose pour les concerts. Cela m’ennuierait de répéter ce que j’ai déjà fait. Ce serait comme une petite mort. Alors que découvrir un monde, « se mettre en danger », tenter des choses nouvelles, c’est tellement plus stimulant que de répéter.

Film « Mélodie ». © JPAgency

Choisissez-vous vos réalisateurs ?

Non. Je suis incapable d’aller voir quelqu’un et de lui dire, même si je l’admire beaucoup, j’ai envie de travailler avec vous. Par coquetterie aussi, j’aime bien qu’on me choisisse…

Je trouve votre musique éminemment symbolique. Elle réunit au lieu de diviser. Vous dynamitez les murs, les frontières, les mondes. Vous êtes celui qui rassemble, qui fédère toutes les cultures, tous les peuples, tous les genres. Votre musique puise dans nos racines les plus profondes, les plus ancestrales de l’humanité. Comme si vous retrouviez notre origine commune à tous. De ce fait, votre musique est universelle, elle parle à tout le monde…

Cela me plait beaucoup même si ce n’est pas une chose consciente chez moi ! Comme je ne peux pas faire les choses à moitié, peut-être que l’énergie, la curiosité que je mets dans chaque nouveau projet, qui est toujours pour moi un terrain d’expérimentation, où je tente brassage de musiques, métissage culturel, recherche de sonorités originales, concourent à créer cette impression. Instinctivement, j’aspire à créer des fusions, des alliances inédites. C’était le cas, par exemple, pour le film « Himalaya », entre chœurs tibétains, percussions égyptiennes et polyphonies corses. Au lieu de revisiter les mêmes musiques, je préfère explorer de nouvelles pistes, m’aventurer vers des chemins inconnus. C’est ce qui fait la beauté de ce travail. Prospecter, découvrir, innover, créer, oser, se surprendre. Non au dogme, oui au risque. D’ailleurs, je préfère me tromper que de ne pas m’engager.

Dans « Microcosmos », vous êtes tour à tour un arbre, une feuille, une abeille, le vent, l’air, l’eau, la terre, le soleil. Au lieu de nous couper du monde, votre musique est le monde. Est-ce ainsi que vous nous offrez toute la poésie du monde ?

Je ne sais pas ! En tout cas, il y a un malentendu, parce que je suis vraiment un homme des villes ! J’ai fait beaucoup de films sur la nature alors que j’aime le béton, la ville, je suis résolument parisien.  Mais des films animaliers comme « Microcosmos »  vont au-delà de la nature, ce sont des films fantastiques, le fruit de grands cinéastes. J’ai vu « Microcosmos » comme un enfant découvre une forêt. Il n’a pas une explication rationnelle de ce qu’il voit mais il éprouve des sensations. Avec la musique, il ne s’agissait pas de prendre le spectateur par la main en lui disant il faut que tu vois ça, il faut comprendre ça, mais de créer un climat un peu fantastique. Cela commence par une comptine qui laisse penser au spectateur qu’il découvre un monde, qu’il a accès à un monde nouveau.

Une comptine enfantine ?

Oui. L’enfance n’est pas une période si gentille que ça, c’est le temps des premières terreurs. Très souvent d’ailleurs, quand je veux créer de l’angoisse, je pars d’éléments musicaux qui viennent de l’enfance, des comptines, des boites à musique. Des choses très ténues peuvent être très angoissantes, par contraste, au cinéma.

Bruno Coulais et Tomm Moore. © JPAgency

Discutez-vous de la musique avec le cinéaste avant le tournage du film ? Ou le réalisateur vous fait-il entièrement confiance, convaincu que votre musique est faite pour son film ?

Les meilleurs sont ceux qui vous laissent croire que vous êtes l’homme idéal, l’homme de la situation ! Et même s’ils nourrissent parfois des angoisses parce qu’au fond, une musique est toujours abstraite avant qu’on ne l’entende, quand ils vous font confiance, vous avez des ailes ! Cela vous porte. Si je sens qu’il y a des doutes, qu’un réalisateur me dit une chose un jour et son contraire le lendemain, cela me paralyse un peu. Mais maintenant, avec l’expérience, je devine tout de suite quand cela ne va pas marcher.

Est-ce que le cinéaste sait déjà lui-même ce qu’il veut ?

Non, très souvent, il ne le sait pas. Donc il attend quelque chose de moi. Je préfère ça plutôt que quelqu’un qui me dise : « Voilà, il faudrait faire un truc à la manière de… » Parfois, il faut « trahir » le cinéaste parce que c’est le film le maître plus que le réalisateur. Il faut le trahir avec bienveillance, bien sûr.

Le trahir, cela signifie quoi ?

Peut-être aller contre ce qu’il attend de la musique de son film. Parce que le film exige une autre musique.

Vous mettez vos pas dans les pas du cinéaste. N’avez-vous pas peur de marcher sur ses rêves ?

Non ! La musique est une autre lecture, c’est un autre personnage du film. Le réalisateur n’a pas la main sur son film. Un film, c’est un travail collectif. Comme c’est un art du groupe, il y a des choses qui vous échappent. Tel acteur, tout à coup, avec telle actrice avec beaucoup de grâce, va transformer ce que le réalisateur attendait d’eux et c’est au cinéaste d’accepter cette métamorphose…

Et la musique vient se greffer dessus …

Oui, j’en rajoute une couche !

Pensez-vous qu’il n’y a pas de bon film sans bonne musique ?

Non, je pense qu’il y a de très bons films qui n’ont pas besoin de musique, et cela, il faut avoir l’honnêteté de le dire. Et il peut y avoir de mauvais films avec une bonne musique. Enfin, une bonne musique ne peut pas sauver un mauvais film.

Avez-vous un titre de film qui vous vienne à l’esprit, où l’on peut parler d’accord parfait entre la musique et le film ?

Peut-être pas tout le film, mais une séquence de la « Nuit du Chasseur» de Charles Laughton. Quand la petite fille chante dans la barque, là, c’est la perfection absolue parce que la musique prend le pas sur la narration. La musique devient le maître du film. On sait que tout le temps de la chanson, les enfants seront protégés comme s’ils étaient protégés par la musique. L’action s’arrête. Le temps est suspendu et c’est la musique qui prend le relais de la narration. Cette perfection, c’est très rare au cinéma.

La musique est-elle censée habiller l’image, la révéler, la prolonger, l’épouser, l’augmenter ?

Révéler non pas l’image mais révéler une part secrète du film. Le non-dit. Quelque chose qui donne une autre lecture du film sans que le spectateur s’en aperçoive. Il ne faut pas, non plus, que la musique sollicite trop le spectateur, car on peut manipuler et une séquence et le spectateur avec une musique.

Roland Romanelli et Bruno Coulais. © JPAgency

En 2005, vous avez créé un Stabat mater. Avez-vous d’autres projets de ce genre ?

Oui, j’ai fait beaucoup de musique pour choeurs. Dans les années 2000, je collaborais à tant de films que j’ai éprouvé soudain une terrible lassitude du cinéma, comme une sorte de rejet. Il faut dire que je multipliais les Serial killers, des polars très durs comme « Les Rivières Pourpres », avec des scènes de crimes. Des films que j’aimais beaucoup mais qui se passaient dans des morgues. Comme le dit un philosophe chinois « On devient la nourriture qu’on absorbe »… Alors j’ai réduit mes contributions au cinéma et je suis revenu à la musique. J’ai compris qu’il fallait que je me consacre à d’autres projets, que j’écrive pour le concert et que j’alterne concert et cinéma.Du coup, j’ai retrouvé avec plaisir le collectif du cinéma.

Vous avez reçu trois César de la Meilleure musique de film, le premier en 1997 pour « Microcosmos », le second en 1999, pour « Himalaya », le troisième en 2005 pour « Les Choristes ». Quel est votre meilleur souvenir ?

« Microcosmos » est un très beau souvenir. D’une part, parce que ce film a fait décoller ma carrière. D’autre part, parce mon fils chantait la comptine dedans…

C’est agréable la reconnaissance de ses pairs ?

Bien sûr. Mais il faut s’en méfier aussi parce qu’on peut penser qu’on sait faire les choses. Je crois qu’il faut faire attention avec la réussite, on peut s’embourgeoiser…

Aviez-vous préparé un petit texte pour les César ?

Non, jamais ! Je préfère les choses spontanées. Pareil pour les Master class, je n’ai jamais de notes. Du coup, on est plus réactif.

En parlant de Master class, vous êtes actuellement professeur de composition et musique à l’image au Conservatoire de Paris, au CNSMD. Vous expliquez à vos élèves en quoi consiste la musique de film, quel rôle elle joue. Qu’attendent-ils de vous ?

Peut-être de les guider sur la relation réelle de la musique avec le film. Il ne s’agit pas de faire une très bonne musique, il faut voir comment une musique peut d’un coup, servir un film, pas l’augmenter, mais lui donner une vie, un supplément d’âme. Il faut voir aussi quelle est la densité de l’orchestration par rapport à la densité de l’image. C’est technique et c’est très sensible aussi. Au début, les élèves ont un peu peur du vide, donc ils ont tendance à vouloir tout expliquer, alors qu’il faut laisser respirer l’image. Je les pousse à oser, à ne pas faire ce que l’on entend partout, à être le plus personnel possible, c’est comme cela qu’ils seront repérés. Ce sont d’excellents musiciens, très doués. Bruno Mantovani, le directeur du CNSMD, qui est un merveilleux compositeur, met à leur disposition des moyens extraordinaires. Ils peuvent faire des enregistrements, des ciné-concerts avec un orchestre, ils vont dans des festivals etc.

Vos élèves sont-ils fascinés par le cinéma ?

Je cherche à les en prémunir ! Heureusement, ils ont des cours formidables sur l’histoire de la musique de film. Je les pousse aussi à aller voir de vieux films. Je pense qu’on ne peut pas faire de la musique de films en ignorant les Raoul Walsh, Fritz Lang, Fellini, Bergman, tous ces monuments du cinéma. Curieusement, aujourd’hui, où avec Internet, on a accès à tout, ce trop-plein fait que finalement la curiosité s’émousse et on ne prend même plus le temps de s’intéresser aux chefs -d’oeuvre du passé. On ne voit que les films de l’année et c’est dommage.

Vos élèves associent-ils le cinéma à la réussite ?

Je m’efforce de leur dire que ce n’est pas un statut d’être compositeur de musique de film, c’est une passion. Les compositeurs qui réussissent sont vraiment des passionnés de cinéma et de musique. Mais on ne fait pas de la musique de film pour réussir, pour la gloriole ou pour l’argent. C’est tellement dur d’être musicien, cela demande tant de travail, qu’on en devient très vite assez humble.

Vous avez composé la musique de plus d’une centaine de films, signé une quantité incroyable de bandes originales de téléfilms, avec autant de succès à chaque fois. Etes-vous un musicien comblé ?

Comblé, non… Je ne me satisfais pas de ce que j’ai. Certes, je suis content d’avoir réalisé tout ça, d’avoir eu la chance de faire toutes ses rencontres, mais je ne peux pas dire que je suis comblé. Je ne rejette aucun des films sur lesquels j’ai travaillé. Mais, parfois, il m’arrive de revoir des films dont j’ai fait la musique et je me dis mince, je n’aurais peut-être pas dû faire ça. Notre « moi » change. Ce sont des vies qui se succèdent et on a un autre regard.

Vous semblez très lié avec certains réalisateurs comme James Huth, Jacques Perrin, Josée Dayan, Etienne Chatillez, Laurent Heynemann, Benoît Jacquot etc. Poursuivez-vous un dialogue de film en film avec eux ?

Bien sûr !

Ce sont vos amis ?

Oui ! Josée Dayan m’a fait confiance avant « Microcosmos », et Laurent Heynemann aussi. Je continue à les voir avec beaucoup de plaisir. Après, il y a eu Jacques Perrin avec qui j’ai eu des projets incroyables. Benoît Jacquot, qui est très prolixe, et donc l’idée de faire un film avec lui chaque année me réjouit. J’ai une grande affection aussi pour James Huth. Tous ses films sont très originaux et marquants. Je trouve qu’il n’est pas reconnu en France comme il devrait l’être. Dans l’hexagone, on cultive une certaine méfiance vis-à-vis de la comédie, comme si c’était un art mineur. Mais James Huth a une approche subtile,singulière de la comédie. Peut-être que celle-ci peut choquer, surprendre mais au moins ces films ne ressemblent pas à des comédies franchouillardes.

Appréciez-vous Jean Dujardin ?

Oui ! Je l’aime beaucoup, c’est un acteur incroyable !

Parmi les acteurs et les actrices, quelle est votre plus jolie rencontre ?

Il y a des actrices qui prennent bien la lumière. Et qui prennent très bien aussi la musique. Je pense à Léa Seydoux dans « Les Adieux à la Reine ». Il suffit de mettre de la musique sur elle et la magie opère.

Parce qu’elle est très jolie ?

C’est beaucoup plus que ça. C’est sa façon de jouer. Ce n’est pas une actrice qui surjoue. Son jeu est  intériorisé. En France, on a beaucoup de chance, il y a une grande diversité chez les acteurs. Par exemple, j’apprécie Alain Chabat. J’ai travaillé avec lui, il est très sensible et timide. C’est un grand acteur.

Avez-vous d’autres passions que la musique ?

Oui, je suis un passionné de littérature, et tout particulièrement de littérature japonaise, Kawabata, Inoue, Tanizaki…

Bruno Coulais avec Kila. Enregistrement de la musique du film « Croc Blanc ». © JPAgency

Vous avez composé la musique du film « Croc Blanc » qui sortira en février 2018, celle d’« Eva » de Benoît Jacquot avec Isabelle Huppert qui paraîtra en 2018. Cela fait quoi d’être le meilleur compositeur français de musique de films ? Et aussi le plus demandé ?

Je ne pose pas la question, même si je suis fier d’être sollicité ! Pour en revenir à « Croc Blanc », j’ai réalisé avec étonnement, alors que nous enregistrions avec un groupe traditionnel irlandais (et plus tard avec la Philarmonique du Luxembourg) que « Croc Blanc » était le seul livre de Jack London qui n’était pas lu en Angleterre alors qu’il est tant apprécié en France. Quant au film « Eva » de Benoît Jacquot, c’est un film très intéressant, très fort, très sombre. Avec une musique mentale qui reflète l’intériorité des personnages.

Composez-vous pour le cinéma d’animation ?

Oui, et j’aime particulièrement les films d’animation. Par exemple « Coraline » est l’un de mes films préférés. Je me suis attaché dans ce film à raconter les peurs de l’enfance, à explorer les mondes parallèles. La musique est très importante dans le cinéma d’animation. J’ai travaillé avec Tomm Moore, le grand cinéaste irlandais. On m’envoie d’abord des animatics avec des dessins. Et là je commence à travailler, en visualisant les mouvements. Parfois je vais même dans les studios d’animation et j’adore !

Pour finir, que conseilleriez-vous aux jeunes qui sont attirés par la musique en général ?

D’aller au bout de leur passion. De ne pas renoncer à leurs envies. Ni à leurs rêves. Hugo disait que « la musique appartient au rêve ». On peut poser des notes sur des rêves… Et rendre la vie encore plus belle et digne d’être vécue grâce à la musique. Même si la société actuelle semble très sage, qu’on a tendance à faire accroire aux jeunes que le monde du travail est triste et bouché, il faut absolument tenter sa chance. Etre opiniâtre, déterminé, multiplier les rencontres. En un mot, être optimiste…

Site officiel de Bruno Coulais

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Patrice Dard

 « C’est fini ! J’arrête les San-Antonio ! »

Tout le monde connait San-Antonio ! Les aventures du fringuant commissaire, amateur de galipettes, de péripéties cocasses, d’enquêtes loufoques et sa fine équipe de joyeux acolytes, j’ai nommé les inénarrables sieurs Béru, Berthe, Pinaud dit Pinuche. Son auteur, Frédéric Dard, fut un dieu vivant pour toute une génération. Adulé, vénéré par plus de 200 millions de lecteurs, auteur de 174 «San-Antonio», ce génie à la gouaille phénoménale qui chaque jour s’attablait à son bureau avec une discipline d’ascète (trois pages par jour et tous les jours) en portant une cravate par respect pour ses lecteurs, ne ressemblait à personne. Dans ses romans, il a sauvé la langue, en réinventant l’argot à sa manière. Il a osé le grand écart : le libertinage et le spirituel. La fesse et la Vérité. Le burlesque et le macabre. La légèreté et le massacre. Il n’a été dupe de rien, épinglant la violence de la société dans ses « Romans de la nuit », des romans noirs qui éclairaient la part sombre de Frédéric Dard. Il a bousculé les codes de la langue comme s’il avait pressenti intuitivement que la mort progressant dans l’homme du XXème siècle interdisait l’écriture académique. Lui ne s’est rien interdit, ni aucune écriture ni aucune censure. Il s’est tout autorisé même jusqu’aux pires invectives joyeuses à ses lecteurs. Résultat : San-Antonio, c’est de l’euphorie à chaque page, un grand éclat de rire homérique à chaque paragraphe. San-Antonio c’est de l’amour ! C’est tendre, généreux, jubilatoire, original, c’est «un hymne à la vie, un hymne à l’amitié». D’un mot, San-Antonio est un substitut vitaminé, un créateur d’euphorie, une fête de l’esprit !

Depuis la mort de son père en juin 2000, Patrice Dard perpétue les captivantes aventures du commissaire San-Antonio, avec un même appétit, une même puissance comique (et sexuelle !), surpassant parfois son père dans le registre de la bienveillance, et de la lumière. Après quinze ans de bons et loyaux services et trente bébés portés sur les fonts baptismaux des « Nouvelles aventures de San-Antonio », l’immense écrivain qu’est Patrice Dard a décidé d’arrêter la couvée des San-Antonio pour se consacrer au théâtre. C’est donc « Sur le sentier de Naguère » (paru fin 2016) que se termine la course folle de notre équipée nationale, San-Antonio en tête, le vent en poupe, Béru à sa suite, ventre à terre, l’épopée don quichottesque du duo le plus sympathique de la littérature française. La boucle est bouclée. Dans ce dernier San-Antonio, on en revient aux origines du commissaire. On touche d’un doigt raphaëlique la genèse, que dis-je la généalogie de l’irremplaçable San-Antonio et les turpitudes de ces  tumultueux ancêtres. Tout s’éclaire sous le ciel cramoisi de l’Amérique indienne, à la tombée du jour, nimbée d’une lumière onctueuse, dans le désert qui vit et vibre à l’heure du rut, où l’histoire des origines de San-Antonio court comme un feu de brousse.

Ite missa est… Ne reste plus aux inconditionnels de San-Antonio qu’à psalmodier le miserere nobis… Parce que c’en est fini, et bien fini de San-Antonio… Le plus célèbre poulaga de France vient de tirer sa révérence… Et croyez-moi, c’est un choc, un déchirement, une perte irréparable… Sommes inconsolables… Lui, le sigisbée des Lettres, le digne épigone de son père, Patrice Dard ose nous priver de la seule bouffée d’air, la seule bouffée d’oxygène de cette asphyxiante, étouffante, actuelle production littéraire bien-pensante, conformiste et formatée. Car « San-Antonio », c’était un sourire dans la grimace ambiante, un remède à l’esprit de sérieux, un rempart contre la bêtise, un réveil dans une société sous hypnose. Une façon de résister au déclin, d’épingler le nihilisme, de déjouer les passions tristes. Une manière aussi de renouer avec la truculence et l’effervescence de l’esprit gaulois. De voir les choses en grand dans un monde devenu si petit. En effet, les Dard, père et fils, n’avaient pas leur pareil pour moquer système et société, pour lancer une gifle immatérielle au mufle de l’establishment. Subversifs. Dissidents. Rebelles. Résistants. Finalement, des hommes libres…

« Je suis un désespéré heureux » écrivait Frédéric Dard. Effrontément, Frédéric Dard a su faire rendre gorge à la mort en s’engouffrant dans le tourbillon organique de la vie, en déployant en toute liberté ce qu’elle a de plus excessif, de plus spectaculaire, de plus pulsionnel. Il n’est qu’à voir les bacchanales de Béru, les tribulations et éructations monstrueuses de Berthe pour comprendre comment Eros se tapit sous Thanatos. Mais ici la chair n’est jamais triste. « Le sexe est joyeux comme un matin ensoleillé » dixit Dard. Elle exulte, exalte, exhale. C’est la fête des sens. La vie comme remède à la mort.

Père et fils ont secoué de fond en comble la langue française, de ce shaker dardien est né une langue qui vit, s’invente à chaque ligne, se renouvelle à chaque page. Une langue vivante, une poésie originale, celle d’une grande œuvre qui ne se courbe jamais pour entrer dans les habits étroits du classicisme mais en fait exploser les coutures les plus académiques. Pas étonnant que François Busnel affirme : « Frédéric Dard ? L’un des plus grands stylistes français du XXème siècle ».

En exclusivité, Patrice Dard nous a fait part de son désir d’arrêter la série des San-Antonio. Rencontre avec un homme merveilleux.

Patrice Dard, vous vous inscrivez dans une double filiation, héréditaire et littéraire. Est-ce par loyauté filiale, fidélité absolue à votre père ou pour rivaliser avec lui et finalement le dépasser que vous avez prolongé l’œuvre de votre père, Frédéric Dard ?

Question piège ! Rivalité ? Non ! Bien sûr, il existe toujours une rivalité père-fils mais ça c’était il y a longtemps ! J’ai repris la série des San-Antonio parce que mon père n’était plus là, et que c’était une façon pour moi, pour parler familièrement de « reprendre la boutique ». Maintenant, c’est fini ! J’ai écrit trente San-Antonio, j’ai consacré quinze années de ma vie à San Antonio, maintenant j’arrête ! Au départ, je voulais en écrire un ou deux. Quand j’ai repris le flambeau, ce n’était pas du tout par rivalité, j’avais même la trouille de me confronter à une gloire, à quelqu’un de tellement installé, tellement adulé. C’était forcément un peu casse-gueule, mais j’avais déjà un certain âge, 57 ans, je n’étais plus un gamin et donc j’ai pris ce risque. Ce que je n’aurai jamais fait vingt-cinq ans plus tôt !

Il y avait aussi une forme de fidélité dans ce choix…

Evidemment ! Il fallait essayer d’être fidèle à ce qu’il avait fait, à ses personnages, ses héros, ses blagues, son œuvre…

Donc votre oeuvre, c’est le prolongement de la sienne…

Oui et ça c’est formidable ! Mais reprendre ses personnages, c’était un challenge ! J’ai relevé le gant pour sa veuve. Elle ne souhaitait pas que la série des San-Antonio s’arrête, elle espérait même que je poursuivre l’œuvre de mon père. Ma belle-mère m’a poussé dans cette voie parce qu’à l’époque j’avais ma vie, je faisais du cinéma, de la télévision. Elle m’a avoué que s’il n’y avait pas d’événements autour de San-Antonio, Frédéric Dard finirait par être oublié… Et elle a ajouté : et puis ton père a toujours dit que tu étais capable de le faire ! Alors, j’ai dit banco, pourquoi pas, j’en écris un ! Mon premier San-Antonio a rencontré beaucoup de succès. Toute la famille m’a poussé à continuer. Mais j’ai continué surtout parce que je ne voulais pas qu’on oublie Frédéric Dard…

Finalement, vous l’avez ressuscité !

Je ne l’ai pas ressuscité, je l’ai prolongé !

Disons que vous lui avez offert un cercueil de papier…

Jolie formule ! Je l’ai prolongé un peu, maintenant le temps est venu pour moi de me consacrer à autre chose…

Vous n’ignorez pas que vous allez nous priver d’un immense plaisir…

Il y a 174 San-Antonio de Frédéric Dard ! Il y a 30 « Nouvelles aventures de San-Antonio » de Patrice Dard. Il y a de quoi lire ! Et puis ce ne sera peut-être pas un arrêt définitif, disons que c’est une pause…

Croyez-vous que vous y reviendrez-vous un jour ?

Peut-être, dans des circonstances exceptionnelles. Mais le dernier San-Antonio est sorti il y a six mois, c’est tout récent et j’ai besoin de respirer ! Disons pour faire vite que San-Antonio commençait à m’apporter plus de tracas, de pression que d’intérêt. Mais je n’en arrête pas pour autant mes activités intellectuelles !

En effet, vous allez vous consacrer au théâtre. Votre père aussi, dans le temps, écrivait des pièces de théâtre…

Mon père a été connu au théâtre avant même d’être célèbre avec San-Antonio. Moi, j’ai fait la démarche inverse, le théâtre vient après ! Dans ce domaine, je suis relativement débutant. J’ai déjà écrit une pièce jouée il y a quatre ans, puis une seconde comédie sur le point d’être montée. Disons que comme je n’attends rien, cela me rend heureux. C’est très libérateur…

Quel genre de pièce écrivez-vous ?

Le genre truffé de truculence, d’humour ! C’est un peu grinçant, c’est du boulevard. Ma première pièce était interprétée par Camille Cottin, Agnès Soral et une brochette de comédiens assez connus. J’ai eu beaucoup de chance. C’est une pièce  assez amusante qui a marché moyennement et qui a été jouée trois mois à La Comédie Caumartin. Je n’écris pas seul, j’écris avec un coauteur, extrêmement confirmé et talentueux, Jean Franco. C’est lui qui a écrit « Panique au Ministère », ainsi que « Elle nous enterrera tous », pièce écrite pour Marthe Villalonga qui a fait un carton et que j’ai été voir sur les conseils d’une amie qui jouait dedans. Après le spectacle, cette amie m’a présenté l’auteur. Jean Franco m’a dit : « j’aime particulièrement ce que vous écrivez ». Une vraie déclaration d’amour ! Alors on a sympathisé. On a pris un verre avant qu’il ne rentre se coucher. Quelques jours plus tard, il m’a écrit en me disant qu’il avait été ravi de me rencontrer, et il finissait sa lettre en me demandant : « Avez-vous déjà pensé à écrire du théâtre » ? Je lui ai répondu : «  Non ! Mais si je dois le faire, ce sera avec vous ! » Il m’a rétorqué « chiche » ! Et voilà, depuis nous écrivons ensemble ! Nous en sommes à notre troisième pièce. La deuxième « Anguille sous roche » n’est pas encore montée. Et la troisième pièce s’appellera « Copie conforme ». C’est une histoire de faussaire…

Quel titre portait votre première pièce ?

La première s’appelait « La Chieuse » ! Avec ce titre, on a tout de suite une idée du ton de la pièce, on voit vite qu’on n’est pas dans Shakespeare !

Détrompez-vous ! Shakespeare a bien écrit «La Mégère apprivoisée» !

C’est vrai, j’y ai pensé ! Mais ma « Chieuse » était encore plus difficile à apprivoiser ! La pièce se joue encore un peu en province, dans de petites tournées.

Revenons à votre papa. Un père aussi célèbre que l’était Frédéric Dard était-il un handicap pour le jeune homme que vous étiez ? Autrement dit, était-ce facile d’être le fils de Frédéric Dard ?

Il y a eu différentes époques dans ma vie. Au tout début, mon père était inconnu. Quand j’étais gamin, à l’école, que l’on me demandait le métier de mon père, je répondais « il est écrivain ». Ah bon, c’est qui ? C’est Frédéric Dard. Personne ne le connaissait ! Je suis né en 1944. Jusqu’à 1956-1957, personne ne connaissait Frédéric Dard ! Il était connu dans le métier mais non du grand public. D’ailleurs, à l’époque, j’aurais préféré dire que mon père était boulanger ou médecin ! Quelques années plus tard, vers la fin de mes études, quand on me demandait vous êtes de la famille de Frédéric Dard, je répondais oui, je suis son fils !  Alors là, c’était valorisant ! Je me disais, la vie va être facile ! Mais à partir du moment où l’on rentre dans la vie active, on a beau être le fils de Frédéric Dard, on s’aperçoit vite que cela ne sert pas à grand-chose. Mon père ne m’a pas transmis un outil de travail, donc je me suis rendu compte qu’il fallait que je me débrouille par moi-même. Ouvrir des portes c’est bien joli, mais il faut savoir quoi faire derrière ! Alors j’ai commencé par écrire des romans d’espionnage, sous le pseudonyme d’Alix Karol…

Pourquoi ce pseudonyme ?

Oh, cela fait bien longtemps que je n’ai plus repensé à ça ! Jeune, je me plongeais dans les bouquins, les dictionnaires. Un jour, je suis tombé sur l’écrivain Alexis Carrel (auteur de « L’homme, cet inconnu »). J’ai constaté qu’il était mort le jour de ma naissance, à Sainte-Foy-lès Lyon, là où je suis né ! Et physiquement, il y avait une certaine parenté entre lui et moi. Je me suis dit que c’était une coïncidence rigolote, et comme je cherchais un pseudonyme, cela m’a inspiré et j’ai inventé Alix Karol ! Mes romans d’espionnage marchaient plutôt pas mal, je me débrouillais bien. Je n’avais pas d’appétence particulière pour l’espionnage, je voulais juste ne pas écrire des romans policiers comme mon père. Donc, j’ai créé un héros du genre « James Bond » à la San-Antonio. Un play-boy à l’allure sportive qui  se lance dans des situations périlleuses, réalise des exploits exceptionnels, se plaît à évoquer ses prouesses sexuelles, le tout avec beaucoup d’humour, de dérision et de rigolade. Je voulais me distinguer de mon père. J’étais content parce que mes romans d’espionnage me permettaient de ne pas avoir la même couverture colorée que mon père. Moi, elle était grise ! J’appréciais d’écrire, je trouvais que c’était un boulot formidable, je m’en sentais même les capacités. Reste que j’avais du mal à exister, j’avais l’impression de demeurer dans l’ombre de mon père. Nous avions la même maison d’édition, Le Fleuve noir; lui écrivais des romans policiers, moi des romans d’espionnages. Or, je voulais me démarquer. Alors je me suis lancé dans l’écriture de livres de cuisine. Et ce choix a été déterminant. J’ai échappé à mon nom. Je me suis fait un prénom. Patrice Dard est devenu un nom assez connu dans le monde de la cuisine.

Vous aviez même un restaurant !

Oui, « La Barrière Poquelin ». C’était rue Molière. Mais il n’est plus à moi. Je n’avais ni la formation ni le goût pour gérer une entreprise. Gérer du personnel, c’est un vrai métier !

Vous avez publié des dizaines de livres de cuisine comme « Salades et entrées », « Savoir déguster les fromages », « les Fondues », « Le grand livre des cocktails », « Tout savoir sur le vin », « Savoir préparer la cuisine créole »…

Je connais à peu près toutes les cuisines du monde. Et je sais les cuisiner : japonais, chinois, coréen, vietnamien etc.

Quel est votre plat préféré ?

Je vais vous répondre comme tous les Français : le couscous ! Ce plat me fait toujours plaisir. J’adore le préparer, je le sophistique beaucoup avec six légumes, des viandes différentes. Je m’amuse !

Votre épouse doit se réjouir d’avoir un cordon bleu pour mari ! 

Elle cuisine très bien aussi !

Et dans les vins, vous êtes plutôt Puligny-Montrachet ou Condrieu (vous évoquez « la subtile poivrade d’un Condrieu » dans « Arrête ton char, Béru ! ») ?

Condrieu ! Pour moi, c’est le meilleur blanc ! Le Puligny-Montrachet est considéré comme le plus grand vin blanc au monde, mais je lui préfère le Condrieu. Plus proche de Lyon, il a un goût merveilleux et il est un peu moins cher !

Donc, à cette époque, vous devenez un auteur culinaire en vogue… 

Oui, très vite, les livres de cuisine se sont mis à marcher très bien, ça débouchait sur de la publicité, j’ai fait d’énormes campagnes publicitaires gastronomiques. J’avais un superbe job. Un jour, mon père est venu me trouver en me disant, voilà je suis dans le pétrin, je me suis engagé vis-à-vis de Roger Hanin, (un ami de longue date de mon père, il a joué dans sa première pièce), il veut que je lui crée un nouveau personnage après Navarro, il s’appellera Maître Da Costa, et je dois lui réaliser un petit projet. Mais je n’ai pas le temps, il faut que tu le fasses  à ma place. Alors, j’ai tout lâché et j’ai écrit sept téléfilms pour Roger Hanin. Mon père s’est contenté de les relire, de me donner deux-trois conseils. J’ai changé d’orientation, je me suis lancé dans le cinéma à cause de mon père. Mon père est mort et toute la famille m’a poussé à continuer les San-Antonio. J’ai encore changé de métier. Finalement, j’ai changé trois fois de métier !

Vous écrivez dans un entretien au Monde : « Je fais ma place prudemment, je me démarque de son style. Ne pas avoir d’ambition me procure une vie agréable. (…) Je n’ai pas son souffle. » L’inévitable comparaison entre vos deux styles n’était-elle pas pénible à force ? N’a-t-elle pas fini par faire oublier votre talent ? Pour ma part, j’estime que vous écrivez bien mieux que certaines stars du box-office de la littérature…

Je ne sais pas si j’écris bien mais j’écris… Certains d’entre eux n’écrivent pas… Ils rédigent ! Je suis dur mais ce que je veux dire par là c’est qu’ils écrivent sûrement des choses passionnantes, des histoires qui passionnent les gens, mais c’est très classique. Sans trouvailles. C’est beaucoup plus compliqué d’écrire à la façon de San-Antonio. Malheureusement, plus le temps passe moins les gens sont susceptibles de bien comprendre tout cela. Il y a une simplification générale (et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai envie d’arrêter, j’ai peur de ne pas être compris). Bien sûr, il y a encore une clientèle de San-Antonio, les inconditionnels, et les enfants des inconditionnels, élevés et nourris au San-Antonio, qui les apprécient. Mais un jeune dont la famille n’a jamais lu de San-Antonio, qui tombe là-dessus, je suis persuadé qu’il n’a pas l’éducation nécessaire pour apprécier ce genre de livre, il n’accrochera pas. A l’époque de mon père, il y avait  Léo Ferré, Audiard, les films des années 70 avec Gabin, Blier. Aujourd’hui qui lit du Simonin ? C’est une autre époque ! Quant à moi, c’est pareil, je me fais « suer » avec certains bouquins actuels, je trouve qu’ils manquent cruellement de consistance ou d’originalité ! Pour reprendre la métaphore culinaire, nous, les Dard, c’est du cuisiné maison, du fait main comme un bon artisan. D’autres auteurs, disons plus commerciaux, c’est du bon resto mais avec des produits déjà élaborés et qui ont fait leur preuve. Ils font juste leur petite sauce !

Votre premier San-Antonio s’intitulait « Céréales killer » ?

C’est exact ! Mon père, dans les trois-quatre derniers mois de sa vie, connaissait des problèmes cardiaques qui s’aggravaient au fil du temps. Il devait remettre un livre pour le 15 octobre, il voulait le démarrer mais n’a pas réussi à le faire. Tout ce que j’ai trouvé sur son bureau, c’était un petit bout de papier où il avait écrit : « Je suis sans nouvelles de moi. » Une phrase terrible… Dans mon premier San Antonio « Céréales killer », j’ai mis cette phrase en exergue. Sur une autre feuille, mon père avait démarré quelque peu l’intrigue. Le thème : un paysan arrive au petit matin, il décharge son camion, et dans la fosse à purin, il y a un cadavre dedans. C’est tout. C’était maigre. « Céréales killer » est  devenu polar paysan, un roman agricole. J’ai démarré comme ça, avec ces trois lignes. Et j’en ai fait la fin du livre, dans une espèce de flash-back. J’ai écrit ce San-Antonio en deux mois et je l’ai remis à la date prévue à l’éditeur. Sauf que celui-ci, perplexe, m’a dit que c’était impossible que Frédéric ait pu écrire ça, qu’il l’avait eu au téléphone le mois dernier et qu’il n’avait pas encore commencé son roman… J’ai rétorqué que je l’avais aidé. Du coup, l’éditeur a fermé les yeux et il a offert la paternité de ce San-Antonio à mon père… Mon « Céréales Killer » s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires…

C’est beau…

Oui, mais il ne faut pas oublier que nous sommes dans une société de consommation. Mon père a eu le bon goût de mourir à ce moment-là et de faire la promotion… Il ne faut pas chercher plus loin ! Le suivant, c’était la curiosité de voir ce que valait le fils. Mon troisième San-Antonio, les gens étaient moins curieux et après, il y a eu beaucoup moins d’intérêt…

Selon vous, votre père a-t-il eu l’impression de s’être accompli dans sa vie ?

Oui ! Quelle insatisfaction aurait-il pu avoir ? Peut-être aurait-il préféré au départ ne pas réussir avec San-Antonio mais dans une veine plus classique. Pourtant, c’est ce qui faisait sa force. Il y a de grands auteurs de polars bien ficelés, bien écrits, américains et anglais qui ont autant de valeur littéraire que de grands auteurs américains ou anglais plus académiques. A ce propos, les San-Antonio commencent à bien se vendre en Angleterre !

Dans les San-Antonio, il y a une prose inimitable, des trouvailles, des néologismes, des calembours, des raccourcis, des jeux de mots, des fulgurances, une verdeur, une verve incroyable !

C’est vrai, il y a une certaine originalité linguistique ! Céline, l’écrivain du « Voyage au bout de la nuit » ou de « Mort à Crédit », est un des auteurs qui a influencé mon père. Pour la gouaille, l’argot, l’originalité, l’émotion rendue par la dérision. Mais il y a eu aussi Rabelais, Simenon, Peter Cheyney…

Frédéric Dard

Votre père était un véritable démiurge. Du néant, il faisait jaillir un monde…

Oui ! Mon père m’a toujours dit de ne jamais construire une histoire. Il souhaitait la découvrir au fur et à mesure. Pour lui, l’imagination suffisait. Bien sûr, de temps en temps, l’auteur est bien obligé de revenir en arrière pour bricoler un peu les choses. Mais, par exemple, quand je travaillais pour le cinéma ou pour la télé notamment, il fallait en passer nécessairement par le synopsis, le séquencier. Moi, le synopsis ça me faisait suer, le séquencier encore plus ! Il m’est arrivé pour vendre un projet, d’écrire le film et d’en tirer ensuite un séquencier et un synopsis !

En fait, vous être un écrivain libre ! Et votre papa aussi !

Voilà ! Je veux que ce soit une aventure d’écrire ces aventures. Je veux m’étonner moi-même !  Evidemment qu’à la fin, je sais ce qui va arriver, c’est pourquoi la fin est plus pénible à écrire que le reste parce que justement, on sait où on va…

Est-il vrai que « Sur le Sentier de Naguère » est votre dernier San-Antonio ? « Sur le Sentier de Naguère » ça sent un peu sa « Recherche du temps perdu » ! C’est une exégèse sur la mémoire ?!

Avant même de décider d’arrêter les San-Antonio, j’avais envie d’écrire un bouquin où l’on découvre enfin les origines de San-Antonio. Tout le monde se demande d’où vient San-Antonio… Comme il ne parle jamais de son passé, on sait très peu de choses sur lui. San-Antonio parle vaguement d’un père volage, emporté par le tabac, Francisque, mort quand il était très jeune. Par contre, on connait bien sa mère Félicie, douce et tendre qui habite dans un pavillon à Saint-Cloud. Mais les origines de San-Antonio restent inconnues. J’avais envie de procéder à une ultime enquête, fouiller du côté de ses ascendants mâles qui portent le nom de San-Antonio. Pour comprendre d’où lui venait ce nom de San-Antonio, voir si cela avait un rapport avec la ville de San Antonio, une grande ville américaine, proche du Mexique, dans le sud de l’Etat du Texas (mon père, Frédéric Dard, avait choisi un nom au hasard en pointant son doigt sur un atlas et était tombé sur la ville de San Antonio. Il a rajouté un tiret et ça a donné le nom de son héros San-Antonio !) Bref, je voulais donner à San-Antonio des origines américaines. Pour situer l’intrigue, j’ai cherché un endroit que je connaissais, le Wyoming. Dans cette  Amérique profonde, j’ai campé le décor d’un authentique western avec ses poncifs, les bons, les méchants, les indiens, le shérif corrompu, les flics véreux, les bagarres de saloon, les règlements de compte à coups de colt, toute la panoplie des chasseurs de prime. Un western où San-Antonio joue le shérif adjoint et Béru, alias Queue de Bison, le grand Sachem des Cheyennes ! Je me suis dit, je vais tout mettre là-dedans, et en même temps, trouver le moyen de remonter jusqu’aux origines de San Antonio. Alors, je suis parti du fait qu’un jour un homme d’affaires américain vient trouver San-Antonio chez lui pour lui apprendre cette nouvelle : « Il faut que vous veniez dans le Wyoming parce que vous venez d’hériter de 4000 hectares de prairies ! » San-Antonio est abasourdi. Qu’est-ce que je vais faire de 4000 hectares de prairies ? C’est un type qui, par principe, n’est pas vénal. Mais il est quand même curieux parce que précisément cet émissaire rouquin américain se fait assassiner trente secondes plus tard sous ses yeux ! A partir de là, San-Antonio se rend compte que cet héritage est l’enjeu d’une terrible bataille. Donc, il part aux States. Tout ça pour découvrir son passé. Comme il hérite de son cousin Peter-Callaghan San-Antonio, il va pouvoir remonter la filière de ses ancêtres. Bon, je ne vais pas rentrer dans le détail mais à la fin, San-Antonio s’aperçoit que ses terres ont été spoliées à des Cheyennes et il leur revend pour un dollar symbolique. Sauf que dans ces terres, y avait de gros méchants qui ont découvert du gaz de schiste ! C’est la raison pour laquelle elles valaient si cher, mais San-Antonio évidemment ne veut pas entendre parler du gaz de schiste parce qu’il est profondément écolo !

Et donc la boucle est bouclée ! Vous en êtes revenu aux origines de San-Antonio pour votre dernier livre !

Absolument ! J’ai expliqué d’où il venait… Maintenant je ne sais plus où il va !

Mais si c’est le clap de fin, si vous n’écrivez plus de San-Antonio, tous les inconditionnels vont fondre en larmes…

Je vais faire imprimer des mouchoirs !

Pour ma part,  les Dard, c’est les Flaubert du XXème siècle ! Ils se penchent sur la bêtise humaine, la dénoncent avec ironie et lucidité, ils bousculent les conventions avec jovialité et gravité à la fois. « Ils dépeignent la vérité sans fard », et portent un regard très satirique sur l’humanité. Entre désir et mort, rire et noirceur… Estimez-vous que vous donnez une vision réjouissante et en même temps féroce de la société ?

Réjouissante, oui, parce qu’un guignol cela fait toujours rire ! Féroce, non. Parce qu’elle est réaliste ! La férocité vient de la réalité.

Flaubert disait « Madame Bovary, c’est moi » ! Patrice Dard, San-Antonio c’est vous ?

Oui ! Je suis San-Antonio et un peu Béru aussi ! Un peu Félicie aussi, parce que je ne suis pas une mère mais un grand-père. Et un grand-père cela ressemble beaucoup à une mère !  Quand j’évoquais mon père, je disais souvent qu’il était la synthèse entre San-Antonio et Bérurier ! Je ne parle pas physiquement, mais moralement. En fait, San Antonio c’est ce que l’on voudrait être (il est beau, séduisant, irrésistible, n’a aucune défaillance avec les femmes), Bérurier, c’est ce que l’on voudrait ne pas être (il est répugnant, sale et salace). L’idéal serait l’intermédiaire !

Les étudiants en littérature multiplient-ils les thèses sur vous ?  Pour vous, c’est ça la vraie gloire ?  

Il y a des thèses en pagaille sur mon père ! La dernière en date, je crois, c’est une étude qui a été faite d’une de ces pièces de théâtre « Les salauds vont en enfer » par l’Université de Dijon. A ce propos, je voudrais vous rappeler le bon mot de mon père à l’université de Bordeaux : c’était il y a très longtemps, dans les années 60, le professeur Robert Escarpit avait organisé un colloque sur mon père, destiné à décortiquer ses textes, et mon père était présent dans la salle. A la fin, lorsque le Professeur Escarpit a cédé la parole à mon père, mon père a prononcé cette phrase devant un amphithéâtre plein : « Ecoutez, j’avais une montre, vous me l’avez démontée et vous me demandez l’heure ? » Eloquent, non ?!

Que pensez-vous du dictionnaire amoureux de San-Antonio d’Eric Bouhier ?

J’aime beaucoup ! Eric Bouhier n’est pas quelqu’un de très connu du grand public, c’est pourtant un grand écrivain, un très grand médecin humaniste qui a monté une ONG. Il a été médecin à Médecins sans Frontières et au Samu Social, il a participé à des missions humanitaires, c’est un homme qui a énormément de talent. (C’est moi qui ai conseillé à l’éditeur de solliciter Eric Bouhier pour écrire « Le dictionnaire amoureux de San-Antonio », j’avais lu des textes superbes de lui comme « Pour solde de tout compte » qui sélectionnait dans les 175 San-Antonio ce qui avait trait à l’enfance de Frédéric Dard.) Eric Bouhier sait très bien aller au fond des choses, c’est un grand spécialiste de San-Antonio. De plus, il aime jouer, jongler, s’amuser avec les mots. Son « Dictionnaire amoureux de San-Antonio » est superbement écrit. Je suis absolument enchanté du résultat.

Patrice Dard, votre prose est inventive, libre, vivace, vivante, vivifiante, c’est de la verve à jet continu ! Il y a une succulence du verbe mêlée à une grivoiserie, une gauloiserie, une affabulation pittoresque et paillarde. C’est une fête de l’esprit, une orgie mentale ! Où puisez-vous votre inspiration ?

D’abord, je vais faire comme les hommes politiques, je vais vous dire : Merci !! Plus sérieusement, il est difficile de répondre à cette question ! Franchement, je crois que cela vient de l’intérieur. Il faut se concentrer, bien sûr cela ne vient pas tout seul, il faut se mettre dans le bain. L’imagination c’est un bouillonnement… C’est un peu comme si on savait capter les rêves… Les rêves on ne sait pas d’où ils viennent (certains prétendent les analyser, je ne sais si c’est judicieux ou pas) mais c’est un peu le même principe. Les romans sont des rêves éveillés ! On se nourrit de sa vie, des personnages que l’on a rencontrés, d’événements qui peuvent resurgir de très loin, de situations qu’on a vécues la veille. Il n’y a pas de règles à ça…

En ouvrant un San-Antonio, on sait que l’on ne sera jamais déçu. C’est plaisir garanti, rire assuré. Vous régalez vos lecteurs (plus de 250 millions !) depuis plus de 50 ans. Vous avez un style, un ton reconnaissable entre tous et parfaitement inoubliable. Estimez-vous que les San-Antonio sont un œuvre majeure de la littérature contemporaine ?

Honnêtement, c’est difficile à dire dans la mesure où j’ai repris le flambeau… Mais mon père, lui, est un auteur majeur…

© Francis Poirot

(Merci à l’hôtel Georges V où s’est déroulée la séance photo de Patrice Dard)

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Guillaume Teisseire

 « Nous sommes le seul réseau social qui incite les gens à éteindre leur ordinateur et à aller lire des livres ! »

Guillaume Teisseire, co-fondateur de Babelio

Jadis, la vie littéraire passait par les salons. Jusqu’au XIXème siècle, on rencontrait dans ces lieux de vie littéraire des romanciers comme Proust et Maupassant. A l’époque, chaque salonnière, de Madame Geoffrin à Madame Récamier, régnait sur les réputations, avait ses protégés, ses artistes, ses philosophes qu’elle défendait et portait sur le devant de la scène. Aujourd’hui, la littérature ne se fait plus dans les salons mais sur Babelio. Le Web a remplacé le faubourg Saint-Germain. Et le milieu littéraire cohabite désormais avec l’internaute. La critique professionnelle et institutionnelle n’a plus l’apanage de la critique littéraire, elle doit à présent compter avec ses suppléants lettrés, des amateurs éclairés, des passionnés de mots, de pensée libre, des êtres qui jusqu’au vertige vénèrent la littérature, encensent ses génies et s’adonnent avec acuité et jubilation à la critique de leurs livres préférés. C’est le nouvel ordre littéraire qui sonne la fin des hiérarchies et des privilèges. Le seul point commun entre tous ces amoureux des belles lettres, la seule grandeur qui perdure, c’est celle du style. « Le style, dame, tout le monde s’arrête devant, personne n’y vient à ce truc-là. Parce que c’est un boulot très dur. Il consiste à prendre les phrases, je vous disais, en les sortant de leurs gonds… » écrivait Céline. Sortir les phrases de leur signification habituelle, par un subtil déplacement de sens, un léger écart quasi imperceptible, mais qui fait tout la différence, c’est tout le travail du styliste… Des styles éblouissants, féeriques, fervents, fruités, charnus, brûlants, puissants, somptueux, succulents, aboutis, délectables, délirants, exigeants ou extravagants, on en trouve sur Babelio. Comme une poésie émotive, un chant du monde, une mélodie de mots, une prose aérienne qui voltigerait avec la grâce d’une nuée de plumes. Tous ces écrivains du Net mettent leur art au service de Babelio, ce site dédié aux livres. Juste pour convoquer l’instant et l’éternité, à moins que ce ne soit pour transfigurer le monde, n’ayons pas peur des mots. Voilà ce que sont toutes ces critiques littéraires qui irriguent quotidiennement les pages de Babelio. Car chaque jour, plus de 800 critiques de livres naissent de cette communauté de lecteurs, de cette fraternité littéraire, de ces rédacteurs désintéressés, toutes ces âmes passionnées et exigeantes, animées par une foi littéraire capable de creuser le ciel. Si Babelio a vu le jour en 2007, c’est grâce à trois brillants étudiants, aujourd’hui trentenaires, tous trois amoureux des lettres, Guillaume Teisseire, Pierre Fremaux et Vassil Stefanov. Ils ont été les premiers en France à créer un incroyable réseau social littéraire francophone. Aujourd’hui, ce réseau social compte 640 000 membres (en France et dans le monde) et est visité mensuellement par plus de 3 millions et demi d’internautes. Car Babelio, c’est la littérature à portée de main. C’est aussi une réussite absolue. C’est encore un morceau de littérature vivante, car ses dirigeants géniaux ont eu la bonne idée d’organiser des rencontres entre les auteurs contemporains et leurs lecteurs. On l’aura compris, la vie littéraire passe aujourd’hui par Babelio…

Rencontre avec le très sympathique fondateur de Babelio, Guillaume Teisseire.

Le précédent logo Babelio évoquait une tour de Babel au milieu de livres colorés. Dernièrement, vous avez simplifié ce logo. Que représente-t-il aujourd’hui ?

Le logo a toujours la forme d’une tour de Babel, mais symbolise désormais les pages d’un livre. Trois pages qui forment une tour. Historiquement, le nom de Babelio vient d’une nouvelle de Jorge Luis Borges « La bibliothèque de Babel ». Le romancier argentin imagine une bibliothèque totale, infinie, composée de tous les livres possibles. C’est cette universalité qui nous séduisait dans l’idée de Babelio, c’est de se dire que quel que soit le livre, il y a quelque part, quelqu’un qui l’a lu dans sa bibliothèque, qui peut en parler et en faire une critique.

Désormais, le site Babelio s’assure une fidélité à toute épreuve de 640 000 membres inscrits, et est visité mensuellement par plus de 3,5 millions d’internautes. Vous êtes les précurseurs en France de ce réseau social littéraire francophone. Vous attendiez-vous à un tel succès ?

Très honnêtement, non. Au début, c’était vraiment un projet entre amis pour s’amuser, nous n’avons jamais eu un destin de start-up, nous n’avons pas levé de fonds, nous n’avions pas d’ambitions démesurées, finalement nous avons eu un développement proche d’une maison d’édition. Nous avons lancé ce site à l’été 2007. A l’époque, comme chacun de nous avait une vie professionnelle, on travaillait dessus le soir et les week-ends. Au bout de deux ans nous avons constaté qu’une petite communauté démarrait. Nous nous sommes dit que si nous voulions en faire vraiment quelque chose, il fallait passer à plein temps dessus. En 2010, nous avons sorti une deuxième version du site, plus jolie, mieux faite, et là nous avons enregistré une véritable inflexion de la communauté. Pour en vivre vraiment, il a fallu encore quelques années. Aujourd’hui, l’équipe se compose de dix personnes. Un de mes associés, Vassil Stefanov, s’occupe du développement, d’autres de l’animation de la communauté, de l’éditorial, de la partie commerciale, c’est-à-dire les relations avec les maisons d’édition lors des opérations de promotions de livres. Enfin et surtout, nous avons une grande équipe de 640 000 lecteurs qui, eux, sont les vrais acteurs de Babelio !

Pierre Fremaux, co-fondateur de Babelio

Vous êtes co-fondateur de Babelio avec Pierre Fremaux et Vassil Stefanov. Tous trois trentenaires donc très jeunes ! Est-ce la passion de la littérature qui vous a réunis ?

Complètement ! On était tous les trois fous de littérature, c’est d’ailleurs ce qui nous a rapprochés. Après des écoles de commerce, Pierre et moi, on a fait le même master à la Sorbonne. Vassil, lui, était le frère d’une amie qui étudiait dans le même master que nous. Comme on recherchait quelqu’un pour la partie informatique de notre site, elle nous a présenté son frère et ça a débuté comme ça.

Vassil Stefanov, co-fondateur de Babelio

Vous êtes si passionné de littérature, qu’il y a quelques années, vous rêviez de faire l’acquisition du décor d’Apostrophes !

C’est vrai ! Toute l’équipe trouvait que ce serait sympa d’acquérir le décor d’Apostrophes. Cela nous aurait amusés de recevoir nos auteurs dans les fauteuils d’Apostrophes, là où s’étaient assis les plus illustres écrivains du monde. Un beau passage de relais. Malheureusement, c’était trop cher ! Le jour de la vente aux enchères, « cette Chapelle Sixtine de la littérature » comme le disait le commissaire-priseur de l’époque a été adjugé à un acheteur plus fortuné que nous !

Qui sont vos écrivains de prédilection ?

Jorge Luis Borges, Italo Calvino, Thomas Pynchon, Joseph Conrad…

Et côté romans ?

Sur Babelio, on a une fonction « Le livre qu’on emporterait sur une île déserte ». J’ai noté : « Fictions » de Borges, « Lord Jim » de Conrad, « Les Villes invisibles » d’Italo Calvino, « Vente à la criée du lot 49 » de Thomas Pynchon et « Au-dessous du volcan » de Malcom Lowry.

De plus en plus, l’art et la littérature sont soumis au marché. Les romans deviennent de purs objets de consommation ciblant un certain public. Le poète Bernard Noël affirme que « L’art ne peut se relever d’être devenu marchandise, cette perversion du sens est irrémédiable ». Babelio a su résister de toutes ses forces à ce phénomène. Grâce à ce site en ligne, la littérature retrouve ses lettres de noblesse. Vous valorisez l’écrit, vous faites l’éloge des mots et vous leur redonnez du sens. C’est la qualité littéraire qui est mise en avant sur votre site. Babelio signe-t-il le retour de la culture ?

Vous avez raison, Babelio valorise le texte même si cela paraît austère aujourd’hui. Comme ce sont les lecteurs nos auteurs, nous avons un spectre extrêmement large, avec des gens qui chroniquent aussi bien des essais pointus que des recueils de poésie confidentiels, des ouvrages parfois absents du paysage de la critique. Chez Babelio, on essaie de tout balayer, de toucher tous les genres, d’être universel, tant sur la littérature populaire que sur des textes plus abscons. Et c’est vrai que la virtuosité verbale de certaines critiques qui mettent tout leur art à défendre des livres méconnus ou peu reconnus fait plaisir à voir. Les Français sont sensibles à la littérature. Dans l’hexagone, nous aimons les joutes oratoires, les beaux textes, les grands auteurs. En France, tout le monde écrit, chaque français a un roman dans son tiroir. D’ailleurs, nous sommes le seul pays au monde où le prix Goncourt est un événement national.

Aujourd’hui, l’image – le commerce du visible – vide les têtes. C’est le règne de la non-pensée. L’image vend l’apparence pour la réalité, nous impose ses modes et ses diktats, programme l’agonie de l’esprit critique. Là encore, à contre-courant de cette tendance, Babelio ressuscite l’imaginaire, le jugement et la raison. Babelio nous redonne la vue de l’intelligence et nous invite à ne pas nous débarrasser de tout ce qu’il y a de plus humain dans l’homme. C’est tout simplement remarquable…

C’est surtout très flatteur ! L’idée de départ c’était de parler de notre passion, d’échanger avec d’autres passionnés de littérature qui se trouvaient à l’autre bout de la France, en Belgique, en Suisse ou au Canada. C’était ça le projet de départ. Maintenant, c’est vrai que je partage votre diagnostic ! Nous sommes le seul réseau social qui incite les gens à éteindre leur ordinateur et à aller lire des livres !

Babelio réalise l’impossible. Le site réconcilie miraculeusement la grande littérature, les classiques du passé et les réseaux sociaux de l’avenir. C’est le grand écart temporel… Vous réenchantez le monde avec de la bonne littérature. On devrait vous tresser des couronnes, vous décorer pour de tels bienfaits ! Mais je cesse mes éloges car j’ai l’impression que mes compliments vous accablent…

Un peu, oui ! Je ne m’attendais pas à ça… Il n’empêche, le retour des lecteurs est souvent gratifiant, nous recevons beaucoup de marques de gratitude et j’avoue que c’est très agréable. Alors que ce sont les lecteurs qui font tout le travail ! Babelio c’est un projet collectif, un travail communautaire, le site n’a d’intérêt que parce que nous engrangeons toutes ces critiques postées quotidiennement. Nous ne sommes que le média, l’intermédiaire. Au début, avec Babelio, on tissait dans le virtuel, mais aujourd’hui, on revient de plus en plus dans le réel. Nous organisons des pique-niques avec nos lecteurs. A l’occasion de la sortie ou de la promotion d’un livre, nous recevons son auteur au rez-de-chaussée de nos locaux afin qu’il échange avec ses lecteurs. La rencontre, animée par quelqu’un de chez nous, dure à peu près une heure.Tout le monde parle littérature et chacun en ressort ravi !

Chez Babelio, il n’y a pas de censure, pas de police de la pensée. Les lecteurs sont entièrement libres de rédiger les critiques qui leur conviennent…

Oui, nous encourageons même les lecteurs à être sincères. Que leurs critiques soient bonnes ou mauvaises, ils sont libres de rédiger ce que bon leur semble. Il n’y a pas de modération. D’ailleurs, nous n’avons pas la logistique nécessaire pour intervenir, nous n’avons même pas la possibilité de relire toutes les critiques, sachant que 800 nouvelles critiques paraissent par jour. Parfois, on rencontre certains auteurs qui font la critique de leurs propres livres en disant : « Ce livre est formidable, achetez-le ! » mais ceux-ci ne sont pas difficiles à repérer ! Cela dit, il faut préciser que nous avons quand même un cadre, les lecteurs ne peuvent pas écrire n’importe quoi. Les critiques racistes, sexistes etc. sont très vites repérées car les lecteurs s’empressent de nous signaler un contenu négatif ou abusif. Nous avons très peu de signalements mais malheureusement il arrive que les gens dérapent.

L’auteur Joann Sfar rencontre ses lecteurs

Chaque année, lors de la rentrée littéraire, on voit fleurir sur les rayons des librairies des milliers de nouveaux titres. Le lecteur ne sait comment s’y retrouver et faire un choix. L’intérêt de Babelio c’est aussi d’aider les lecteurs à découvrir des pépites et pas forcément parmi les écrivains célèbres. Babelio et ses lecteurs ont-ils déjà fait émerger des auteurs sans exposition médiatique ou encouragé des textes marginaux ?

Evidemment que j’aimerais pouvoir raconter cette belle histoire, celle d’un livre qui émerge grâce à nous, mais en réalité un titre qui émerge, c’est souvent le fruit d’un ensemble de paramètres. Les libraires, la presse s’en emparent, le livre profite d’un excellent bouche à oreille. Ce sont de multiples petits ruisseaux dont nous faisons partie, mais je n’ai pas encore l’arrogance de dire : ce livre, sans nous, ne serait jamais sorti de l’anonymat. En France, les lecteurs aiment découvrir des choses nouvelles, ils sont curieux, ils n’aiment pas forcément rester en terrain connu. Ces bonnes surprises littéraires, nous envoyons régulièrement émerger sur Babelio. Car il y a beaucoup de discussions sur Babelio, avec des forums très actifs où les gens échangent. Sur le site quand vous cliquez sur« Découvrir », il y a un onglet qui s’affiche : « Groupe ». Et là, les membres de la communauté peuvent dialoguer avec des groupes de fans de polars, fans de romances, fans de science-fiction etc.

Le lecteur type de la communauté Babelio est plutôt une femme ?

Oui ! Très largement. Nous démarrons vers 16-18 ans, nous n’avons pas beaucoup d’adolescents. Et après le cœur de la communauté, ce sont des femmes entre vingt-cinq et quarante-cinq ans. Les hommes lisent des essais, de la politique. Mais le plus gros volume de contributions sur Babelio concerne la fiction. Reste que nous avons aussi des lecteurs experts qui liront par exemple tous les livres concernant la guerre du Vietnam, ou des exégètes de la pensée antique, des spécialistes du droit, des amateurs de poésie tchèque, des universitaires, des professeurs etc.

Babelio c’est aussi le réseau social où il y a le moins de fautes d’orthographe. De cela aussi, vous pouvez vous enorgueillir !

Oui, les grands lecteurs écrivent plutôt bien. Par rapport à la norme d’internet, on est vraiment au-dessus !

Babelio, c’est aussi une incroyable base de données. Une bibliothèque virtuelle qui s’enrichit de plusieurs millions de livres ajoutés par les lecteurs…

Si nous mettons bout à bout toutes les bibliothèques des lecteurs, je crois que nous arrivons à 20 millions de livres ajoutés. Bien sûr, sur ces 20 millions, nous recenserons, par exemple, 60 000 exemplaires d’Harry Potter, puisque c’est la bibliothèque des lecteurs !

Un site comme Babelio est-il rentable ? Menez-vous grand train grâce à la littérature ?

Nous ne menons pas grand train mais nous vivons correctement ! Nous sommes rentables. Nous avons des contrats publicitaires avec les maisons d’édition qui font de l’affichage, des mailings pour présenter tel ou tel titre. Nous avons aussi des bibliothèques à qui nous louons notre base de données. Nous possédons un outil qui leur permet de récupérer les contenus de Babelio pour enrichir leurs catalogues, leurs fonds.

Comment Babelio évolue-t-il au fil des ans ? Pourriez-vous envisager de rajouter d’autres fonctionnalités au site ? Comme la possibilité pour les lecteurs de pouvoir parler directement aux auteurs, de les questionner en ligne ou de leur réclamer une dédicace ? Ou encore d’organiser des concours de nouvelles, de romans, de poésie ? Un prix des lecteurs Babelio ? Un prix de la plus belle plume ?

C’est évident, il faut absolument que nous mettions en place un « Prix des lecteurs Babelio » ! Déjà, nous organisons de petits concours d’écriture mensuels, mais nous n’avons pas vocation à devenir éditeur, car nous ne pouvons pas éditer derrière le « Prix des lecteurs Babelio ». Mais pour motiver les gens, je pense que nous allons créer un prix, il faut juste trouver la bonne mécanique. Concernant les évolutions, nous allons enfin avoir une application sur le téléphone mobile qui va sortir avant la fin de l’année 2018.

Babelio rencontre un succès fou à l’étranger, dans les pays francophones comme le Québec, le Maghreb. Va-t-il aussi s’implanter en Espagne ?

Aujourd’hui, 30 % de la communauté Babelio est hors de France. Elle est présente en Belgique, en Suisse, au Québec, en Afrique, avec trois lecteurs sur dix, ce qui n’est pas rien. Au Québec, nous avons beaucoup de lecteurs, il y a une vraie dimension militante, les lecteurs défendent la littérature et la littérature québécoise. Il y a un an, nous avons lancé la version espagnole de Babelio. C’est le même site avec le menu traduit en espagnol. Ce sont des lecteurs hispanophones qui s’inscrivent et rédigent des critiques en espagnol. Pierre Fremaux, qui est bilingue, pilote cette communauté hispanophone.

Que souhaitez-vous pour l’avenir de Babelio ? Avez-vous des projets ?

D’abord de continuer ! Aujourd’hui, tout va plutôt bien ! Mais c’est beaucoup de travail ! Reste que j’adore ça mais je constate que je lis beaucoup moins qu’avant ! Ce qui est agréable avec Babelio, c’est le perpétuel changement, la nouveauté. Par exemple, depuis le début de l’année 2018, nous avons organisé plus de trente rencontres avec les auteurs, chose que nous faisions à peine il y a deux ans. Désormais, les choses évoluent vite. Peut-être que dans le futur, nous aurons une librairie, qui sait…Pour l’instant, nous creusons notre sillon…

Pique-nique annuel de Babelio