0

Malo Girod de l’Ain

« Je crois que l’art digital a de beaux jours devant lui. Parce que c’est l’avenir du futur… »

Malo Girod de l’Ain est plus qu’un entrepreneur passionné, c’est un visionnaire. Ancien centralien,  fondateur de sociétés d’outils logiciels à San Francisco et Sao Paolo, auteur d’un magistral essai « 2010, futur virtuel », il fait partie de ces patrons précurseurs de l’Internet qui ont anticipé l’avenir numérique. Il est l’un des tout premiers en France à s’intéresser à l’art digital (baptisé aussi art numérique, techno-art, computer art etc.). En 2009, Il crée un média sur le Net, Digitalarti Mag, qui devient très vite un magazine de référence, le premier site d’information au monde sur l’art numérique. Quelques mois plus tard, Malo Girod de l’Ain décide d’aller plus loin. Il devient producteur et distributeur de créations numériques principalement pour les entreprises qui ont besoin aujourd’hui d’accompagner leur transition vers le numérique et de proposer de nouvelles expériences à leurs clients. Il s’entoure d’une équipe d’ingénieurs brillants, pointus, fourmillant d’idées qui donneront naissance à de multiples, magnifiques et foisonnantes innovations numériques, comme cette installation interactive lumineuse illuminant la rosace de la Gare de l’Est, symbole de l’effervescence de la gare en temps réel. Ou cet incroyable tunnel de LEDs réalisé pour la sortie mondiale du dernier  Star Wars, une création visuelle avec jeux de lumières et projections d’images. Ou encore cette installation murale présentée au Futuroscope, Senseimage, surface tactile capable de détecter et de réagir au toucher des visiteurs. On l’aura compris, tout le génie de Digitalarti, de ses ingénieurs et de son admirable, brillant et chaleureux dirigeant, Malo Girod de l’Ain, est d’avoir su tirer des entrailles des ordinateurs, par-delà les effets spéciaux et les effets spectaculaires, la poésie de demain. Aujourd’hui, on peint avec la lumière, les sculptures du futur s’animent et évoluent à l’infini. Les codes de l’art ont changé…

On pourrait s’interroger sur la rupture esthétique qu’amorce cette nouvelle approche de l’art, impossible de ne pas reconnaître qu’elle a tout pour séduire les générations futures qui ne cachent plus leur intérêt pour les technologies de pointe. C’est un fait, le  champ artistique s’est agrandi d’un nouveau venu, l’art digital, lequel renouvellera peut-être notre vision du monde, réinventera le réel et pourquoi pas la beauté. Car l’art numérique est un art révolutionnaire. Il bouleverse les codes, invente d’autres règles, d’autres critères, s’adresse à la vue, au toucher, à l’exploration, à l’échange collaboratif, se métamorphose en voyage ludique, en expérience immersive, bref il nous fait toucher « le futur du bout des doigts ».Pour en appréhender la quintessence, tournons-nous vers le philosophe François Dagognet. Celui-ci écrit : «Le plasticien du XXIème siècle  travaillera avec l’ordinateur et se livrera à toutes sortes de productions chromatiques et néo-géométriques (…) Désormais, l’art nouveau ira plus loin, il abandonnera le réel pour le réalisable, pour l’infinité des mondes possibles, une genèse technico-métaphysique. L’atelier nous pourvoira en images inconnues, parce qu’empêchées, qui réconcilieront l’art et la machine, la logique même et l’inspiration, l’inventivité et la pixellisation. »

Bienvenue dans la nouvelle réalité de l’art.

Tunnel de LEDs pour la sortie mondiale de Star Wars VII

Victor Hugo écrivait « ceci tuera cela » en parlant du livre qui tuerait l’édifice. Nous sommes entrés dans l’ère numérique. Pensez-vous, Malo Girod de l’Ain que l’art numérique va tuer l’art figuratif ?

C’est une bonne question. Il me semble intéressant justement de revenir au livre.  On a longtemps cru (les éditeurs, certains lecteurs et amateurs de livres etc.) et j’ai, moi-même, fait partie des précurseurs qui ont lancés les e-book, que l’e-book et les liseuses « tueraient » le livre. On s’aperçoit finalement aujourd’hui que le livre papier a toujours une vie propre et que les ventes de livres continuent à prospérer. Comme la télévision n’a pas tué la radio, comme la liseuse n’a pas tué le livre, l’art numérique ne tuera pas l’art « traditionnel ». Tout au contraire, il y a des évolutions qui s’ajoutent. On va plutôt vers des enrichissements successifs que vers des destructions. La création numérique apporte de nouveaux talents, une nouvelle créativité, une nouvelle vitalité, une autre manière de voir donc de comprendre, d’apercevoir ce qui anime et bouleverse la société actuelle, ce qui n’empêche pas les œuvres disons plus « classiques » de continuer d’exister, de se développer en parallèle.

Vous ne pensez donc pas que l’art digital va « tuer » la main ? Et pourtant, rien de pire que d’imaginer un sculpteur assis devant son clavier à modeler une forme qu’il ne peut toucher.

En effet, c’est paradoxal ! Mais c’est un fait, nous sommes entrés dans l’ère numérique. Cette ère, on peut l’appeler virtuelle, mais elle est de plus en plus réelle. C’est une nouvelle réalité. On assiste à une évolution des paradigmes.Est-ce bien ? Est-ce préjudiciable ? Chacun a son opinion là-dessus. Pour ma part, je trouve que c’est une chance inouïe, passionnante. Car c’est une nouvelle dimension qui s’ouvre. Avec un potentiel créatif illimité. Pour en revenir à l’exemple du livre, que j’évoquais précédemment, d’aucuns s’entêtent à trouver incomparable, irremplaçable, le côté tactile du papier, le fait de le tenir dans la main, de tourner les pages, de toucher une feuille de papier, cette sensation que l’on apprécie tous. Mais le numérique n’est pas antinomique avec le toucher.  Tout au contraire. Le numérique explore la tridimensionnalité (toutes les installations, c’est du tridimensionnel), il cherche souvent à dépasser le « surfacial », il cherche à retrouver « l’entièreté » de l’objet dans l’espace et donc la possibilité pour le spectateur de le toucher. D’ailleurs beaucoup de créations numériques sont tactiles, elles font la part belle au toucher.  Elles l’exaltent même. Connaissez-vous ce duo de créateurs Scenocosme ? Ces artistes ont créé un jardin composé de véritables plantes musicales qui réagissent au moindre contact. En effet, lorsqu’un spectateur effleure ou caresse ces plantes, celles-ci s’éveillent et se mettent à chanter. C’est un peu de poésie, un peu de féerie dans un jardin numérique… Et c’est une expérience sensorielle extraordinaire que ce partage, cette transmission de l’énergie entre une plante verte et un humain. Le vivant et le végétal fusionnent…

Pourtant l’ennui avec les technologies ultramodernes, c’est leur fiabilité, elles prévoient tout. N’est-ce pas la définition même de l’académisme ?

C’est amusant que vous considériez les nouvelles techniques comme une perfection infaillible alors que beaucoup de gens pestent devant leur ordinateur en leur reprochant de se planter tout le temps ! Certes, le logiciel anticipe un certain nombre de choses mais malheureusement il ne prévoit pas tout. Tout simplement parce que c’est un univers de plus en plus complexe,et que les possibilités sont de plus en plus larges. Croyez-moi, nous sommes bien payés pour le savoir à Digitalarti ! Lorsque nous installons une œuvre, nous faisons appel à un technicien, à un ingénieur chargé de la maintenance parce que demeure toujours le facteur imprévisible.

Mapping au Bangkok Illumination 2015

Le philosophe Régis Debray écrit dans son essai « Vie et mort de l’image » que le logiciel n’est pas une œuvre, c’est un outil donnant lieu à une propriété industrielle non artistique. Selon lui, un logiciel peut avoir beaucoup d’applications, il est évolutif. L’œuvre est finie et définitive. D’accord avec lui ?

Beaucoup de réflexions fleurissent autour de ces notions de logiciels, d’œuvres. En effet, où est l’œuvre ? Est-ce dans les logiciels ? Dans la création finale ? Difficile à dire. Penser l’inconnu, l’inédit, le futur de l’art demande de procéder à une véritable expertise, une évaluation de celui-ci. Peut-être serons-nous obligés de renouveler l’outillage conceptuel existant pour mieux connaître la nature de l’art digital. En tout cas, dans l’art digital, Il y a des systèmes de base un peu comme il y a des systèmes d’exploitation Windows. La création finale est aussi du code. Après tout,on peut estimer que le code est fini et définitif autant que l’œuvre d’art. Il n’empêche, toutes ces polémiques à propos de l’art numérique sont révélatrices. Cet art nouveau suscite une certaine frilosité. De toute évidence, il y a une difficulté du monde de l’art contemporain non digital à admettre l’art contemporain digital, que ce soit du côté des critiques, des musées, des galeries. Il y a des chapelles existantes, donc l’art digital rencontre des résistances, comme tout ce qui est novateur, inédit, déstabilisant. Certes, il est difficile de rompre avec ses habitudes artistiques. Difficile d’accepter l’innovation, l’invention, l’originalité et l’inconnu. Pourtant toute l’histoire de l’art prouve que les changements s’opèrent à travers une logique d’opposition et de dépassement. Mais certains n’ayant pas forcément la culture du numérique ont du mal à accepter ce nouveau champ de création qui est varié, complexe, protéiforme, multiple, remué, travaillé en tous sens. En tout cas, ce qui est particulier à la France, s’avère différent dans le monde anglo-saxon. L’art numérique connaît un véritable engouement dans les autres pays. C’est comme si les mentalités étaient déjà en phase avec la révolution numérique artistique. En France, c’est différent. Par exemple, à Beaubourg, il n’y a pratiquement jamais eu de grandes expos d’art contemporain numérique…

Peut-être parce que les critères sont encore un peu flous…

Exactement. Tout ça est en train de se faire, le public est en demande et je sais qu’à Londres, ou à  New York, les grandes institutions proposent déjà régulièrement des créations numériques magnifiques…

Pensez-vous que l’art numérique est le miroir loyal ou déformant de la société du spectacle, de la société du loisir ?

Je ne nie pas que certains côtés de l’art digital peuvent apparaître comme ludiques et divertissants. Cela constitue même l’argument essentiel des critiques  qu’une certaine intelligentsia de l’art contemporain adresse à l’art numérique. Mais ce côté ludique n’est somme toute qu’une facette de l’art numérique. D’ailleurs, il existe aussi des peintures décoratives ! La plupart des créations numériques sont poétiques, fascinantes, contemplatives. Les artistes-plasticiens sont des découvreurs. Ils explorent de nouvelles pistes, de nouveaux horizons, ils prennent des risques. On rencontre des concepteurs comme Antoine Schmidt qui font des créations poétiques, noires et blanches, très belles, pointillistes. Cet artiste n’est en rien dans le ludique ni dans le divertissement. Il crée des œuvres minimales, abstraites. Il s’attache à créer des objets intelligents. Il est dans une approche philosophique, psychanalytique. Il utilise l’outil informatique pour aborder des thématiques contemporaines comme la liberté de l’humain dans un monde complexe. Je pense aussi à Christo, qui même s’il n’utilise pas l’art digital, n’a rien d’un artiste ludique. Sa démarche est purement philosophique. Il a fait un chemin sur l’eau, sa dernière réalisation en Italie, sur le lac d’Iseo en Italie. Il a réalisé un pont sur l’eau en tissu orange, juste pour deux mois, c’était extraordinaire. Il recouvrait, habillait, emprisonnait l’eau et la libérait ensuite. C’est un geste sublime. Il nous montrait finalement ce que l’on oubliait de voir.

Selon vous, l’art numérique répond-t-il aux attentes du grand public épris de beauté ? Il n’y a qu’à voir la foule qui piétine durant des heures devant le Grand Palais pour voir une exposition de Titien, Vinci ou Monet et qui souvent déserte les galeries d’art contemporain ?

C’est vrai, et c’est le sempiternel argument en faveur de la peinture figurative ! Croyez-moi, il y a aussi beaucoup de monde aux grandes expositions de l’art contemporain, à la Fiac ! Il n’empêche, il faut reconnaître que malheureusement en France, le grand public n’a pas beaucoup d’expositions d’art digital à se mettre sous la dent. Et il aimerait en avoir, j’en suis sûr ! Il n’y a qu’à voir la foule qui se presse aux festivals d’art numérique. Dernièrement, a eu lieu une exposition au Palais de la découverte, sur deux jeunes créateurs Adrien M et Claire B. Ils ont rencontré un franc succès. Le public était varié, et il y avait même des familles !

L’art est en pleine mutation, il a un nouveau visage, celui du métissage entre les arts : technique, arts visuels, image, son, numérique. Même s’il existe un fossé entre le calcul numérique et la sensibilité humaine, peut-être que le progrès technique au lieu d’éliminer définitivement la peinture figurative va la ressusciter, lui redonner une autre vie, et pourquoi pas la réinventer ?

En effet, certaines technologies contemporaines s’attachent à montrer sous un nouvel angle des œuvres classiques comme la Joconde. On peut zoomer dedans. Il y a même eu des Mona Lisa numériques !

Pensez-vous que la vitalité, le dynamisme de la création française passera par l’art numérique ?

J’en suis persuadé. Cet art numérique, c’est un concentré d’énergie. Il déborde de vitalité. Il y a une énergie vitale, et il y a beaucoup de talent français dans l’art numérique. Cela fait partie de ces domaines qu’on a appelé la Frenchtech ou la Frenchtouch. Avec des domaines comme le jeu vidéo, ou les créateurs d’effets spéciaux pour le cinéma. Il y a tout un ensemble de secteurs où la France est  reconnue, où les talents français sont très appréciés, parce qu’ils sont à cheval entre la culture scientifique et la culture artistique. Cet alliage, cette alliance entre culture scientifique et artistique est une tradition immémoriale en France. On a les deux et c’est notre force !

Quels sont, selon vous, les bons artistes contemporains en matière de création numérique ?

Aujourd’hui de nombreux créateurs de talents travaillent en France et bien sûr dans le monde entier. Me vient bien sûr à l’esprit Miguel Chevalier. C’est un artiste d’origine mexicaine qui vit en France. Il crée des compositions tout à fait étonnantes, avec des couleurs psychédéliques, des arabesques, des formes géométriques qui se modifient à l’infini, des mouvements, des illusions d’optique, des architectures liquides. Je citais plus haut, parmi les français,  Antoine Schmidt, Adrien M et Claire B, Scenocosme. Nous travaillons beaucoup avec Stéfane Perraud, Pascal Bauer. Un duo de talent qui a longtemps travaillé sous le nom d’Electronic Shadow…

Finalement, à vous écouter, on comprend quel’art numérique invente une autre forme de beauté…

Oui, et je crois qu’on devient de plus en plus sensible à ces beautés parce que cela permet de sortir de ce côté numérique utilitaire, c’est-à-dire l’ordinateur et le téléphone. Avec l’art, cela sort et cela se mélange avec la vie et c’est interactif. Ce sont des créations qui évoluent avec le spectateur, qui le sollicitent et l’entraînent dans une autre dimension…

Malo Girod de L’Ain, vous avez une belle approche de l’art numérique. Vous dites que « l’art numérique est une invitation à la découverte, un voyage intérieur au cours duquel le participant est amené à construire sa propre expérience »

Oui, parce qu’elle est propre à chacun. Il y a des œuvres qui sont contemplatives, d’autres génératives, d’autres interactives, d’autres tactiles : on touche l’écran ou une surface. Et cela donne naissance à un flux de formes mouvantes. A ce propos, notre société Digitalarti a créé quelque chose d’étonnant pour la première du dernier film Stars Wars. Nous sommes bien sûr là plus dans de la création ludique qu’artistique même si les frontières sont floues. Nous avons rendu complètement interactif un tunnel de LEDs  de 14 mètres de long, devant le cinéma d’Europacord d’Aérovile, à côté de Roissy. Les spectateurs passaient dans ce tunnel, bougeaient, et aussitôt se dévoilaient les silhouettes des personnages de Star Wars tels le Stormtrooper, KyloRen, DarkVador. Cela faisait de grandes traînées lumineuses de 14 mètres de long et au milieu évoluaient les personnages de Star Wars. Cette immersion visuelle et sonore offrait au spectateur une sorte de transition spatio-temporelle avant de connaître les derniers frissons de l’épisode VII ! C’était assez fabuleux !

Venons-en maintenant à votre entreprise : Digitalarti. Quand l’avez-vous fondé ?

Nous l’avons démarré en 2009. A l’origine, nous étions deux associés.  Au début, c’était un média, un magazine sur le Net, le premier site d’information sur l’art numérique et l’innovation. Assez vite, nous étions si impressionnés et admiratifs devant des créations numériques extraordinaires qui poussaient un peu partout dans le monde que nous avons voulu accompagner ces créateurs avec notre atelier que l’on appelle le Artlab, un laboratoire de fabrication et de production d’art numérique.

Digitalarti

Vous êtes alors devenu producteur et distributeur de créations numériques. De quelles innovations numériques êtes-vous le plus fier ?

Nous travaillons en ce moment sur une création multi-sensorielle dont nous sommes très fiers. C’est un gigantesque tapis interactif (pour l’instant, nous en sommes encore au prototype) qui va être installé au nouveau centre commercial, le centre Muse, à Metz. Son ouverture est programmée pour l’automne 2017. Ce sont des LEDs, avec de la lumière, entre chaque lumière, il y a un capteur, et cela s’illumine quand on marche dessus. L’effet est spectaculaire. Au delà de ce tapis interactif, plusieurs œuvres d’art digital seront installées dans ce centre commercial, toutes destinées à ré-enchanter l’expérience client sur le lieu de vente.

Pouvez-vous nous parler aussi de votre surface SENSEIMAGE installée au Futuroscope, une surface tactile et interactive qui associe l’image et la technologie de pointe, intégrée à l’exposition « Futur l’Expo » au Futuroscope et plébiscitée par le public ?

C’est la même technologie que ce tapis interactif dont je parlais précédemment, simplement pour le Futuroscope, on a fait une installation murale, une surface tactile, capable de détecter et d’analyser son environnement. Elle propose des  programmes de nature ludique, créative, que l’on effleure du doigt. La surface Senseimage a trouvé sa place dans un espace que le Futuroscope appelle « Futur l’expo ». Celui-ci est un parcours ludique et participatif dans le futur, dans lequel ont été intégrées un certain nombre de créations numériques, interactives tout à fait étonnantes. On y trouve des robots, des objets connectés, des imprimantes 3D.  Il y a même de la réalité virtuelle où un vêtement s’ajuste sur vous. Il y a aussi un bar futuriste où on peut prendre un dessert qui baigne dans l’azote liquide et quand on le déguste, il y a de la fumée qui sort par le nez ! Tout ce pavillon rencontre un énorme succès auprès du public. Les enfants adorent !

SenseImage

Futuroscope

En effet, c’était une installation assez spectaculaire.Elle évoluait en fonction du trafic voyageur et  recréait l’effervescence de la gare de l’Est. Nous avions installé sur la rosace deux cents grosses LEDs qui fluctuaient en fonction du nombre de voyageurs. C’était assez extraordinaire parce que c’était visible de l’intérieur, de l’extérieur, de nuit comme de jour. La nuit, on voyait même la rosace illuminée depuis le Châtelet… C’était une installation éphémère d’une durée de trois mois. La SNCF voulait une action emblématique qui permette de mettre en avant ses travaux de rénovation.

Gare de l’est

Vous avez en permanence des projets de créations numériques ambitieux. Vous avez un laboratoire de fabrication Artlab avec huit créateurs entourés d’ingénieurs, de techniciens, de régisseurs, d’électroniciens,  d’experts urbanistes, tous plus brillants les uns que les autres. Cette équipe à la pointe est-elle en train d’explorer des territoires inconnus ?

Oui, absolument, et on a même déposé plusieurs brevets ! Parce que parfois, on a besoin de technologies qui n’existent pas ! Par l’exemple, l’idée de ce tapis interactif pour le centre commercial Muse à Metz. Il existe plusieurs façons de rendre une surface interactive, mais aucune ne nous donnait satisfaction avec la précision demandée. Du coup, on a finalement inventé et breveté ce tapis !

Dans votre Artlab, on doit trouver les nouveaux Géo Trouvetou du numérique !

Oui ! Avec plein d’électronique partout !

Pouvez-vous nous parler de vos futures créations, celles qui vont sortir prochainement de votre atelier ?

Actuellement,  le projet Skyteam s’installe dans le monde entier. Il s’agit de l’alliance mondiale de compagnies aériennes, Air France, KLM etc. (une vingtaine au total). Avec de nombreux salons VIP dans le monde entier pour les voyageurs de première classe et de classe affaire. Dans ces lounges VIP sont installés des écrans avec des créations numériques, des vidéos artistiques et créatives exclusives que Digitalarti a sélectionnées et produites. Cela constitue un environnement apaisant et relaxant pour les voyageurs.

Skyteam

Digitalarti travaille en ce moment sur plusieurs créations majeures pour de grandes sociétés du luxe. Ces créations seront diffusées mondialement dans les prochains mois et vous pourrez les découvrir dans leurs boutiques ou événements. Malheureusement, nous ne pouvons rien en dire à ce jour, confidentialité oblige.

D’après vous, que vient chercher le public dans ces expériences immersives et interactives ?

Oui, il y a un côté immersif, on peut rentrer dans un monde, se laisser envelopper par une œuvre ou s’envoler vers une autre dimension. Ce n’est plus un tapis volant, on vole sur un tapis digital ! Ce qui plait beaucoup aux visiteurs d’expositions, ce sont les découvertes interactives : le spectateur ne regarde plus passivement une œuvre, l’œuvre le sollicite. Le spectateur participe. Il partage une expérience. C’est un échange collaboratif. C’est valorisant pour lui. « Il se sent exister »…

Etes-vous d’accord avec le philosophe Yves Michaud qui dit que le spectateur ou l’auditeur cherche à oublier son identité dans des expériences immersives, comme par exemple dans les expériences immersives musicales à Ibiza ?

Un phénomène se développe aujourd’hui énormément, celui de la réalité virtuelle.On découvre qu’il y a d’autres réalités. On découvre la réalité d’une nouvelle façon. On découvre que la réalité est multiple… Il y a le réel, l’irréel, et le virtuel. Dernièrement, il y avait le festival du film en réalité virtuelle au Forum des images. C’était une expérience étonnante. Dans une salle, on comptait une trentaine de personnes. Tout le monde mettait son casque et  chacun devenait complètement autonome, perdu là-dedans dans son monde individuel. C’était comme une expérience immersive où chacun s’oublie. Au programme, il y avait plusieurs films, il y avait des courts métrages virtuels. A la fois, c’était un monde très futuriste où on se retrouvait dans une matrice, perdu au milieu d’effets hypnotiquement incroyables. Mais à d’autres moments, on était dans un documentaire sur l’Afrique, sur les derniers rhinocéros en Afrique, avec un rhinocéros juste devant soi, une girafe derrière, le tout à 360°. C’était un peu moins artistique mais tout aussi inouï !

Selon vous, l’avenir est-il plein de promesses pour Digitalarti ?

Absolument ! L’art digital commence à entrer dans les mœurs ! Au début, quand on s’est lancé, lorsqu’on démarchait une entreprise, nos interlocuteurs ne comprenaient pas trop où nous voulions en venir, ils ne voyaient pas bien à quoi cela pouvait leur servir. Aujourd’hui, la grande différence, c’est que tout le monde a vu quelque chose de numérique à la télévision, dans des expositions, dans des parcs d’attractions futuristes, dans les musées. Les gens commencent à découvrir et à apprécier l’art digital. La demande s’amplifie de jour en jour du côté des entreprises. On nous sollicite de partout. Amazon nous a sollicités. Le Qatar aussi. Nous avons même travaillé pour le plus grand centre commercial thaïlandais et pour le salon d’art contemporain à Abu Dhabi. Nous avons des bureaux à Shanghai, à New York. A Paris et en France, les grandes entreprises font appel à nous pour des événements, pour des soirées inoubliables, pour embellir des lieux ou des façades de magasins, pour de nouvelles expériences clients, pour de nouveaux produits numériques interactifs etc. Je crois que l’art digital a de beaux jours devant lui. Parce que c’est l’avenir du futur…

Exemple du centre commercial Muse à Metz: SenseImage apparaîtra en format tapis interactif de 40 mètres de long (installation en 2017)

« 2010, Futur Virtuel », de Malo Girod de l’Ain, Editions M2, 209 pages, 20€.

A ne pas manquer :

En Janvier 2018, Digitalarti a ouvert son nouveau « Showroom », son espace de démonstration de créations numériques interactives à côté de l’Etoile.

0

Coup de coeur


David et Raphaël Vital-Durand

Le cinéma a eu les frères Lumières, les frères Dardenne, les frères Coen, les frères Taviani, il va falloir maintenant compter avec les frères Vital-Durand. Tout simplement parce qu’ils signent une entrée marquante et magistrale, avec un film incontestablement réussi « Et mon cœur transparent. » D’abord, on ne peut que leur rendre hommage de ne pas avoir cédé à la facilité, d’avoir conçu un premier long métrage libre et exigeant, porté par une poésie bouleversante, orchestré d’une main de maître, qui bouscule les codes tant par son originalité, sa construction inventive, que par son côté fantastique. Voilà du cinéma décalé, tout en contrastes, qui fait montre d’un sacré talent, une sorte de drame kafkaïen sans issue, où le héros en pleine déréliction, erre à la recherche d’une vérité salvatrice. Ici, pas de situations « normales », tout est singulier, insolite, symbolique, absurde, imprévisible, surréaliste. « Je est un autre » dirait Rimbaud… Résultat : on flotte en apesanteur durant une heure et demie, visité par l’insaisissable, bousculé dans nos repères, à constater que le réel nous échappe complètement. Mais qu’est-ce que la réalité ? La somme de mes perceptions ? La projection de mes désirs ? Existe-t-il un réel visible, un réel caché ? Ou le réel est-il multiple comme les tranches superposées d’un millefeuilles ? Ici le réel est absurde ou alors il prend les couleurs de l’imagination et du rêve. Le rêve comme Irina, cette femme fatale, cette comète incandescente, qui percute de plein fouet le cœur de Lancelot (avec un soulier, symbole pour Bettelheim de la féminité…), un homme lunaire qui se déplace dans le réel comme un astronaute dans l’espace. Tout est pathologique chez Lancelot, il n’y peut rien, il déforme involontairement le réel, peut-être parce qu’il ne le saisit pas, il le laisse filer. Comme il laissera s’échapper, plus tard, l’étoile filante qu’est Irina. Il n’empêche, les réalisateurs, eux, nous emmènent sur leur planète, en se jouant de nos attentes, en ne cessant de nous déconcerter. Parfois, on plane, gavé de lumière, sur le nuage de l’amour, au septième ciel. Puis on revient brutalement sur terre, dans les ténèbres, pour partager les désillusions de Lancelot quand il réalise que les apparences sont trompeuses. Ou qu’il découvre à la mort de sa femme qu’elle a eu une vie en trompe-l’œil. Sentiment d’abandon, solitude inguérissable. Court-circuit. Frontière floue. On ne cesse de basculer d’un monde à l’autre. D’une tête à l’autre. Les frères Vital-Durand ont un don pour braquer leur caméra sur la part intérieure, la part secrète de l’homme, sa respiration mentale. Au diapason, la musique d’Erwan Coïc, mime merveilleusement ce battement de cœur, cette plongée dans l’intime. Bien sûr, si le duo Lancelot-Irina fonctionne si bien, c’est parce que Lancelot incarné par Julien Boisselier, extraordinaire acteur, toujours à vif et expressif, met sa puissance de jeu instinctive au service de son personnage. Pour se faire, il est accompagné de la belle et envoûtante Caterina Murino, une actrice d’une grande intensité qui se révèle ici comme jamais. Elle illumine le film. Insolente de sensualité et d’indolence, son personnage est tout simplement incroyable de vérité. N’oublions pas Sara Giraudeau, parfaite dans son rôle, qui campe une Marie Marie inoubliable. Ajoutons, pour finir, que certains plans du film sont tout simplement sublimes, comme ce verre d’eau où surnage une rondelle de citron. Immersion totale. On plonge dans le bocal de l’image. On est tour à tour, l’eau, le verre, le citron, l’infusion de citron dans l’eau pétillante, le contenu et le contenant. Le temps de se liquéfier d’admiration, on est déjà passé, sans transition, à un autre plan tout aussi léché, qui joue sur la lumière et les ténèbres, l’extérieur et l’intérieur en une alternance toute géniale. Tout est question de prisme, de perception… Paradoxalement, ce film tire sa force de son absence de linéarité, et c’est justice, car la vraie vie n’est jamais linéaire. C’est, peut-être, même cela le miracle de la vie…

On l’aura compris, les frères Vital-Durand savent comme personne poétiser le monde. On entre dans la séance avec le «cœur transparent » de Verlaine et en on sort avec « le cœur content » de Baudelaire…

Conversation à bâtons rompus avec deux cinéastes passionnés et passionnants.

David et Raphaël Vital-Durand, vous êtes frères, originaires de Lyon. Avant de réaliser votre premier long métrage « Et mon cœur transparent », vous avez tourné ensemble plusieurs courts-métrages ( Les Anges, Zip etc. ), réalisé une cinquantaine de publicités et autant de clips dont certains pour Johnny Hallyday et Elton John. Vous baignez dans un bain artistique depuis toujours, puisque vous êtes issus d’une famille d’artistes, votre père était architecte d’intérieur et votre mère a fait les Beaux-Arts. Depuis tout-petits, vous rêviez de réaliser un film ensemble…

Raphaël : Nous avons toujours été attirés par les métiers artistiques. Enfant, nous n’avions pas la télévision à la maison, mais nos parents en louaient une, parfois, à Noël. Nous regardions avec délice des films comme M. le Maudit, les Dracula. Déjà, il y avait là un appel de l’image qui nous fascinait.

David : Comme nous n’avions pas la télé, nos parents nous permettaient d’aller au cinéma. A 10 ans, je me suis retrouvé à voir « 2001, l’Odyssée de l’espace ». C’est devenu mon film préféré et il a aiguillé mes choix. Notre imaginaire d’enfant a été nourri par le cinéma, les films étranges, les pièces de théâtre surréalistes. En grandissant, on rêvait de faire un premier long métrage… C’est bien beau de parler de l’image mais étions-nous capables de diriger un comédien, de faire sortir de lui une émotion particulière ? C’est un vrai challenge sur une heure et demie de raconter une histoire.

Finalement, vous y êtes merveilleusement parvenu puisque vous cosignez votre premier long métrage « Et mon cœur transparent » qui sortira le 16 mai prochain. Sur le tournage, comment vous répartissez-vous le travail ?

Raphael : On est à la fois, tous les deux, scénaristes et metteurs en scène. Précisons qu’un vrai scénariste nous a aidé à adapter le roman de Véronique Ovaldé « Et mon cœur transparent », à soigner les dialogues, parce qu’il fallait passer de trois cents pages à cent pages de script. Nous, nous travaillons énormément en amont, nous discutons beaucoup de façon à arriver sur le tournage, prêts et en phase. Il n’y a pas de guerre d’ego entre nous, car nous choisissons toujours la meilleure idée des deux. Ainsi, si un acteur ou un membre de l’équipe pose une question à David ou à moi, à 98% la réponse sera la même. D’ailleurs, après deux ou trois jours de tournage, toute l’équipe comprend notre fonctionnement et ça marche tout seul.

David : Chaque étape du tournage nous intéresse. Le fait d’être frères confère un environnement, une direction commune sur ce que l’on aime, mais c’est aussi deux personnalités distinctes donc des perspectives différentes et enrichissantes. Finalement, ce duo, c’est un mélange de choses communes et de dissemblances. Effectivement, il n’y en a pas un qui dit je m’occupe de l’image, l’autre de la mise en scène. On collabore et cela nous permet de rebondir sur de nouvelles idées. L’avantage c’est que durant le tournage, Raphaël peut faire un plan ici et moi un autre plan ailleurs ! On peut être sur deux endroits à la fois, ce qui est très pratique lorsque l’on ne dispose que de peu de temps…

Votre producteur vous a-t-il soutenu ?

David : Oui, merveilleusement ! Nous avons un producteur courageux. Marc Andréani nous suit depuis longtemps. Il y a vingt-cinq ans, nous avions fait ensemble un premier court métrage. Aujourd’hui, il a fait le pari de nous soutenir sur un projet qui n’est pas des plus faciles. C’est vrai que, pour lui, il était plus simple de développer une comédie qu’un thriller étrange, mais il n’a pas hésité. Ce premier long métrage, c’est une aventure que l’on vit à trois. A quatre, à cinq, à six d’ailleurs, puisque c’est pareil pour le scénariste Stéphane Miquel, le chef opérateur, Jérôme Robert, et le compositeur de musique de film, Erwan Coïc !

Julien Boisselier et Caterina Murino

Vous donnez un magnifique exemple de fraternité. Vous êtes deux mais ne formez qu’une seule et même personne derrière la caméra. Rassurez-nous, dans cette complicité, il y a quand même des moments de disputes, des rapports de force, des désaccords ?!

Raphaël : Avec la maturité, les conflits, les dissensions se sont estompées. Mais il y a eu, plus jeunes, des désaccords pour une image ou un plan, une mise en place où d’un seul coup on ne se parlait plus pendant un mois ! Aujourd’hui, on préfère se polariser sur l’essentiel, et ne plus se focaliser sur les détails.

David : Si l’on doit se disputer, on le fait avant ou pendant le montage ! Durant le tournage, c’est l’accord parfait !

C’est plaisant de devenir réalisateur ?

David : Le plaisir, c’est de raconter le réel, et même de le recréer. De créer du réel, un film, un objet imaginaire qui appartient maintenant au réel.

En fait, vous vous réalisez en étant réalisateur…

David : Tout à fait !

Raphaël : On peut le dire comme ça ! Et puis les gens adorent qu’on leur raconte des histoires.

Raphaël Vital-Durand

Pour vous, la caméra, c’est un œil sans âme…

Raphaël : Au contraire, c’est un miroir…

Selon vous, qu’est-ce qui fait qu’un film est réussi ?

Raphaël : Un film réussi, c’est un équilibre parfait… C’est un petit bonhomme qui marche sur un fil, qui penche à gauche, à droite et qui traverse sans tomber… Là on a vraiment un film parfait… Nous, déjà, on se rend compte avec le recul, des défauts de ce premier film. Par exemple, comme d’avoir trop insisté sur une chose, de ne pas avoir eu l’humilité de la justesse de l’idée plutôt que de trop la préciser.

Vous voulez dire qu’il ne faut pas montrer, il faut suggérer…

Raphaël : Oui, c’est rester sur l’essentiel et non se faire bluffer par un détail.

Selon vous, qui sont les plus grands réalisateurs ?

David : Il y en a des dizaines… J’aime beaucoup Orson Welles (dans « Citizen Kane », « La Splendeur des Amberson », « Othello »). Il y a une mise en place visuelle chez Orson Welles qui est fantastique, des histoires sur l’humanité toujours impressionnantes, avec des gens qui montent, qui s’élèvent socialement, financièrement et qui se cassent la figure à la fin. De chaque image, on peut faire quatre ou cinq lectures, à différents niveaux. L’univers de Kubrick est aussi une référence forte. « 2001, L’Odyssée de l’espace » est un chef-d’œuvre. Même si c’est un film qui a vieilli aujourd’hui, il avait à l’époque quinze ans d’avance. Rien que l’os qui vole et qui devient un satellite, c’est la grâce totale. C’est l’accord parfait entre le fond et la forme.

La romancière Véronique Ovaldé lors de l’avant-première du film « Et mon cœur transparent »

Venons-en à « Et mon cœur transparent ». Qu’est-ce qui vous tenait tellement à cœur dans le roman de Véronique Ovaldé « Et mon cœur transparent » pour vous lancer dans une telle aventure ?

Raphaël : Véronique Ovaldé nous a d’abord traités de fous quand on lui a dit qu’on voulait faire un film de son roman ! Pourtant, dans ce roman, on a trouvé tout ce que l’on cherchait. On disposait d’un petit budget et ce polar réunissait tous les ingrédients qui nous plaisaient : il y avait un peu de suspense, des personnages hauts en couleur, une atmosphère étrange, pas toujours réelle, des scènes surréalistes et un univers extrêmement poétique. En même temps, on savait que c’était risqué, parce que les gens aiment bien les étiquettes en France…

David : Ce mélange des genres, oui, c’est risqué au cinéma, mais ce qui est excitant à travailler….

Le film « Et mon cœur transparent » va sortir bientôt et vous faire connaitre du grand public. Après c’est le grand saut, on fait face à la critique, pas forcément élogieuse, au public qui peut vous bouder, car un film c’est un risque. Ensuite, il faut trouver sa place dans le monde du cinéma, dans ce système. Redoutiez-vous tout ça ?

David : Non ! On s’est dit « on y va » ! De toute façon, si c’est fini à la fin de celui-là, ce sera fini et puis voilà !

Raphaël : C’est vrai que c’est dur de trouver sa place dans le cinéma et nous sommes assez fiers, malgré certains défauts que nous remarquons aujourd’hui, d’avoir abouti à ce résultat pour un premier film. Tout à l’heure, vous nous avez posé la question : qu’est-ce qui fait qu’un film est réussi ? Je crois qu’il y a deux réponses à cette question : le film est réussi pour soi et il est réussi pour les autres. Quand on le visionne, on est content, parce qu’il y a des choses dedans qu’on aime. Cet amour, c’est déjà le début d’une réussite. Dans un second temps, si un spectateur sourit et apprécie le film, c’est gagné. Le problème, ce n’est pas tellement les gens qui n’aiment pas, c’est juste de trouver quelques personnes qui aiment sincèrement ce film. Nous, on ne s’est pas dit, il faut faire un film qui marche, on s’est dit on fait quelque chose auquel on croit et on espère que cela plaira aux autres.

J’imagine que ce n’est pas facile, au début, de distribuer son film dans beaucoup de salles…

Raphaël : C’est de plus en plus dur pour des films un peu décalés. Parce que les grosses productions, qui font des entrées, passent avant…

David Vital-Durand

Grâce à ce film, attendez-vous une quelconque reconnaissance ?

David : Si on peut en faire un deuxième, c’est cela, pour nous, la vraie reconnaissance…

Combien a coûté « Et mon cœur transparent » ?

Un peu moins d’un million… C’est un petit budget.

Combien de temps a duré le tournage ?

Un mois et demi.

Où avez-vous tourné ?

En Corse et en Provence.

Pour le rôle d’Irina, le choix de l’actrice s’est-il imposé tout de suite à vous ? Etait-ce Caterina Murino, elle, et personne d’autre ?

David : Très vite, on a pensé à elle. Parce qu’il fallait une femme à la fois très belle mais dotée d’une personnalité et d’une intelligence forte. On l’a rencontré et cela a collé immédiatement. Avec sa vivacité d’esprit, son intelligence et son petit accent, elle est merveilleuse. C’est un volcan dans le bon sens du terme. Caterina est une femme qui a beaucoup de cœur et de générosité. Quand elle incarne Irina, c’est un personnage idéaliste qui donne beaucoup. Cette femme flamme tombe amoureuse d’ « un petit mec ». On se dit qu’elle va le dévorer en deux bouchées. Finalement, non. Elle l’aime parce qu’il est idéaliste. C’est un homme honnête, intègre, loyal et pur.

Raphaël : Je me souviens d’avoir découvert Caterina Murino dans James Bond. C’était une apparition marquante. C’est vrai que quand on a fait le tour des comédiennes françaises, on est vite tombé sur elle. Irina, c’était Elle !

Et Julien Boisselier ?

David : On n’a pas fait de casting parce que, pour lui aussi, cela a été tout de suite évident. On l’a rencontré, et Julien a tout de suite compris le scénario…

Raphaël : Oui, il a tout de suite compris l’ambiguïté de son personnage. Tous les personnages sont à double faces dans le film. Et Julien, naturellement, a ce côté ambigu, paradoxal. On ne sait pas toujours qui il est, ce à quoi il pense. Il a apporté énormément au rôle. C’était vraiment l’acteur idéal pour ce rôle.

Le roman de Véronique Ovaldé décrit le héros Lancelot, comme un homme impassible, passif, végétatif, qui vit en pointillé, à côté des choses. Sa vie commence lorsqu’il rencontre Irina, une femme incandescente, sensuelle, une guerrière vivante mais secrète. Etait-ce le choc de ses contraires qui vous intéressait ?

Raphaël : C’est exactement ça ! Dans le film, les personnages mentent tous avec une certaine sincérité. Lancelot doit avancer à travers ce marasme et finit lui-même par mentir.

David : Ce film s’intéresse à la façon dont on gère la réalité objective, la vraie réalité des choses, et la réalité subjective, l’idée que l’on se fait des choses. C’est passionnant de se dire que l’histoire que l’on se raconte est aussi réelle que la réalité objective. C’est pourquoi, on est en permanence dans la tête de Lancelot. Il n’y a plus personne autour. Tout est épuré, dépouillé. Ne lui reste en tête qu’une interrogation : est-ce que c’est vrai ou pas tout ça ?

Julien Boisselier et Sara Giraudeau

Finalement, vous sondez les êtres, leur intériorité…

Raphaël : Leur rétine, leur cerveau, les cœurs et les reins, tout ce qui fait l’être humain…

Avez-vous un adjectif pour décrire votre film ?

David : Etrange.

Raphaël : Lunaire…

Pourtant, Caterina Murino est solaire !

Raphaël : Oui, mais elle gravite autour de la lune !

La fin du livre tombe un peu à plat. On s’attend à un crescendo, à une montée en puissance et finalement, la chute est relativement banale…

Raphaël : C’est vrai que lors des avant-premières, certains spectateurs sont restés un peu sur leur faim. Nous, on trouvait ça justement assez génial parce que c’est la réalité, ce n’est pas de la science-fiction. C’est, peut-être, décevant pour tous ceux qui s’attendent à la grosse artillerie du thriller et à une chute vertigineuse, mais c’est ça qui est beau, puisque c’est réel.

David : Cela dénonce aussi l’absurdité du monde moderne. L’absurde est très présent dans le film. Irina se bat toute sa vie pour une cause et elle meurt de ce qu’elle dénonce. C’est comme un couperet qui tombe, personne ne peut y échapper…

Une phrase de Proust illustre parfaitement votre film. Il écrit : « L’amour ne nous fait pas mieux connaître ce que les êtres sont vraiment ».

David : Lancelot est un homme épris de sa femme qui le jour où elle meurt, va devenir encore plus amoureux d’elle. Beau paradoxe, non ? Au début, il se cache un peu les choses, il préfère les ignorer ou ne pas les voir et au fil du film, il va devoir faire face à la réalité. Il ne comprend réellement la teneur de son histoire d’amour qu’après la mort de sa femme.

Lancelot, le héros, est un homme curieux, étrange…

Raphaël : On a demandé à Julien Boisselier : pourrais-tu jouer le rôle de Lancelot comme un cosmonaute qui arrive sur une planète et qui ne connait pas cette planète. J’ai repensé à cette image du premier homme qui a marché sur la lune où on voit ce personnage emmitouflé dans sa combinaison en train de poser le pied sur la lune. Il n’est pas très stable. Il est sur la lune. Il est dans la lune… On voulait que Julien soit comme ça dans ce film. Qu’il découvre, perplexe, les choses au fur et à mesure.

David : Oui, Lancelot est un poète. Il est complètement décalé.

Caterina Murino lors de l’avant-première du film « Et mon cœur transparent »

L’ivresse confiante et amoureuse de Lancelot pour Irina est touchante. Pensez-vous que la sincérité absolue existe en amour ?

David : Je crois qu’elle peut exister… C’est justement ce qui est beau dans le film. Cette confiance aveugle, c’est de la pure poésie. Au début, on peut se dire qu’Irina est forte et Lancelot faible. Mais plus le film avance, plus on découvre les fragilités d’Irina, et plus Lancelot devient plus fort. Dans cette évolution, il y a un côté yin et yang. Tout le film, on demande si Irina est en train de se moquer de lui pour comprendre à la fin qu’ils ont vécu une véritable histoire d’amour. C’est la grâce inattendue de l’amour. Irina et Lancelot sont deux êtres purs.

Est-ce parce qu’Irina se dérobe, lui échappe sans cesse, que Lancelot l’aime tellement ?

Raphaël : Oui, parce qu’elle est insaisissable…

David : Peut-être que c’est cela qui le retient, qui l’attache au début mais au fond, ce sont deux idéalistes.

En tout cas, Irina réveille Lancelot de son sommeil hypnotique…

Raphaël : C’est vrai, ce film c’est un peu l’éveil d’un homme…

David : Elle fait mieux que le réveiller… Puisqu’à la fin, il renaît…

Pour vous la fiction, est-ce la meilleure façon de montrer la réalité ?

Raphaël : En tout cas, c’est celle qui nous plait le plus ! On cherche plusieurs lectures dans une lecture.

David : J’aime bien montrer ce que l’on ne voit pas forcément par sa fenêtre. Cela ne m’empêche pas d’être contemplatif, d’adorer la nature… Mais je cherche l’invisible sous le visible…

Finalement, c’est assez philosophique la démarche d’un réalisateur…

David : Oui, même si nous proposons une histoire sans porter de jugement moral. C’est aux spectateurs de se faire leur propre jugement. Le film parle d’alter-mondialisme, d’écologie, de protection de la planète mais ce n’est pas un film militant. J’aime la poésie de la nature. J’ai des enfants et je veux savoir quel monde on va leur laisser. Mais ce n’est pas le sujet principal du film. Disons que c’est une alerte… Une façon de dire qu’il existe des combats pour la beauté des choses.

L’équipe du film lors de l’avant-première de « Et mon coeur transparent »

Vous débutez magistralement une carrière en tant que réalisateurs, rêvez-vous un jour de décrocher la Palme d’or à Cannes ?

Raphaël : Le plus important dans le fait de faire un film n’est pas de le présenter à Cannes ! Nous voulions d’abord raconter une histoire, une histoire qui nous tenait à cœur, la mettre en image, la faire exister. Evidemment, après, nous ne pouvons qu’espérer que « Et mon cœur transparent » soit vu et apprécié des spectateurs. Mais, avant tout, nous voulions que ce film existe, qu’il soit vu même s’il est détesté. Le côté « récompense », c’est d’avoir pu faire un film ensemble et de réaliser un vieux rêve d’enfant. Durant le tournage, nous étions entourés de personnes formidables, merveilleuses, là aussi c’était un très beau cadeau.

Sur quoi portera votre prochain film ?

David : Nous avons envie de réaliser un film fantastique…

0

Dominique Kalifa

« Le mythe de Fantômas est toujours vivant »

Dominique Kalifa

Historien de renommée internationale, Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre de l’Institut Universitaire de France, collaborateur du quotidien Libération, Dominique Kalifa est l’un des meilleurs spécialistes français de l’histoire culturelle du XIXème siècle et du début du XXème. Ce brillant esprit, spécialisé dans l’histoire des déviances, dont l’œuvre considérable balaye à la fois l’histoire du crime et de ses représentations, celui de la délinquance et de la répression, du fait divers et de l’enquête judiciaire au XIXème, du métier de détective privé à celui de commissaire de police au XIXème, avec des ouvrages qui ont fait date, comme L’Encre et le sangCrime et culture au XIXème siècle, ou les passionnants Bas-fonds. Histoire d’un imaginaire, s’affirme aussi comme un chercheur de tout premier plan lorsqu’il se penche sur des sujets plus « légers » tel Fantômas, dont il présida jadis la Société des Amis. Signant dernièrement un excellent Tu entreras dans le siècle en lisant Fantômas paru aux éditions Vendémiaire, Dominique Kalifa s’interroge sur cette figure tutélaire d’un Génie du crime aux mille visages, sur ce mythe, cette création littéraire sans précédent qu’Apollinaire, Cendrars et Magritte célèbreront. Creusant aussi le sillon d’une réflexion originale sur la « Belle Epoque » comme catégorie rétrospective, Dominique Kalifa vient de publier aux éditions Fayard La véritable histoire de la Belle Epoque, récompensée par le Prix Eugène Colas de l’Académie Française.

Conversation avec un grand historien

Vous êtes un historien reconnu pour vos travaux sur l’histoire du crime. Pourquoi cet intérêt pour le crime ?

J’y suis venu par la littérature. Adolescent, j’aimais beaucoup Arsène lupin et je reste un « lupinologue » convaincu ! Maurice Leblanc est un véritable romancier, dont la langue est remarquablement limpide. Le personnage d’Arsène Lupin qu’il invente, drôle, séducteur, généreux, incarne à merveille un certain esprit « Belle Epoque » et une conception du panache et de l’aventure « à la française ». C’est pourquoi son œuvre reste lue aujourd’hui encore par les adolescents. Ce qui m’a intéressé dans le crime réside moins dans le fait social en lui-même que dans ce qu’il fait dire, fait voir, fait écrire. Mes objets de recherche ont longtemps concerné le mouvement, l’imaginaire social et culturel produits par le crime.

Vous avez publié deux livres de référence en la matière, L’Encre et le sang, puis Crime et Culture au XIXème siècle. Vous y écrivez que le XIXe fut obsédé par les affaires criminelles. A cette époque, on invente tour à tour la police judiciaire, la statistique criminelle, le reportage et toute une littérature du crime. Pourquoi cette fascination pour le crime ?

Ce siècle a eu besoin de reconstruire et de circonscrire assez clairement ses normes, ses frontières, ses limites. Or la seule façon d’édifier des normes, c’est de s’intéresser à ce qui peut les transgresser, à ce qui en constitue la menace. C’est pourquoi le souci de rationaliser, de codifier, de normaliser la société fut l’une des grandes affaires du XIXe siècle. Il lui fallait en conséquence explorer les mille et une facettes de cette transgression majeure que constitue le crime.

Aux Etats-Unis, ¾ des films relatent des crimes et se passent dans des commissariats. Aujourd’hui, les romans policiers fleurissent, les films sur les détectives attirent un public de plus en plus large. Pourquoi cette passion pour la transgression criminelle ? Est-ce pour voir jusqu’où l’homme peut aller ? Ou est-ce une façon pour l’être humain d’exorciser la violence qu’il porte en lui ?

J’ai évoqué ces questions dans le livre que j’ai consacré en 2013 à l’histoire des Bas-fonds. Je m’y attache à comprendre pourquoi nous continuons à produire des représentations de cet envers social, qui constitue la « part maudite » de notre société. Il y a beaucoup de raisons à cela : d’abord le fait que, même si cela opère malgré nous, les bas-fonds nous fascinent. La misère ou la transgression extrême suscite en nous un intérêt morbide et un désir refoulé. Quand on croise un de ces « naufragés » que produit notre société, on détourne le regard. Mais le détourner signifie que l’on a commencé par regarder. Fascination et répulsion marchent de conserve, plaisir et abjection aussi. Il y a une part d’érotisme en cela, même si c’est difficile à admettre, une attirance de nature quasi libidinale. Il existe aussi des raisons « morales » qu’il ne faut pas occulter. S’intéresser au mal, au sale, à l’abject pour tenter d’y mettre un terme, cela fut l’obsession de générations de moralistes et de philanthropes, et bien sûr de nombreux réformateurs, romanciers, sociologues, reporters comme les muckrackers américains du début du XXe siècle. Là-dessus viennent se greffer des réalités beaucoup moins nobles et plus mercantiles : les industries culturelles se sont très vite et très tôt emparées de ce phénomène-là et l’ont transformé en un marché extrêmement productif, sans doute l’un des plus grands marchés culturels contemporains.

Les bas-fonds, c’est tout ce qui est bas en l’homme ?

Bas dans le monde social et ses représentations, bas dans les représentations qui en sont faites, bas aussi dans les conceptions du corps. Ce que Mikhaïl Bakhtine appelait « le bas corporel » – ce qui est au-dessous de la ceinture, le sexe, l’excrément, la saleté, etc. – en est évidemment une composante essentielle.

Vous expliquez qu’au XXème siècle la presse qui se veut la gardienne de l’opinion, va utiliser « les récits du crime » pour affirmer son rôle dans la cité. Exploite-t-elle le malheur des gens ?

C’est une question complexe. Si la presse ne parle pas d’un crime, s’il n’est pas médiatisé, il n’existe pas socialement, en dehors du cercle restreint des victimes ou de leur entourage. La médiatisation des réalités criminelles est donc inséparable de leur existence sociale. Mais elle constitue aussi une « matière » médiatique productive, et à gros rendement, d’où le sentiment qu’on peut avoir d’une « exploitation ». En même temps, on n’a jamais tant écrit, tant représenté, ni tant mis en scène des violences criminelles, notamment homicides, et pour autant, dans nos sociétés occidentales, la courbe de la criminalité homicide n’a pas cessé de baisser.

Votre ouvrage Les Bas-fondsHistoire d’un imaginaire traduit en 4 langues (anglais, espagnol, portugais et japonais) a connu un beau succès de librairie. S’agit-il d’une description de « La Cour des Miracles » de Victor Hugo ?

L’expression « bas-fonds » apparaît, dans son sens social, en 1840. Ce livre analyse les raisons d’une telle émergence, mais s’attache à comprendre ce phénomène de façon beaucoup plus ample. Il en recherche les racines dans la tradition biblique – la ville corruptrice, Babylone, Sodome, Gomorrhe – pointe l’étape majeure du XIIIe siècle qui invente la notion de « mauvais pauvre » et poursuit l’analyse jusqu’aux représentations contemporaines des cités du mal que mettent en scène les jeux vidéo ou les films de science-fiction. « La Cour des miracles » renvoie bien sûr à une réalité des XVIe et XVIIe siècles, mais c’est Victor Hugo qui, en 1831 avec son roman Notre-Dame de Paris, donne à ce motif toute son épaisseur. Son roman le replace dans un XVème siècle, un Moyen Age fantasmé. Mais l’essentiel est que la publication de Notre-Dame de Paris précède de quelques années l’invention des bas-fonds. Mais autant qu’à la Cour des miracles, c’est en regard à des représentations religieuses que cet imaginaire se construit. Le monde des bas-fonds se pense dans une topographie verticale, il suppose un haut et un bas, un endroit et un envers. Il plonge dans l’abîme. La relation est claire à l’égard de l’imaginaire païen des enfers. En anglais, the underworld (l’expression émerge au sens social vers 1860) était utilisé jusque-là pour désigner les enfers païens. Toute exploration des bas-fonds tient de la catabase, descente vers les dessous du monde. Hugo, dans « Les Misérables », pense la notion en relation avec l’univers de la « caverne sociale », dans un même processus vertical. Mais son propos est optimiste : Jean Valjean va remonter des bas-fonds à la lumière, et c’est le message du roman. Aujourd’hui, les représentations des mondes infra-sociaux se construisent de manières beaucoup plus diffuses, et plus horizontales.

Le crime a-t-il une adresse ?

Oui. Le crime a une adresse, il réside précisément dans ces bas-fonds qui ne sont pas seulement des « lieux du crime ». L’expression associe étroitement le crime, le « vice » et l’extrême pauvreté. Ils constituent ce lieu, le plus souvent fantasmé, où, pense-t-on, convergent et se superposent ces trois notions. On peut imaginer toutes les circulations et les dialectiques possibles, qu’organise l’idéologie : cela peut-être la misère qui conduit au crime, ou le vice qui conduit au crime et à la misère, etc. La pensée sociale privilégiera le premier scénario quand la libérale validera le second.

Vous avez très récemment publié un superbe ouvrage, sorte d’abécédaire sur Fantômas et son mythe : Tu entreras dans le siècle en lisant Fantômas (éditions Vendémiaire). Parmi les entrées, au nombre de 32 (32 comme les 32 volumes des aventures de Fantômas), aucune ne concerne Fantômas lui-même. Pourquoi ? Parce que Fantômas est l’Insaisissable par excellence, « le bandit aux multiples avatars » comme le dira Michel Leiris. Il est tout le monde et personne à la fois… Finalement, Fantômas est sans identité. « Il n’existe pas » finira par dire le commissaire Juve. L’homme en noir est-il l’incarnation de la mort ?

Oui. De la nuit. Du crime aux mille visages. Il incarne, presque ontologiquement, le masque. Derrière la cagoule, il y a encore une autre cagoule, et encore une autre, et cela à l’infini… Fantômas est le héros phénoménologique d’un roman sans fond. Cela dit, on trouve néanmoins une entrée dans mon livre où Fantômas est identifié sous le nom de Gurn, qui est sans doute son vrai nom, en tout cas l’un de ses avatars les plus solides. Mais vous avez raison, Gurn n’est pas exclusivement Fantômas !

Le policier Juve, lui en revanche, existe bien. Il aspire, dites-vous, à être « le roi des policiers ». Un policier si populaire que tous les Parisiens le connaissent. Il déclare une guerre sans merci à Fantômas. C’est une course interminable qui se solde par un échec. Car Juve, écrivez-vous, ratiocine au lieu d’agir. Il n’est pas sans faire penser, dans son obstination maladive, au personnage de Victor Hugo, Javert. Javert qui poursuit Jean Valjean jusqu’en enfer…

Il y a un peu de ça… Le personnage de Javert, d’ailleurs, est lui-même un avatar de Vidocq, la figure matricielle, qui est aux sources de Javert chez Hugo (et aussi un peu de Jean Valjean) et avant lui, de Vautrin chez Balzac. Vidocq, personnage réel, est aussi le fondateur de la police judiciaire en France. Étrange pays que le nôtre où la police criminelle est créée par un… criminel. Ancien bagnard, puis mouton, indicateur, Vidocq joue si bien le jeu qu’il devient chef de la brigade de sûreté avant de fonder la première agence de police privée. Ses « Mémoires », publiées en 1828, sont aux sources de la littérature du crime.

Gouache originale de Camila Farina

Vous écrivez que le commissaire Juve qui incarne l’ordre « finit par être envoûté par celui qu’il doit combattre » par Fantômas. Juve est-il le frère, le double, le revers de la médaille de Fantômas ?

C’est ce que l’on apprend dans le dernier volume, La Fin de Fantômas… Pierre Souvestre, l’un des co-auteurs de la série, était suffisamment intelligent pour comprendre que l’histoire qu’il racontait tenait de l’épopée au sens fort du terme, une épopée familiale où dieux et demi-dieux, du haut de leur Olympe, regardent s’agiter les misérables mortels que nous sommes. Lady Beltham est la maîtresse de Fantômas, Hélène est sa fille, Vladimir son fils, et l’on apprend in fine que Juve est son frère. Difficile de faire plus familial. A ceci s’ajoute le thème, classique lui aussi, du Double, omniprésent dans la série. Durant tous les épisodes, Juve est fasciné par Fantômas, tout se dédouble en permanence, il n’est donc pas étonnant de constater que Fantômas et Juve ne sont que les deux faces du même Janus. Quant aux auteurs, ils étaient deux, Pierre Souvestre et Marcel Allain, lequel épousera après sa mort la femme du premier et viendra vivre dans son appartement.

Ce double, serait-ce le mal et le bien que l’on porte en soi ? Une sorte de Docteur Jekyll et Mister Hyde ?

Oui. D’où la dimension très mythologique de ce texte. Pierre Souvestre était un esprit fort. Il écrit Fantômas pour s’amuser et gagner de l’argent. Nous sommes évidemment face à de la littérature de grande diffusion. Un texte mal écrit parce qu’il n’est pas du tout écrit, mais dicté au « Parlograph » (ce sont les secrétaires de Fayard qui établissent le manuscrit à partir des rouleaux). C’est de de littérature à la chaîne, à la vapeur comme on disait du temps de Dumas. Pourtant cette histoire a été célébrée par tous les poètes et tous les artistes. Apollinaire le premier, puis Jacob, Cendrars, Cocteau, Desnos, Aragon, Queneau.

Le cinéaste André Hunebelle réalise trois Fantômas entre 1964 et 1967. Il est vilipendé par toute la critique. A l’époque, Jean-Pierre Bouyxou, un journaliste, va même jusqu’à écrire dans la revue « Europe » : « On a saboté un mythe, on l’a miné, on l’a assassiné. » Pourtant les films FantômasFantômas se déchaîne et Fantômas contre Scotland Yard sont de savoureuses comédies populaires qui connurent un grand succès. En quoi André Hunebelle a-t-il failli ?

Parce que Fantômas doit faire peur. C’est l’incarnation du mal, de la cruauté, de la violence. Chez Hunebelle, il perd son caractère sanguinaire et le film verse dans le burlesque. Nathalie Sarraute, dans Enfance, insiste sur cette dimension effrayante, les mains de Fantômas, les mains qui étranglent, les mains qui tuent. On songe à l’affiche du film de Paul Fejos en 1932 où les mains de Fantômas dessinent une terrible menace. Ces mains la terrifièrent. Dans les films d’Hunebelle, Fantômas fait plutôt rire. Je les considère pourtant comme des films importants. Nous sommes au début des années 60, l’imaginaire de la « Belle Epoque » commence à se dissiper, et la figure de Fantômas, comme les autres, décline aussi. En transposant le personnage dans la modernité des années 60, avec ses décors, ses avions, ses hélicoptères, en choisissant Jean Marais, un proche de Cocteau (qui, dit-on, lui conseilla d’accepter le rôle), en y ajoutant le masque bleu (le bleu du peintre Yves Klein, la couleur du « vide »), Hunebelle modernise la mythologie de Fantômas. Il la « james-bondise », ce qui est pour certains sacrilège, mais cela permet aussi de « recharger » le mythe. Un nouveau départ s’en suit, dans la bande dessinée italienne (Diabolik et ses nombreux épigones) ou mexicaine. C’est pourquoi Fantômas est vraiment un mythe fort, peut-être même le seul grand mythe culturel que le XXème siècle ait inventé. Un grand récit oral, collectif, ouvert à l’investissement, à la réinvention, qui nous parle du destin tragique de notre temps.

Gouache originale de Camila Farina

La fin du cycle se termine par une mort par noyade des personnages dans le naufrage du Gigantic. On songe évidemment au Titanic. La fin de Fantômas symbolise-t-elle celle de la « Belle Epoque » ?

Oui, indéniablement, tout autant que le naufrage du Titanic, belle époque miniature et flottante. Fantômas signe à la fois l’apogée et la mort de la « Belle Epoque », le baptême tragique d’un siècle qui conjugue le progrès et la mort de masse. Car n’oublions pas que Fantômas est un tueur de masse. Il incarne au mieux un siècle qui est à la fois celui du progrès et celui des grands massacres, il l’inaugure et le préfigure, le met en scène et l’incarne. C’est pourquoi on n’en a toujours pas fini avec Fantômas, ni avec le 20ème siècle.

Cet ouvrage « Tu entreras dans le siècle en lisant Fantômas » paru aux Editions Vendémiaire, est une pure merveille. Magnifiquement illustré par des gouaches de Camila Farina…

Oui, je suis heureux que vous le remarquiez. J’ai demandé à Camila Farina, une jeune artiste contemporaine, d’imaginer 32 gouaches originales, autant que les entrées de l’abécédaire, et bien sûr que les 32 volumes de Fantômas. Ce choix m’est d’emblée apparu évident. L’alternative était d’illustrer l’ouvrage avec toutes les couvertures, photos, montages, œuvres, extraits de films que nous connaissions déjà. Mais si le mythe était toujours vivant, ce qui était ma proposition, il pouvait donc continuer à inspirer des artistes contemporains… Les magnifiques gouaches de Camila en sont la preuve. Elles sont, pour quelques semaines encore, exposées à la Bilipo, la bibliothèque parisienne des littératures policières, 49 rue Cardinal Lemoine.

Dans votre livre, on apprend aussi qu’il y a un Fantômas qui a été incarné au cinéma par le père de Johnny Halliday !

Oui, Jean-Michel Smet, le père de Johnny. Il incarne Fantômas dans l’extraordinaire film du surréaliste belge Ernst Moerman, Mr Fantômas, 280 000e chapitre, tourné en 1937.

Enfin, il y a aussi le mythe littéraire de Fantômas…

C’est Apollinaire, le premier, qui encense Fantômas dès 1914. Il y découvre la poésie à l’état brut, une sorte de matière imaginative à l’état brut, de lyrisme extraordinaire, de créativité primitive. Et il entraîne à sa suite tous les artistes du Bateau-Lavoir, Max Jacob, Cendrars, Gris, Raynal. La jeune génération surréaliste suivra : Desnos, Perret, Queneau, Tanguy, Aragon, Prévert, qui tous célèbrent Fantômas. Magritte lui consacre quatre toiles. D’autres suivent.

Gouache originale de Camila Farina

Fantômas représente quoi pour tous ces artistes ?

Il représente une création littéraire qui prend la littérature pour ce qu’elle est, un exercice, une pratique. Son évident manque de sérieux ouvre toutes grandes les portes de l’imagination, de l’humour noir, de la poésie brute. Breton, et tous les surréalistes avec lui, furent transportés par l’écriture automatique abrupte et matricielle, qu’incarnait Fantômas.

Il y a aussi une part de rêve avec Fantômas ?

De rêve et de cauchemar ! Les adaptations de Louis Feuillade, considéré à juste titre comme l’un des plus grands cinéastes au monde, inspirent les poètes. Feuillade réalise cinq épisodes de Fantômas en 1913 et 1914, cinq films dans lesquels les artistes et les créateurs des années qui vont suivre repèrent quelque chose de la poésie brute et fonctionnelle engendrée par le siècle. Ce qui m’a le plus fasciné avec Fantômas, c’est l’incroyable destin d’un produit de la culture de masse transformé, érigé, encensé en forme pure de la créativité absolue.

Enfin Fantômas est un homme dominateur, un séducteur, un amant passionné. Toutes les femmes en sont folles… On n’échappe pas à l’emprise de Fantômas. Il a deux enfants, une fille et un garçon. Il séduit la femme de son fils, et entretient avec sa fille une relation ambigüe, à la limite de l’inceste. Fantômas n’est-il pas la figure parfaite du pervers ? Il vampirise les autres. « Les femmes deviennent sa chose ». Comme il n’est personne, comme il n’est qu’une coquille vide, il se remplit de la chair, de l’âme et de l’apparence des autres…

Hélène, on l’apprendra in fine, n’est pas la fille de Fantômas, mais le bandit lui-même l’ignore. Pierre Souvestre joue de toutes ces ambiguïtés. Fantômas, bien sûr, se nourrit physiquement et symboliquement de la richesse des autres. En ce sens, c’est un vampire. Mais c’est surtout un monstre humain, qui vole, tue, torture, pille. Une figure allégorique, à l’évidence. Il n’a pas de visage parce que le Crime n’a pas de visage. Les seuls traits qu’on lui a prêtés, sont ceux de l’acteur René Navarre, grande vedette du cinéma des années 1910-1920, qui incarne Fantômas dans les films de Feuillade. Il reçut des centaines de lettres d’admirateurs et d’admiratrices. Dans les films magnifiques de Louis Feuillade, l’ouverture est un fondu enchaîné des diverses apparences de René Navarre, des divers masques du bandit. Fantômas n’est rien d’autre qu’une illusion sur pellicule.

Vous vivez entouré de mythes fameux. Des héros, des détectives, comme Rouletabille, Fandor, de fins limiers comme Vidocq, des gentlemen cambrioleurs comme Arsène Lupin, des criminels comme Fantômas. Est-ce votre famille d’élection ? Vos multiples métamorphoses ?

Restons modeste. Mais je veux bien me reconnaitre dans la figure de l’investigateur, qui prend en ce début de siècle les traits du reporter ou du détective. Les analogies sont fortes entre le travail de l’historien et celui de l’enquêteur : même tentative de reconstitution rétrospective de la vérité. Mais je n’ai aucune fascination pour les criminels !

Pourquoi les années 1900 vous sont-elles si chères ?

Le Paris de 1900 est brillant… J’aime ce lien étrange qui y relie la « haute » et « basse culture », qui associe Fantômas et Apollinaire, le boulevard, les salons mondains et les bas-fonds de la pègre parisienne. C’est un moment de grâce. Sa dialectique et cette symbiose rend son étude passionnante. Même si j’aime camper en 1900, c’est aussi pour circuler à partir de là, en amont comme en aval.

Vous venez de publier un superbe essai sur la « Belle Epoque » qui a reçu le prix Eugène Colas de l’Académie française. S’il y a une « véritable histoire de La Belle Epoque » comme l’annonce le titre de votre essai, c’est qu’on nous a raconté des histoires… L’’imaginaire, la mémoire collective aurait-elle embelli, idéalisé les choses ?

L’expression « Belle Epoque » désigne par nature un âge d’or. C’est une construction assez tardive qui, effectivement, nous raconte de très belles histoires sur le début du XXème siècle. Non pas des histoires nécessairement fausses ou fantasmées, mais nimbées d’un éclairage enchanteur. A les écouter, on plonge effectivement dans ce qui serait l’enfance merveilleuse du XXème siècle, baignée par le progrès, la consommation, la liberté des mœurs, un monde qui aurait été englouti dans l’horreur de la première guerre mondiale. Tout n’est pas faux dans cette représentation. Mais c’est une représentation …

Peut-on dater exactement cette « Belle Epoque » ?

Ce que rétrospectivement on appela la « Belle Epoque » correspond à l’entrée dans le vingtième siècle. Impossible de dater ce phénomène culturel avec une régularité de métronome. Il a suscité bon nombre de débats chez les historiens, qui ont proposé des points d’entrée différents. Disons pour aller vite que le changement de siècle et l’Exposition universelle de 1900 constituent des repères assez fiables.

Peut-on dire que la «Belle Epoque » a duré de 1900 à 1914 ?

Oui, indéniablement, la Grande Guerre met fin à la « Belle Epoque ». Si le début est plus complexe à dater, la fin, elle, est évidente.

On parle de la « Belle Epoque » mais cette époque n’était pas forcément belle pour tout le monde. Belle pour les privilégiés et les Parisiens, elle ne l’est pas pour les couches sociales défavorisées, les pauvres, les ouvriers, les provinciaux…

La société française est fortement inégalitaire. Pourquoi le serait-elle moins en 1900 qu’aujourd’hui ? Pourtant, même si elle connait de larges poches de misères et des situations terribles dans le monde ouvrier, ce début de siècle est marqué par une réelle embellie économique et sociale. Les niveaux de vie moyens et la consommation augmentent, la tendance est à l’amélioration relative, mais générale, des conditions de vie. L’accès à la culture se généralise, au travers du journal, du livre populaire, du café-concert puis du cinéma. Reste que l’album légendaire de la « Belle Epoque » a longtemps été centré sur les seuls milieux mondains et aristocratiques, le monde du théâtre, les élites sociales et culturelles. Sur la « vie parisienne », qui est aussi celle des châteaux, des stations balnéaires ou thermales.

L’historien Dominique Kalifa

En parlant des années 1900, Maurice Chevalier écrit « Dieu que Paris semblait heureux de vivre ». Vous relatez effectivement que ce début de siècle fut une période de paix, de prospérité, de légèreté, de joie de vivre, de douceur, de flonflons, d’exceptionnelle créativité littéraire, d’inventions esthétiques et d’exploits scientifiques (La « Belle Epoque » c’est l’avènement de l’électricité, l’inauguration du métro en juillet 1900, L’Exposition Universelle, Les Jeux Olympiques de 1900, les Frères Lumière qui inventent le cinématographe, les avant-gardes culturelles). Pourtant, même à cette époque, il y a des menaces, des zones d’ombre…

Parce qu’une société n’est jamais blanche ou noire… De surcroît, comme la quasi-totalité des éclairages que nous avons de cette époque, à commencer par l’expression « Belle Epoque », sont des éclairages rétrospectifs, ces représentations n’ignorent pas que cette période se termine mal. Mécaniquement, cette fin tragique pèse sur notre lecture. J’ai tenté, dans ce livre comme dans les précédents, de lutter contre toute téléologie et tout anachronisme. Faire de l’histoire des représentations, c’est comprendre comment les individus, les hommes et les femmes, ont habité leur temps, comment ils ont donné du sens au monde qui les entoure. Ces deux écueils, l’anachronisme et la téléologie, nous guettent en permanence. Il convient donc à mon sens de réprimer ce que nous savons par ailleurs, c’est-à-dire la fin de l’histoire, puisque les acteurs, eux, ne la connaissaient pas. C’est évidemment un exercice difficile, mais c’est essentiel si on veut comprendre comment les gens ont vécu; or les Français de 1900 n’ont jamais vécu la « Belle Epoque », ils n’ont jamais pensé leur temps comme tel, ils ont seulement profité de leur vie.

Vous écrivez que le naufrage du Titanic, le 12 avril 1912, « sorte de Belle Epoque flottante et miniature » préfigure le cataclysme qui va engloutir cette société insouciante du plaisir et de la fête. Puisque tout s’achève brutalement le 1er août 1914 par la guerre et les tranchées…

En effet. L’image que nous avons de La « Belle Epoque » est le produit de très nombreux facteurs. De la littérature, des souvenirs, du cinéma, de tout ce que la production culturelle nous a légué comme éclairage sur cette période. Mais rien ne prouve que les contemporains, les hommes et les femmes de 1900, aient vraiment ressenti les choses comme tel. Mon livre cherche à restituer la façon dont les acteurs ont vécu leur temps, mais il s’efforce aussi de comprendre pourquoi nous avons par la suite construit et diffusé des représentations du début du siècle. Comme toute séquence historique, les années 1900 ont été en permanence réinventées.

Quand est apparu pour la première fois l’expression « Belle Epoque » ? Vous énoncez finement que « nommer n’est jamais neutre ». Qu’est-ce qui est à l’œuvre politiquement, idéologiquement, derrière cette dénomination ?

L’expression commence à frémir à la fin des années trente. Vers 1936-1937, elle se diffuse pour désigner ce qui serait un bon vieux temps nostalgique. Mais ce n’est vraiment qu’en 1940, au début de l’occupation, dans le cadre d’un programme radiophonique diffusé sur Radio-Paris, une station allemande, que l’expression est explicitement associée aux années 1900. Radio-Paris était aux mains des nazis, mais pour éviter l’indigestion propagandiste, elle combinait émissions politiques et divertissements. Parmi ces programmes de distraction, l’animateur André Alléhaut eut l’idée de proposer une émission consacrée aux chansons « rétro », celles des années 1900, qu’il intitule « Ah la Belle Epoque ! ». C’est la première fois qu’on identifiait de façon évidente les années 1900 à l’expression « Belle Epoque ». Plus tard, ce furent aussi des spectacles de music-hall. Cette image de la France correspondait aux attentes des Allemands, elle était aussi pour nombre de Parisien une échappée hors d’un présent très difficile, une valeur-refuge en quelque sorte.

En exergue du « Voyage au bout de la Nuit », Céline écrit que la guerre c’est « de l’autre côté de la vie ». « La Belle époque », c’est « le bon côté de la vie » ? La jeunesse, l’âge de l’insouciance, le temps des illusions…

C’était bien sûr, une forme d’évasion, une façon de retrouver son âge d’or, sa belle époque, sa jeunesse. Et cela continua à la Libération et durant la Quatrième République. La France affaiblie éprouvait le besoin de se ressourcer dans le temps de sa splendeur passée. Avant d’être un livre, la « Belle Epoque » était un cours dispensé à la Sorbonne. Nous avons, avec des étudiants, réalisé un petit micro-trottoir pour interroger les gens sur ce que représentait pour eux la « Belle Epoque ». Les plus lucides nous dirent : « La Belle Epoque c’est quand on est jeune, quand on est amoureux ». C’était déjà ce que Roland Dorgelès écrivait au début des années 1950 : la Belle Epoque, c’était le temps de mes vingt ans, en 1900, sur la butte Montmartre.

La « Belle Epoque » a une dimension festive évidente. A-t-elle aussi une dimension érotique ?

Oui, une très claire dimension érotique et sexuelle. L’album « Belle Epoque » diffuse un imaginaire où les mœurs sont libres. Il évoque les cocottes, les grandes courtisanes, les maisons closes, les premiers films pornographiques. On imagine une légèreté qui rendait la vie plus facile .En réalité, cette société restait très normée, la syphilis inquiétait, la prostitution aussi, et l’on est encore loin d’une quelconque révolution sexuelle. Mais l’esprit est gaulois, indéniablement.

Pour ne pas être gagné par le découragement et supporter l’insupportable, l’homme a-t-il besoin de se voiler la face, de falsifier la réalité et de célébrer ce qu’il y a de bon, de meilleur en lui. En ignorant par exemple que l’homme est un loup pour l’homme, que la réalité, c’est la guerre…

Les sociétés ont besoin d’épouvantail, Fantômas en est un, mais elles ont autant besoin de valeurs refuges, de se réinventer des paradis terrestres. La « Belle Epoque » est un de ces Eden. Les âges d’or se créent généralement lors des périodes ou des moments de « fondation », dont toutes les civilisations ressentent le besoin. Pour se rassurer. Pour se ressourcer. Pour exister. Le XXème siècle, « siècle des extrêmes » selon l’expression d’Éric Hobsbawm, siècle de la mort de masse et des grands massacres, eu aussi besoin de son baptême. Pour les Français, 1900 représente ce moment où le pays est puissant, où le régime républicain triomphe, où l’empire colonial est à son zénith, où la France est une puissance écoutée du concert des nations. Entre 1900 et 1914, Paris est sans doute la capitale culturelle la plus attractive du monde. L’année 1913 est considérée dans le monde entier comme l’annus mirabilis de la création esthétique, annonciatrice d’un XXe siècle culturel qui y serait tout entier contenu. La thèse ne manque pas d’arguments. En 1913, Proust publie le premier tome de la Recherche et Valery Larbaud A. O. Barnabooth, Cendrars et Sonia Delaunay composent la Prose du Transsibérien, Apollinaire célèbre les peintres cubistes, Stravinsky fait jouer le Sacre du printemps et Schönberg Pierrot lunaire. Cette extraordinaire vitalité, matricielle, semble ainsi emporter l’Europe sur la voie de l’innovation, et se cristallise à Paris, capitale culturelle. Que cette célébration de la « Belle Epoque » débute en 1940, un moment où la France vaincue, amoindrie, humiliée, collabore avec l’occupant nazi, ce n’est pas un hasard non plus.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

J’achève un manuscrit sur l’imaginaire amoureux et sensuel de Paris…

Dominique Kalifa à l’Université Keio de Tokyo avec son collègue Kosei Ogura qui a fait traduire la Belle Epoque en japonais

0

Michel Bussi

« Savoir que mes romans sont lus, c’est ça mon vrai luxe ! »

Michel Bussi

Michel Bussi est l’un des écrivains préférés des français. Ce romancier qui caracole toujours et encore en tête du box-office des meilleures ventes avec Marc Levy et Guillaume Musso, est un homme d’une simplicité désarmante. Il vous reçoit chez lui, avec un petit café, un grand sourire et son admirable gentillesse. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais une critique envers les autres romanciers, il n’est que patience, écoute et immense bienveillance envers l’humanité toute entière. Lui qui scotche un million de lecteurs à chacun de ses romans, avec ses scénarios haletants, son souffle, sa subtilité et son sens du suspense; lui à qui la vie a servi « le grand jeu » en matière de succès littéraire, lui que le public adule, est tout le contraire d’une star. Il est juste content d’écrire des romans parce qu’adolescent, il adorait en lire ! Michel Bussi ne revendique rien, ne recherche ni les honneurs, ni la gloire. Et comme la gloire n’en fait qu’à sa tête, elle est venue à lui, sans qu’il la sollicite. Les choses se sont agencées comme par miracle. La grâce… Non content d’être un écrivain prolixe et doué, il est aussi Professeur de géographie à l’Université de Rouen, et il dirige un laboratoire au CNRS. Un petit prodige, on vous dit… Et ce petit prodige vient de sortir, le 4 mai dernier, un nouveau roman « Le Temps est assassin ». A dévorer au plus vite !

Le 4 mai, votre nouveau livre, « Le temps est assassin » est sorti en librairie. Il était annoncé à la « Une » d’Amazone depuis plusieurs jours. Qu’est-ce que cela fait d’être une star de la littérature ?

Je ne suis pas une star de la littérature, loin de là ! C’est vrai que cela fait plaisir lorsqu’on sort un nouveau livre, de se dire qu’il ne va pas sortir dans l’anonymat le plus complet, qu’il aura la chance d’être à la fois diffusé, lu, qu’on est à peu près sûr qu’il y a beaucoup de gens qui vont l’acheter, ce qui n’est pas le cas pour beaucoup d’auteurs. Evidemment, c’est une chance inouïe de se dire que tous les projecteurs sont braqués sur vous ! Et au final, cela donne moins de pression !

Qu’est-ce que cela fait d’être dans le tiercé gagnant des écrivains les plus lus en France ? Est-ce bon pour l’ego ?

La première fois que j’ai été dans le TOP 10, ça m’a donné un coup au cœur. Je me retrouvais dans un classement où les neuf autres auteurs étaient forcément des écrivains très lus, et parmi eux, il y avait même des auteurs que j’aimais. Etre à la troisième ou à la huitième place, pour moi, c’était pareil. Cela dit, il faut relativiser, cela reste quand même un palmarès virtuel.

Cela fait si longtemps que votre nom figure dans ces classements que vous êtes blasé !

Détrompez-vous, cela ne fait pas si longtemps, cela fait juste trois-quatre ans ! Mais c’est seulement un classement parmi tant d’autres. Là où je suis troisième aujourd’hui, c’est dans un classement du Figaro qui fait référence actuellement. Un peu comme les César, ou les Molière !

800 000, un million d’exemplaires, pareils tirages donnent le vertige. Pourtant vous vivez très simplement en Normandie, dans une propriété sans luxe ostentatoire, ni esbroufe, dans une forme de discrétion… A croire que vous n’avez rien changé de vos habitudes. Cette sagesse, c’est votre côté intellectuel ?

Je ne crois pas ! On n’a pas besoin d’être un intellectuel pour avoir cette sagesse-là ! C’est plutôt en conformité avec ce que j’écris. Je ne suis pas devenu écrivain pour parvenir à un statut social, avoir une reconnaissance médiatique ou que sais-je encore. Je me revois comme lecteur adolescent à dévorer des livres et à m’évader avec eux. C’est ce qui m’a donné envie d’écrire et le miracle s’est réalisé puisque je suis devenu écrivain. Mon seul plaisir aujourd’hui, c’est d’arriver à grappiller du temps pour écrire mes histoires. Savoir que mes romans sont lus, c’est ça mon vrai luxe !

Donc vous ne courez-vous après les mondanités, la vie parisienne ?

Vraiment pas !

Habitez-vous depuis longtemps à Darnetal, à côté de Rouen, dans cette charmante maison entourée d’herbes, d’arbres, d’une rivière, et de trois canards sauvages que vous nourrissez tous les jours ?

Depuis toujours ! Depuis 20 ans !

Donc, malgré le succès, vous n’avez rien changé à vos habitudes !

Oui !

Manifestement, l’argent ne vous grise pas ! Picasso disait à sa fille Maya : « il faut vivre modestement mais avec beaucoup d’argent en, poche. » D’accord avec lui ?

Je ne suis pas d’accord ! On peut vivre modestement avec peu d’argent en poche ! Quant à moi, je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup d’argent en poche ! C’est l’expression « en poche » qui me gêne. La citation de Picasso, je la comprends ainsi : il faut vivre modestement mais tout en laissant entendre qu’on a beaucoup d’argent. Moi, je crois qu’on peut vivre modestement tout en étant modeste…

Etes-vous courtisé par les grandes maisons d’édition qui souhaiteraient vous voir rejoindre leur rang ?

Lorsque j’ai commencé à publier, j’étais chez un éditeur régional, qui a édité mon premier roman, « Gravé dans le sable ». Ainsi, que les trois suivants. Ensuite, je suis passé aux « Presses de la Cité ». Et depuis, je leur suis fidèle !

Décidément, vous êtes un homme fidèle, fidèle à votre maison, fidèle à votre éditeur !

C’est vrai ! Etre courtisé par les maisons d’édition, c’est un peu comme en amour : si on ne laisse pas entendre que l’on est susceptible d’aller voir ailleurs, si l’on n’est pas disponible, il n’y a aucune raison d’être courtisé. Dans ce cas-là, je ne crois pas que les maisons d’éditions viennent vous racoler.

Fayard est quand même venu chercher Michel Houellebecq en lui proposant « le transfert du siècle ». Mais peut-être Houellebecq a-t-il une image plus sulfureuse que la vôtre !

C’est vrai ! On a vu Vargas changer de maison d’éditions, Legardinier aussi. Il y a de très gros vendeurs qui peuvent être amenés à changer de maison d’édition. Un auteur qui veut changer d’éditeur fait savoir qu’il est disponible. A partir du moment où un auteur, comme moi, dit ouvertement qu’il est très bien chez son éditeur, je crois qu’il y a quand même une certaine élégance à ne pas le débaucher. Mais, si un jour je laissais entendre que je cherchais un autre éditeur, je pense qu’il aurait certainement du monde sur les rangs !

 Avez-vous eu des romans portés à l’écran ?

Pas encore ! C’est en cours. Ils ont été achetés. Il y a « Nymphéas noirs », « N’oublier jamais », « Ne lâche pas ma main ».

Vous écrivez : « je sais ce qui plait au public ». Est-ce à dire qu’il y a des recettes en matière de littérature ?

Je ne crois pas, j’en suis même persuadé : Il n’y aucune recette ! On peut même affirmer que la quasi-totalité des plus grands succès littéraires était totalement imprévisibles. Personne n’aurait pu les prévoir. Après coup, on peut tout expliquer mais pas avant ! Quant à moi, j’écris des choses assez différentes. Au début, j’ai eu du mal à me faire éditer, parce que j’étais un peu « transgenre », les éditeurs n’y croyaient pas vraiment. Par exemple, mon roman « Nymphéas noirs » est à la fois un roman policier, un roman qui parle de l’impressionnisme, un roman psychologique et un roman qui n’est pas historique. Quand, je l’ai l’envoyé à des maisons d’éditions, personne n’en voulait parce qu’il ne rentrait pas dans les cases. Il y a des éditeurs qui publient du thriller, ceux qui publient du terroir etc. « Nymphéas noirs » ne rentrait dans aucune case précise, alors j’ai créé la case !

Donc, vous ne cherchez pas à flatter le plus grand nombre…

« Flatter », cela voudrait dire que l’on va dans le sens de ce que le public attend. Or, c‘est vraiment l’inverse qui se passe. Je crois que l’écrivain a une intuition. Quand je parle de l’intuition de l’écrivain, je fais allusion à cette espèce « d’instinct » qui fait que l’écrivain pressent, devine, sait ce qui va surprendre le public. Il sait comment émouvoir, il sait comment emmener son public dans telle ou telle direction. Cela veut dire que l’écrivain anticipe de façon intuitive la réaction du public. Quand j’écris un roman comme « Le temps est assassin », je me dis, il va plaire pour telle ou telle raison. Parce que j’y mets tel ou tel ingrédient et ça va fonctionner à cause de cela.

Etes-vous sûr à ce point-là de vous ?

Oui ! Par exemple, sur le site Babelio, l’on trouve beaucoup de commentaires, de critiques d’anonymes sur les romans qui sortent. C’est amusant de voir que les gens reprennent toujours les mêmes citations de l’auteur et que ces citations sont clairement celles dont on est le plus fier. C’est presque imparable !

Vous avez un rythme de croisière : vous éditez un livre par an. Comment faites-vous pour tenir ce rythme ? La discipline ?

Oui, la discipline. Cela dit, mon temps d’écriture n’est pas très long. Je suis assez sûr de moi dans l’inspiration, c’est-à-dire que je vais assez vite sur l’invention de l’histoire, les idées, les fulgurances, la vision construite du livre et sur les choix que j’ai à faire. Sinon, on peut ruminer un roman pendant trois ans, dix ans. Bien sûr, je travaille beaucoup le style. C’est quatre-vingt-dix pour cent du travail. Je passe beaucoup de temps aux relectures, à la fluidité. C’est ça, d’ailleurs, le vrai temps de travail.

Adolescent, aviez-vous rêvé cette vie-là ?

Forcément ! Et j’ai réalisé mon rêve !

Estimez-vous avoir réussi votre vie ?

Du côté écriture, globalement oui… Il y a même là quelque chose qui relève du miracle pur !

Dans les « Nymphéas noirs », votre héros affirme que les gens qui ont un don et du succès doivent se protéger de la jalousie des autres. Avez-vous été victime de la médisance ?

Je n’ai pas été victime de la médisance parce que je me protège assez. On est victime lorsqu’on s’expose beaucoup. Plus on s’expose, plus on risque. Si on donne le bâton pour se faire battre, si on va souvent à la télé, il y a effectivement ce risque…

Voulez-vous dire que vous êtes dans un retrait volontaire ?

Je ne refuse pas toutes les émissions de télévision, mais si on reste modeste, on ne donne pas prise aux critiques. Surtout, je ne pense pas revendiquer plus que je n’ai… Je n’ai pas de posture, je ne cherche pas les honneurs. Par exemple, le prix Goncourt ne m’intéresse pas. Mon désir, c’était vraiment d’écrire des histoires, d’être un enfant lecteur, un adolescent lecteur, un adulte lecteur. Passer de l’autre côté de la barrière en étant celui qui raconte les histoires et que les gens aient envie de lire, ça c’est extraordinaire ! C’est une chance inouïe ! Me dire que je suis parmi les auteurs qui procurent du bonheur au lecteur, eh bien, cela me suffit amplement, cela me comble.

En fait, vous êtes à votre place !

C’est ça ! Je veux être à ma place ! Je ne veux pas être au-dessus. Je suis très conscient de ce que je sais faire et de ce que je ne sais pas faire. Par exemple, chez Michel Houellebecq, il y a des trucs que j’adore, d’autres que j’aime un peu moins, mais je sais que je ne saurais pas faire ce qu’il fait. Je n’ai pas ce talent-là, le talent de la provocation…

Vous êtes une personnalité en vue. Quelles sont les servitudes de la gloire pour un professeur de géographie à l’Université ?

A force, les gens se sont habitués à moi à l’Université, disons que nous cohabitons en bonne harmonie ! La seule servitude, s’il y en a une, c’est qu’à un moment donné, on ne vous voit que comme un écrivain. Et ça, c’est un peu lassant à la longue.

Michel Bussi, qu’est-ce qui vous fait plaisir dans l’existence ?

La surprise permanente. L’imprévisible. L’idée qu’un jour ne ressemble pas au précédent ni au suivant. C’est le fait de vivre plein de vies. De passer d’une chose à l’autre, c’est l’urgence permanente. C’est le sentiment de boulimie, la multiplicité des choses à faire.

Qu’est-ce qui vous rend joyeux ?

J’aime beaucoup le jeu ! Ne pas se prendre au sérieux, faire semblant !

Quelles sont les faiblesses du « maître du polar » ?

C’est un peu galvaudé comme expression « maître du polar », non ? Surtout que mes romans ne pas forcément des polars ! Quant à mes faiblesses, disons que je suis assez peu sûr de moi en général. Et puis, je souffre d’un sentiment d’imposture. Quand vous êtes en train d’écrire votre bouquin tout seul, que vous hésitez sur un mot et que vous vous dites que cela va partir à un million d’exemplaires alors que votre choix est une espèce d’indécision, oui, il y a un sentiment d’imposture. On se dit pourquoi c’est mon truc qui va se vendre alors que je suis en train de le bricoler. Et puis vous vous relisez et vous ne trouvez pas ça terrible. A ce moment-là, il est difficile de se défaire de ce sentiment d’imposture. Cela dit, ce doute permanent encourage l’exigence, sinon vous devenez vite mauvais.

Qu’est-ce qui vous fait peur sur cette terre ?

Ce qui me fait peur ? Ne pas avoir le temps de terminer toutes les histoires que j’ai en tête !

Vous êtes professeur à l’Université de Rouen et vous dirigez un laboratoire au CNRS. Comme dans « Indiana Jones » toutes les étudiantes de la Fac doivent être amoureuses de vous. Ecrivent-elles « I love you » sur leurs paupières ?

Il faudrait qu’elles soient au premier rang pour que je puisse m’en apercevoir ! Non, plus sérieusement, je ne crois pas qu’elles soient amoureuses de moi ! Elles ont l’âge de ma fille ! A 20 ans, on ne fantasme pas sur des écrivains de 50 ! « Indiana Jones », c’est un film; dans la réalité, les choses se passent toujours différemment !

Ecrivez-vous pour séduire ?

Forcément on écrit pour séduire, et donc indirectement pour être aimé. Mais dans mon cas, il y a une espèce de pudeur, d’élégance qui fait que je ne m’expose pas directement puisqu’il y a un filtre créée par l’histoire. C’est différent d’un romancier qui fait de l’autofiction, qui écrit à la première personne. En écrivant à la troisième personne, je reste à l’écart. Je vais regarder les gens aimer mes livres. Cela dit, je reconnais qu’il y a une part d’égocentrisme dans tout ça : c’est vrai que lorsque je vois mes livres, mes affiches dans les vitrines des librairies, c’est assez agréable. Mais, sincèrement, je suis dix fois plus content de voir quelqu’un acheter mon livre, et le lire. C’est ça qui me plait vraiment !

Vos héroïnes sont des pin up, des femmes belles comme le jour. Etes-vous amoureux d’elles au point de dire comme Balzac au moment de mourir : « Appelez-moi Bianchon ! » (Bianchon étant le médecin de la « Comédie humaine ») 

Non ! D’une part, parce que je n’ai pas de héros récurrent, et puis mes héroïnes ne sont pas toutes si belles ! Quand j’écris une histoire, je connais déjà la fin. Dans « Nymphéas noirs », au premier chapitre, je sais que c’est Stéphanie, qu’elle a 80 ans et qu’elle a raté sa vie. Après, si je tombe amoureux de Stéphanie quand elle a trente ans, l’histoire est déjà écrite, donc je ne peux pas éprouver le même sentiment ! Et puis, je me mets dans la tête de Stéphanie, donc Stéphanie, c’est moi, je ne peux pas tomber amoureux d‘elle puisque c’est moi !

Madame Bovary, c’est moi !

En effet ! Quant à Balzac, peut être à la fin de sa vie, était-il devenu un peu fou au point de croire que l’un de ses héros était un homme réel…

A travers votre écriture, on vous devine esthète, sensible, affectif. Etes-vous un sentimental ?

Oui, je pense ! Et puis, je suis aussi nostalgique, mélancolique…

A la question : « pourquoi écrivez-vous », Valéry répondait « Par faiblesse », et Beckett « Bon qu’à ça ! » Et vous, Michel Bussi, pourquoi écrivez-vous ?

Par devoir ! J’ai en moi une espèce de certitude qu’il y a des histoires qui doivent exister. C’est l’idée que quand on a une sorte de talent, de don, on n’a pas droit de le laisser mourir…

C’est une mission, alors…

Oui ! Une mission ! Il y a une histoire qui s’impose et je me dis, il faut que je l’écrive ! Il faut qu’elle existe et si en plus le succès est au rendez-vous, alors allons-y !

Avez-vous eu une enfance équilibrée ?

Oui, avec quelque aléas…

Mauriac disait : « notre vie vaut ce qu’elle nous a coûté d’efforts ». Vous faites mille choses à la fois : prof de fac, vous dirigez un laboratoire au CNRS, vous êtes un écrivain prolixe. Voulez-vous avoir mille vies en une vie ou cherchez-vous à faire reculer la mort ?

Mille vies en une vie ! Faire reculer la mort, c’est plus compliqué ! La seule prise que l‘on ait, c’est d’avoir mille vies en une vie !

Pensez-vous comme Hemingway qu’un écrivain est quelqu’un qui cherche à exorciser la tragédie qu’il porte en lui ?

Oui ! Je pense aussi que je suis né avec ce goût pour raconter des histoires. D’aucuns peuvent avoir un certain nombre de traumatismes, une vie compliquée mais ils ne seront jamais écrivains parce qu’ils n’ont pas de don. D’autres ont un don, mais ils ne deviendront jamais écrivain parce qu’ils n’ont pas eu ce déclic. L’écrivain, c’est la rencontre des deux, une alchimie, un don, une éducation qui fait qu’on est capable d’écrire, qu’on a cette imagination, cette subtilité.

Hemingway toujours. Il disait à son ami F. Scott Fitzgerald : « Il faut que tu sois blessé à mort pour écrire ». Selon vous, est-ce à ce prix que l’on écrit bien ?

Peut-être. Pas à mort, mais oui, il faut être blessé parce que ce que l’on écrit le mieux, ça vient des blessures, des fêlures. Après, l’élégance, c’est que cela ne se voit pas trop. Quelqu’un qui aurait une vie lisse aurait plus de mal à se projeter dans quelque chose qui relève du drame. Ou alors, il lui faut un talent supplémentaire. Quelqu’un qui n’a jamais connu de déception amoureuse, quelqu’un qui n’a jamais connu le deuil, peut-il imaginer toutes ces émotions, cela semble peu probable…

Delphine de Vigan dans son dernier roman « D’après une histoire vraie », écrit : « Ta famille a engendré l’écrivain que tu es. Ils ont créé un monstre. Et le monstre a trouvé le moyen de faire entendre son cri. De quoi crois-tu que sont faits les écrivains ? Vous êtes le produit de la honte, de la douleur, du secret. Vous venez de territoires obscurs, innommés ou vous les avez traversés. Des survivants, voilà ce que vous êtes, chacun à votre manière, et tous autant que vous êtes. » C’est quoi votre secret, Michel Bussi ?

Je ne suis pas forcément d’accord avec ça. J’ai lu son bouquin qui est réussi d’ailleurs (dedans, il y a une espèce d’impudeur intéressante, un flou entre la fiction et la réalité, et on ne sait jamais si on l’est dans le vrai ou le faux.) Il y a un vrai débat là-dessus : l’écrivain doit-il écrire une fiction ou doit-il mettre ses tripes sur la table ? Je crois que chaque écrivain a sa propre façon d’écrire mais il n’a pas forcément besoin d’écrire avec ses tripes. Pour moi, c’est toujours une question de distance. On peut écrire au premier degré ou être un écrivain fabuleux en écrivant à une distance folle de ce que l’on est, parce que c’est cela qui est extraordinaire, puisqu’il devient presque impossible de retrouver l’écrivain derrière ce qui a été écrit. On peut faire des chefs-d’œuvre extérieurs à soi. Je pense à Tolkien et à tous ses livres qui sont nés de son imagination. Ou à des femmes sages, mère de famille anglaise, qui écrivent des horreurs.

Lacan dit que « L’art, c’est l’inconscient qui parle à l’inconscient ». N’est-ce pas les non-dits que l’on écrit ?

Oui c’est ça ! Mais je trouve que c’est plus beau quand c’est inconscient.

Vos romans sont sacrément bons. Impossible de les lâcher quand on les commence. Est-ce parce qu’ils sont très construits ?

Je crois. Dans « Nymphéas noirs », c’est une construction à plusieurs entrées, à plusieurs niveaux, une espèce de toile. Ce type de construction marche quand ce n’est pas trop linéaire, que ce n’est pas seulement un chapitre qui renvoie à une fin ouverte. C’est quelque chose qui est fait de pistes multiples, ainsi les lecteurs peuvent avoir des idées très différentes du roman. Je construis mes romans en grande partie bien avant de les écrire, et au fil de l’écriture, je les complexifie encore. Il faut que j’aie un vrai canevas en tête. La psychologie naît de la construction. Et inversement. D’ailleurs, les deux sont liées. Si l’on voit les coutures, si la construction arrive avec ses gros sabots, cela ne marche plus. Je commence par travailler les coulisses et après on voit la scène… Mais il n’y a que moi qui connais les coulisses !

Dans vos romans, à la fin, il y a toujours un espoir. Comme si au fond de l’abjection se levait un ange. C’est ça, la vérité de la vie ?

Je ne sais pas si c’est la vérité de la vie parce qu’il y a plein de gens qui ne connaîtront jamais cet envol de l’ange, hélas pour eux. Il y a forcément des gens qui vont vivre des vies d’espoir, qui attendront toute leur vie cette grâce et seront déçus, car ils partiront sans l’avoir connu. Dans mes romans, j’essaye d’avoir une empathie pour mes héros, ce qui fait qu’il y a des fins douces-amères. Je ne veux pas être dans quelque chose qui soit complètement noir et « désespérant ». Je veux préserver cette note d’espoir… J’aime les gens qui ont une fêlure mais qui ne s’apitoient pas sur leur sort. Ceux qui ont cette petite étincelle en plus, cette petite lumière…

Michel Bussi, aimez-vous les mots, les triturer, les agencer ? Etes-vous en quelque sorte un travailleur du verbe ?

Oui, j’aime beaucoup les mots. Et de plus en plus, d’ailleurs….

Justement, votre style a de l’allure, il est enlevé, fluide, rythmé. Mais ce que j’aime le plus dans vos romans, c’est votre subtilité. Vous êtes un homme perspicace…

C’est gentil… Surtout que c’est rarement ce que l’on voit chez moi. Et ça me touche d’autant plus. Souvent, les lecteurs, les libraires ou les critiques mettent en évidence le fait que mes romans sont des romans à suspense et c’est sans doute ce qui fait ma force ou ce qui plait au public. Mais, je trouve cela intéressant que l’on me dise que j’ai de l’acuité…

Nietzsche disait que pour être heureux, un homme doit trouver son lieu, son terroir, son soleil. La Normandie présente dans tous vos romans semble vous enivrer merveilleusement puisqu’au fil des livres, vous la décrivez inlassablement. C’est votre côté géographe ? Ou cette terre, c’est votre mère ?

Je suis normand ! Il y a forcément un côté géographe. Mais il y a aussi l’idée que l’on écrit plus facilement, plus subtilement sur ce que l’on connait. Je m’inspire des endroits que je connais pour créer des lieux.

Dans votre premier roman « Gravé dans le sable » vous ne connaissiez pas les codes du polar. Vous avez inventé, imaginé vos propres règles. Kant dit que « Le génie c’est d’inventer ses propres règles » ! Mais peut-on apprendre les codes de l’écriture du roman policier ? Y a t-t-il des ateliers d’écriture pour ça ?

En effet, il y a des codes pour le polar. Reste qu’ils ne figurent pas dans : « J’apprends à écrire un polar pour les Nuls » ! Je pense que l’on apprend en lisant et en se disant spontanément : « ce rebondissement c’est bien, cette ficelle, ça me plait, pourquoi ça me plait ? Pourquoi ça marche ? » Les codes sont faits pour être dynamités. En effet, rien de pire que de faire un copier coller de trucs déjà vu. Par exemple, si je prends le thème des« Nymphéas Noirs », c’est une femme qui s’ennuie auprès de son mari et qui rêve d’une autre vie. Elle rêve de rencontrer le Prince charmant. Elle se dit quand j’étais jeune, j’avais beaucoup de talent, beaucoup de rêves et finalement, je suis en train de me faner et de m’ennuyer avec ce « con ».C’est l’histoire de Madame Bovary. Après, autour de cette idée on ne peut plus banale, je dynamite les codes, je réécris cette histoire universelle mais différemment. Cela donne « Nymphéas noirs ». Au final, l’impression qui reste, c’est que cette femme était une gamine très douée, qu’elle a vécu ensuite auprès d’un meurtrier qui s’entêtait à tuer tous les gens qui l’approchaient. C’est une métaphore. Dans la vraie vie, les gens ne tuent pas les gens qui s’approchent de votre moitié. Il n’empêche, on peut avoir auprès de soi, quelqu’un qui vous vampirise, un cinglé qui vous éloigne de vos passions, soi-disant par amour… Concernant les ateliers d’écriture, je crois qu’ils sont d’une utilité pour ceux dont l’accès aux mots est compliqué, ceux qui souffrent d’une forme d’inhibition, ceux qui n’arrivent pas à franchir le pas. Que quelqu’un les incite à écrire, à écrire avec leurs propres mots, à inventer leur style, peut être tout à fait stimulant. C’est comme un psy qui dirait : « vous avez tout en vous, et je suis simplement là pour vous aider à faire sortir ce qu’il y a en vous. »

Vous dites que Serge Brussolo est votre maître. Qu’aimez-vous en lui ?

C’est un Dieu pour inventer des mondes, des situations imaginaires ! Il a une façon incroyable de filer les choses, il part d’une hypothèse improbable et après tout se transforme, il y a une espèce de machine qui se met en marche qui fait que l’on rentre dans son imaginaire. Il nous entraîne avec lui, dans son monde. Oui, il y a une forme de génie ! En science-fiction, c’est un maître…

Votre dernier roman s’intitule « Le temps est assassin». Je ne l’ai pas lu encore mais j’ai remarqué que les romans qui marchent le mieux aujourd’hui, ceux de Marc Levy et Guillaume Musso, s’entêtent à nous faire croire que nous sommes immortels… Ils surfent sur cette peur, la peur panique de l’Occident face à la mort, cette mort intolérable qui est la seule chose que l’on ne contrôle pas actuellement. Pensez-vous que ces écrivains doivent leur succès au fait que leurs romans rassurants anesthésient cette peur ?

C’est une bonne hypothèse ça ! Par contre, chez moi, il n’y a pas cette dimension de l’immortalité. Au contraire, j’explore plutôt la notion de filiation, de paternité, de maternité, de rapport à l’enfant, de transmission….

De quoi parle votre dernier roman ?

Cela se passe en Corse. On suit d’abord une adolescente de 15 ans, dont la famille meurt sous ses yeux lors d’un accident de voiture. Vingt-sept plus tard, on la retrouve a 42 ans. L’idée, c’est de confronter une adolescente à la femme qu’elle est devenue à 42 ans. On reste sur le thème de la transmission, de l’inter-génération.

Enfin, ma dernière question : Vous n’avez pas une célébrité tapageuse. Cette notoriété vous l’avez construite avec talent tout comme vous construisez vos romans. Vous avez trouvé votre place sur terre. Vous vous payez même le luxe de vous offrir une belle place dans l’imaginaire collectif. Comment faites-vous, Michel Bussi, pour peser autant sur les événements extérieurs, pour prendre votre vie aussi bien en main ?

Je ne suis pas aussi doué que vous le dîtes ! Vous idéalisez ! Je crois plutôt que l’équilibre est difficile à atteindre… Mais on y travaille !

« Le temps est assassin » de Michel Bussi, Editions Presse de la Cité, 532 pages, 21.50€.

Sortie le 12 octobre 2017 du dernier livre de Michel Bussi « On la trouvait plutôt jolie ». A lire absolument !

0

Sur les hauteurs

Le poète Athènes du Page

Retenez bien ce nom : Athènes du Page. C’est un merveilleux poète qui de poèmes en nouvelles, de vers en prose, d’acrostiches en aphorismes, s’aventure du côté des lisières et des marges, qui explore l’inconnu et révèle la densité du monde jusqu’au vertige verbal. « Sa main amie », comme le disait Cendrars, ose toutes les associations inattendues, les rapprochements insolites, avec des mots qui crèvent la phrase. Il y a chez lui des fulgurances extrêmes, une musicalité, une richesse d’invention, des trouvailles qui bousculent le langage. Sa poésie est un alcool fort, âpre, sans concession. C’est la symphonie littéraire d’un solitaire rêveur qui oscille entre mélancolie tourmentée et fichue espérance. Rien d’étonnant alors à ce que la mélodie d’Athènes du Page le range à part dans la poésie française. C’est un poète inclassable qui a le don d’échapper à toutes les étiquettes (classique, moderne, symbolique, surréaliste). Sa liqueur est si puissante que toute autre poésie a moins de goût après lui. Comme s’il était le seul à capter en même temps les secrets du cœur et le désespoir du monde… Comme s’il savait suggérer, mieux que quiconque, l’indicible de l’univers silencieux. C’est un fait : plus ses mots nous échappent, plus le sens se dérobe, plus ses vers nous possèdent. On s’imprègne du parfum bouleversant de son poème « Ma fille », une prose belle à se damner, tendre et vibrante, qui a la couleur de l’amour. Et de demeurer longtemps au bord des larmes, déchiré par cette musique des mots où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Lire Athènes du Page, c’est retrouver la complicité du monde, dans ce qu’il y a de plus vivant, de plus organique. C’est faire le grand écart entre l’amour, le temps et la mort. C’est avancer jusqu’à l’invisible, avec pour tout viatique la lumière éclatante du verbe, pour s’élever, s’élever jusqu’aux hauteurs, ces chemins d’en haut où s’évertue à camper Athènes du Page…

On l’aura compris, il serait dommage de passer à côté d’Athènes du Page. A côté de la beauté de ses vers. Tout commeSans et horsAvant la lettreAcrostiches et Aphorismes autant d’indispensables recueils qu’il faut avoir dans sa bibliothèque. Pour mieux lire le monde…

Hegel remarquait «Tous ceux qui ont écrit sur la poésie ont éprouvé une certaine répugnance à donner une définition de celle-ci ou à décrire ce qui est poétique ». Cela signifie-t-il que la poésie est l’indéfinissable par excellence ?

Indéfinissable, oui sans doute. Bernard Noël le traduit ainsi : « La poésie est une poire introuvable quand on a soif ». Admettre que la prose est poétique signifie que tout texte littéraire est potentiellement un poème. Si toutefois il fallait le caractériser, je dirais que c’est un écrit relativement court dont la visée est de transcender la langue. Je crois que le poème est avant tout un travail sur la langue, sur la matière mot, sur la lettre même qui en est la plus fine particule. Recomposer à partir de la lettre une langue propre au poète, à la manière d’un peintre qui recrée une image du monde à partir de quelques couleurs primaires. C’est une recréation, une réinvention dont la fabrication n’a pas de but précis sinon, à l’aune du cœur et de l’âme, d’éclairer chaque terme, d’entrechoquer les mots pour en faire naître les étincelles sonores qui resteront dans les oreilles et les mémoires.

Paul Valéry écrit que « Tout le monde tend à ne lire que ce que tout le monde aurait pu écrire ». Est-ce pour cette raison que la poésie est peu lue ? Est-elle par trop indéchiffrable ? Ressemble-t-elle à un langage codé seul compréhensible par les autres poètes ? Est-ce pour cette raison enfin, qu’étant difficile d’accès, elle ne plaise pas à tout le monde ?

Cette phrase de Valéry est très juste. « Le monde est fainéant et jouisseur, les écrivains n’ont pas de foi, ils se copient les uns les autres » écrivait Céline. Tout lecteur se sent un écrivain en puissance après avoir lu un livre « à sa portée » et d’ailleurs beaucoup prennent la plume… pour réécrire ce qu’ils ont déjà lus. Les cours formatés pour devenir écrivain à succès font salles combles et ces usines à clones érigés en modèle mercantile produisent les mêmes effets, à savoir une mer d’huile, une mer littéraire sans vagues ni relief, le calme plat. La poésie se doit d’écarter les eaux, pousser la langue dans ses retranchements, et d’une certaine façon la « faire parler ». « La pensée se fait dans la bouche » disait Tristan Tzara. La langue du poète n’est pas la langue du quotidien, elle n’est pas la langue de l’inconscient mais de la pleine conscience, la langue qui véhicule l’entière portée des mots. Si la poésie est difficile d’accès c’est parce qu’elle est ouvragée. Il faut s’arrêter sur l’ouvrage, le regarder, l’entendre, il faut un peu de temps et une porosité d’esprit totale, alors seulement, le charme opère.

Le poète est-il un mage, un voyant, un chaman ou un prophète ?

Naguère, il était chanteur. Les hymnes homériques étaient chantés, les premiers poètes, les Aèdes, chantaient, les troubadours du Moyen-âge chantaient aussi. Les rappeurs chantent, me direz-vous, oui mais avec des mots et des musiques parfois insipides. Depuis le XVIIIème siècle, la musique des mots a remplacé la musique sur les mots. La musique interfère et souvent prend le dessus, c’est un art qui se mêle moins avec les mots qu’avec la voix. Je préfère, quant à moi, une poésie écrite et lue à haute voix qui se suffit à elle-même, la résonance est plus forte, plus intérieure, plus intime dans un silence de cathédrale. D’ailleurs les psalmodies d’église sont la preuve frappante que les mots sont assez forts pour remplir l’espace aussi grand soit-il. Le poète est-il un mage, un prophète, un voyant ? C’est un volontaire qui se dévoue à descendre en lui-même pour en extraire la vérité du tréfonds. Les entrailles sont des rages, des vertiges, des écœurements, des désirs, il en sort des « mots substance », éthérés, abscons, hallucinés, que le poète tente de rendre lisibles malgré tout.

Vous dites que la poésie vous fait penser à un jeu de balles qu’il faut lancer le plus haut possible…

Oui, le poète est un jongleur qui jette les mots en l’air, les rattrape et les relance. Il commence avec deux mots, puis trois dans le même mouvement circulaire, la versification, puis quatre, puis cinq et de plus en plus haut pour avoir le temps de les reprendre et de les projeter à nouveau. Dextérité, équilibre et hauteur de vue.

Etre poète, c’est ne jamais rien céder sur ses exigences. Jamais de facilités, jamais de style convenu ou conventionnel, jamais de déjà-vu. C’est inventer un langage dans le langage. Pour fuir la bêtise et les préjugés ? Ou comme dit Ramon Gomez de la Serna « rechercher tout ce qui défait le cliché » ?

C’est la discipline littéraire la plus stricte, la plus contraignante et de facto la plus exigeante. Elle s’apparente en musique au contrepoint. Des règles que l’on peut transgresser ou plutôt transcender comme un jongleur qui glisserait une balle rouge dans son jeu de quille blanc. La balle ronde a tout pour déstabiliser les quilles oblongues, pourtant elle tourne dans la même harmonie d’ensemble. C’est ce qu’il faut atteindre avec le poème, la consonance, la dissonance et enfin la rime ou la métrique comme concordance. On parle de résolution en musique.

On dit souvent que la poésie, comme la musique apaise la douleur humaine. Mais le poète ne souffre-t-il pas plus que les autres ? A-t-il trouvé son pharmakon (le poison et le remède) en « composant du miel avec sa cendre » ? La poésie est-ce « enchanter en chantant son mal » ?

Le poète est plus sensible que les autres donc il souffre davantage. Il ressent aussi des joies bien plus intenses. La poésie agit comme un pantographe qui élargit le geste, le cri, démultiplie les sensations. Le poète est en prise avec son temps. Tout en restant libre, il ne peut se départir des courants qui traversent son époque. Pour Antonin Artaud, le poison c’était le surréalisme, le spleen collait aux basques de Baudelaire. Si la poésie adoucissait les mœurs jadis, elle les a perverties en d’autres temps. Elle n’a pas de vocation particulière si ce n’est l’étonnement, la révélation. René Char : « Celui qui vient au monde pour ne rien troubler, ne mérite ni égards ni patience ». Quant au pharmakon, on peut dire que les poisons, Les Fleurs du malLes Paradis artificiels ont trouvé leur remède dans la beauté même de leurs poèmes.

René Char écrit cette phrase merveilleuse : « La poésie me volera ma mort ». Ecrire de la poésie est-ce sans cesse évoquer cette absence ?

Le poète s’efface devant sa poésie, façon de dire qu’elle lui survit. D’ailleurs la poésie est une sur-vie, une vie au-dessus de la vie. La poésie est un mot. René Char aurait pu dire « Le mot me volera ma mort ». La mort est un mot, une seule lettre les sépare, toute la poésie est dans ce hiatus.

Que cherchez-vous à atteindre à travers la poésie ?

L’inaccessible bien sûr. C’est-à-dire l’arc tendu, la tangente, l’asymptote, la courbure. En parlant de courbure, il y a une anagramme très poétique de Jacques Perry-Salkow et Etienne Klein : « La courbure de l’espace-temps » qui devient « Superbe spectacle de l’amour ». Peut-être est-ce aussi l’inattendu que j’attends de la poésie…

Continuons notre promenade dans les mots… Vous avez composé de magnifiques acrostiches. Pour vous, écrire un acrostiche c’est revenir à l’atome, au noyau même de la matière, au cœur du mot, c’est-à-dire la lettre, a, b, c…

Oui, c’est exactement ça, j’ai voulu me fixer une contrainte très forte, une centaine d’acrostiches avec un mot par lettre, en balayant tout l’alphabet, en évitant les répétitions (hormis les articles le, la, les, de, du, des…) tout en racontant une histoire. Un Exercice de style en quelque sorte à la façon de Raymond Queneau. Après pas mal de sueur et d’exhumation de mots du dictionnaire dans les k, w, x, y, z, le résultat, est, je crois, assez original. Pour m’aider, j’ai écrit un programme informatique qui générait aléatoirement des milliers d’acrostiches mais sans grand résultat à part un couple de mots que j’ai repris « Odyssée Parnassienne ». Cela fait partie du travail d’un écrivain, chercher, découvrir, fouiller. Le travail de l’OULIPO correspond à cette volonté de triturer, tordre les mots pour le plus grand plaisir de tous les bricoleurs de la langue. Ceci dit, je ne suis pas adepte d’une poésie trop technique, la combinatoire lasse très vite et le poète se doit de garder son lecteur en haleine. Je crois en une poésie humaine, nerveuse.

Vous avez publié un recueil d’aphorismes Aphorismes. Nietzsche était un maître en la matière, qui brûlait et renversait les certitudes des lecteurs par ces lance-flammes lapidaires que sont les aphorismes. Quand Nietzsche disait « Depuis trop longtemps, la terre est un asile de fou », vous répondez cent ans plus tard « Tout ce qui m’apparaît clairement est d’une extrême noirceur. J’ai de la suie dans les idées ». L’art de l’aphorisme est-il le souffle et l’arme des esprits qui font montre d’une absolue liberté ?

Oui, l’aphorisme, c’est la crème de l’esprit, la substantifique moelle. C’est ramasser une pensée sur une phrase ou deux. Cela parait simple mais il faut beaucoup creuser et tamiser pour ne garder que les pépites. Nietzsche excellait dans ce domaine et il faisait montre d’une liberté totale. Le travers à éviter dans cet exercice et dans lequel beaucoup tombent : la mièvrerie, la banalité, le convenu. S’il fallait résumer l’aphorisme sous forme d’aphorisme : Les beaux esprits s’y révèlent, les médiocres s’y enfoncent !


0

Jivko

« Parler sur une oeuvre, c’est faire voyager le spectateur dans votre sens »

Du 15 octobre au 15 novembre 2016, place Saint-Germain-des-Prés, place Saint-Sulpice, et à la Mairie du 6ème arrondissement, Paris accueillera les œuvres du sculpteur Jivko. C’est l’occasion de découvrir un immense artiste dont les sculptures ne sont que puissance et légèreté, mouvement et vitalité, grâce et poésie. Des sculptures profondément émouvantes qui irradient une force intérieure, une sorte de spiritualité, une sagesse. Cet artiste d’origine bulgare, qui trouve dans la mythologie une inépuisable inspiration, a donné vie à des œuvres monumentales comme « Le Minotaure », « Le Centaure » et « Le rêve d’Icare ». La qualité de ses œuvres doit beaucoup à sa technique unique (il est l’un des seuls en France à sculpter avec de la cire d’abeille), et à sa façon de jouer sur le plein et le vide.  Des vides éclairant la matière, laquelle ouverte, laisse passer la lumière. On ne peut que tomber sous le charme de ses œuvres. C’est un miracle que ce bronze « Légèreté », on dirait une cathédrale de plumes, ardente comme une flamme, légère comme un fil de clarté, ou ce « Pèlerin », muni pour seul viatique de son bâton qui part d’un pas décidé sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle.

Nous avons rencontré Jivko dans son atelier. A peine entrée dans le patio de sa maison aux murs cramoisis, nous attendaient ses plus belles œuvres. Un choc visuel. Un concentré de beauté et de force.

Entretien avec un artiste tout à fait sympathique.

Jivko, vous êtes un artiste d’origine Bulgare. A 27 ans, vous quittez l’Europe de l’Est pour vous installer en France. Pourquoi ? Aviez-vous besoin d’une autre patrie ?

Je suis venu réaliser mes rêves ici… J’avais 27 ans et je venais de finir les Beaux-Arts à Prague. Pour nous, étudiants des pays de l’Est, la France était le pays le plus important en matière d’art. Elle était un exemple. Beaucoup d’artistes s’étaient réalisés en France. Et puis, c’était un pays qui accueillait véritablement ceux qui arrivaient avec du talent. C’est pour ça que je suis venu continuer mes études ici. J’ai suivi durant trois ans les cours à l’école des Beaux-arts de Paris. Puis je me suis lancé dans la sculpture. Si on y réfléchit, c’est vrai que j’ai vécu plus de temps en France que dans mon pays natal. Alors, effectivement, la France est devenue ma seconde patrie…

Quand vous commencez une œuvre, êtes-vous comme l’écrivain devant sa page blanche, devant votre pierre blanche ? Enfin « pierre blanche » pas vraiment, puisque c’est du bronze !

D’abord, je fais toutes mes sculptures en cire d’abeille. Ce sont des plaques de cire que je malaxe. Quand je commence une œuvre, j’ai déjà une idée très précise de la sculpture elle-même. La technique que j’ai est telle que l’on ne peut pas beaucoup modifier le résultat final. Donc, il faut être sûr de soi. La sculpture en cire  va ensuite à la fonderie. La fonderie remplace la cire par le bronze. Et moi, à la fin, je retravaille le bronze.

Donc, votre matière, ce n’est pas la terre glaise, c’est la cire d’abeille. Où trouvez-vous toute cette cire ?

Dans n’importe quel magasin d’apiculteur. Mais je n’en ai pas besoin de beaucoup parce que je fais seulement « le mur ». Mes sculptures ne sont jamais pleines.

Vous dîtes qu’une fois qu’on a commencé avec le bronze, tous les autres matériaux semblent fades…

En effet ! Quand on travaille le bronze, tout parait absolument fade après! Le bronze est un très beau matériau. Quant au marbre, il ne me correspond pas tellement. Dans le marbre, vous enlevez de la matière. Dans le bronze, quand je crée mes œuvres, j’ajoute de la matière…

Sculpter, c’est soumettre l’insoumise, la matière ? Engager un combat avec la matière pour la dominer ?

Je n’ai jamais pensé qu’il faille dominer la matière ! Il faut la maîtriser, non la dominer. La matière, c’est votre alliée. Vous connaissez la matière et en fonction de ses réactions, de ses capacités, de ses résistances, vous faites votre œuvre. Ce n’est pas une bataille avec la matière parce que la matière  n’est pas un ennemi, c’est quelque chose que vous vous appropriez, que vous utilisez pour vous exprimer.

On perçoit plusieurs influences dans vos sculptures, César, Giacometti. Il y a même un buste de vous qui, je trouve, ressemble à un Cocteau. Revendiquez-vous ces influences ? Et comment se défait-on de ces influences pour devenir soi-même ?

La façon dont travaille César est absolument opposée à la mienne. J’admire César, son travail mais je ne crois pas que mon travail lui ressemble… Sans doute pensez-vous aussi à Giacometti parce que mes statues sont allongées…

Non, parce ce qu’elles sont légères !

La légèreté, on l’obtient d’abord par du travail, par une grande maîtrise du matériau lui-même. Il faut aussi que la fonte soit de bonne qualité. César réalisait des sculptures en prenant des morceaux de ferraille ou de bronze qu’il assemblait. Après, il utilisait ces matériaux existants pour leur donner une forme, moi au contraire avec la cire, je pousse à l’intérieur pour construire mes œuvres et finalement c’est un travail qui se fait de l’intérieur vers l’extérieur. Cela jaillit dans l’espace et cela prend du volume. Résultat : la matière exprime sa force vers l’extérieur.

En effet, votre sculpture est très mobile, comme en mouvement. Vous faites bouger la matière, ce qu’a parfaitement réussi Giacometti avec ses créatures filiformes. Vous réussissez aussi à créer de la légèreté sans pour autant affiner vos sculptures. Elles sont merveilleusement aériennes. Comment faites-vous ?

Grâce à ce travail de l’intérieur vers l’extérieur, mais aussi à ce contraste entre le vide et le plein.La plupart des sculpteurs partent de la terre et lorsqu’ils travaillent avec la terre, c’est toujours plein à l’intérieur. Avec le marbre, c’est pareil. Avec ces matériaux, on a plus de mal à réaliser des choses fines. Cela ne vous permet pas d’être aussi précis dans le détail et dans l’expression qu’avec le bronze.

Le pèlerin, 2008

Vos sculptures sont hautes, présentes dans l’espace, c’est volontaire ?

Je fais des œuvres imposantes mais même mes petites œuvres ont ce côté monumental. C’est ça ma particularité : toutes les sculptures que je crée peuvent être agrandies de plusieurs mètres.

Selon vous, est-ce que vos sculptures disent tout, absolument tout… Au point qu’il n’y a plus besoin de parler dessus ?

Il faut s’exprimer mais il ne faut pas donner une explication ou se justifier. Il peut être intéressant de  parler sur le thème ou sur la technique d’une œuvre mais il faut laisser le spectateur faire son chemin. Parler sur une œuvre, c’est faire voyager le spectateur dans votre sens… Or, je crois qu’il est préférable de lui laisser la liberté de nourrir ses propres rêves, sa propre interprétation.

 La sculpture peut-elle dire ce qu’est l’homme ?  Vos sculptures disent-elles ce que vous êtes ?

Oh oui !

Alors qui êtes-vous Jivko ?

Moi, je ne peux pas dire qui je suis ! Je vais me contenter de vous répéter ce que les gens disent de mes sculptures. Ils disent (mais attention ce ne sont pas mes mots!) qu’elles sont poétiques, pleines de force, d’élégance…

J’ajouterai qu’elles sont puissantes ! Elles ne sont pas forcément tendres mais plutôt viriles !

J’ai un côté assez doux et un autre assez brut !

Dans une époque où tout bouge, tout s’accélère, «l’immobilité» de la sculpture a-t-elle encore un sens ?

Bien sûr, parce que si elle atteint son but, l’œuvre d’art provoque toujours des sentiments. Par exemple, je suis allé, il y a deux jours, au Musée de l’Homme, voir cette Vénus vieille de 25000 ans. Celle-ci représente la maternité. Elle était si belle, si actuelle, si atemporelle que j’en étais bouleversé. Si l’on parvient à provoquer des sentiments, qui soient éternels,  universels, qui touchent tout le monde, alors même dans cent ans, même si l’accélération est toujours au menu de notre monde, les œuvres éminemment belles parviendront encore à toucher les gens !

Pensez-vous que les jeunes sont touchés par l’art contemporain ?

Aujourd’hui, l’art contemporain cherche à surprendre. Chaque artiste cherche à faire quelque chose que personne n’a fait. Mais ce sont des phénomènes de modes qui seront balayés par le temps. Regardez les matériaux actuels : ce sont des matériaux comme du papier mâché qui ne peuvent pas résister plus de dix ans !

Alors que des matériaux nobles, comme le bronze, passent le temps…

Exactement ! Dans les années 50-60, il y eu une  mode extraordinaire de l’art abstrait. Plein d’artistes sont sortis. A l’époque, tout le monde était artiste. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, vous ne souvenez même pas d’un nom ! Tout ça, ce sont des phénomènes de mode, de commerce. Parce qu’il faut bien inventer de nouvelles choses pour vendre…

Comme l’expression d’une certaine violence…

Par exemple. Mais c’est facile de créer quelque chose qui provoque une répulsion chez les gens, il suffit d’être un peu audacieux. Déplaire ne demande pas beaucoup d’efforts. Mais parvenir à inventer quelque chose qui va toucher les gens, ça, c’est une autre affaire !

Parce que le beau est presque inaccessible ?

Oui. Je crois aussi que l’œuvre est le reflet de l’artiste : elle reflète ce qu’il est. Avant, une œuvre d’art c’était le reflet du monde, maintenant c’est le miroir de l’artiste !

Pour vous, le monde contemporain est-il bancal et l’homme déséquilibré  comme semble le dire votre statue « Indépendance » ?

Je n’ai pas conçu cette statue dans ce sens. Je ne cherchais pas à dire que l’homme était déséquilibré. Si  déséquilibre il y a, c’est plutôt dans le sens où on franchit la ligne ou pas. Dans la vie, l’être humain doit faire des choix. Il balance entre les réussites et les défaites. Pour bien s’orienter, il doit prendre les bonnes décisions.

Vous reconnaissez-vous dans le monde actuel ?

Pour moi, c’est vrai que c’est parfois très frustrant parce que ce n’est pas évident de trouver sa place.

Vous n’avez pas trouvé votre place ?

J’ai trouvé ma place à mon niveau. Je me suis réalisé dans mon travail. Mais par rapport à l’Art officiel qui plait, je pense que je suis à la périphérie des intérêts officiels.

Mais vous arrivez à vivre de votre sculpture ?

Je vis même très bien !

Il y a une pudeur merveilleuse chez vous, une élégance : il n’y a ni agressivité, ni pulsion de mort  dans vos sculptures: est-ce parce que vous êtes en paix avec vous-même ?

Je ne pense pas… Je suis en paix avec moi-même dans mes créations. Je suis confiant. Je fais ce que j’ai envie de faire. Je ne suis pas dans le compromis, je suis incroyablement libre, et je suis surtout moi-même. Avec moi-même, comme personnage, ce n’est pas tout à fait le cas… J’ai quelques remords sur le plan professionnel qui de temps en temps me reviennent. Parce que j’ai commis certaines erreurs, peut-être des mauvais choix. Ou peut-être, parce que je suis trop exigeant…

 Depuis des années, vos sculptures rencontrent un vif succès. Vous exposez partout, au Sénat, place Saint-Germain, place Saint-Sulpice, en Allemagne, en Asie (en Corée du Sud, à Singapour et à Hong Kong, là où ils aiment vos œuvres les plus épurées, les plus symboliques). Vous êtes couvert de prix de médailles, de récompenses. Etes-vous sensible aux honneurs et aux vanités de ce monde ?

Au début, quand j’ai commencé à présenter mes œuvres, j’ai participé à beaucoup de salons, à beaucoup de concours, j’en ai gagné plusieurs, et je dois dire que c’était très rassurant. C’est  vrai que c’est une récompense, vous avez vos pairs et un public qui vous reconnait. C’est agréable parce qu’on apprécie votre travail, vous avez des distinctions, vous commencez à vendre, l’aspect financier n’est pas négligeable. J’ai eu le Prix de la Fondation de France (qui à l’époque s’élevait à 45 000  francs, ce qui était beaucoup), celui de l’Académie française. Cela récompensait toute mon œuvre d’alors, et surtout cela m’encourageait à continuer ! C’est très positif lorsqu’on est jeune, et que l’on éprouve le besoin de recueillir toutes sortes d’encouragements. Sinon, concernant « le chapitre des vanités », je ne suis pas quelqu’un de très mondain. Je suis très sociable, j’aime la compagnie de mes amis, mais je ne suis pas quelqu’un de « branché » qui court les réceptions mondaines, qui passent son temps dans les émissions de télé !

Malgré l’attachement que vous leur portez, vous dites de vos œuvres qu’il faut qu’elles fassent leur vie ailleurs… D’accord avec les Grecs qui disaient que les « œuvres ont leur destin » ?

C’est moi qui ai dit ça ?

C’est vous qui l’avez dit ! Je l’ai lu quelque part !

C’est très vrai, c’est exactement ça ! Toutes mes sculptures, je les travaille jusqu’au dernier détail, et à la fin, j’estime qu’elles sont parfaites ! Chaque fois que j’expose une œuvre, selon moi, elle est irréprochable. A ce moment-là, pour moi, c’est fini ! Elle ne m’intéresse plus. Il faut que ça parte ailleurs !

Donc, vos statues, ce ne sont pas vos enfants de bronze ?

Peut-être un peu quand je les travaille…Mais ensuite, je coupe le cordon ! A la maison, tous mes originaux sont cachés. Disons que je les range pour qu’ils n’influencent pas mon futur travail. Je ne les regarde plus. Ils font partie de mon passé. Par contre, c’est différent quand je vais chez des amis, ou des clients qui possèdent mes œuvres. A ce moment-là, dans un autre contexte, hors de mon atelier, je porte un nouveau regard sur elles et  je revois le moment où je les ai créées. C’est comme un flash, cela me rappelle des moments de ma vie.

Après le concert, 2007

Jivko, vendez-vous beaucoup ?

Je ne vends pas beaucoup, je vends bien !

Dans certaines statues, on dirait que pour vous l’être humain est une juxtaposition de plaques, de tiroirs, de cases, un peu comme chez Dali. Cherchez-vous à montrer à la fois, l’intérieur et l’extérieur, le mouvement et le repos, le plein et le vide ?

C’est une juxtaposition de volumes, pas de tiroirs ! Dans mes sculptures, en effet, c’est un jeu entre le plein et le vide. Ce vide porte sur les parties qui sont les plus faibles du corps, les jambes. Le bas du corps est évidé. Ce vide donne encore plus de force à cette faiblesse. Et donc plus de force dans les muscles qui sont à côté. Toujours ce fameux contraste ! C’est vrai que ce vide pour moi, au début, c’était comme un peu de souffrance à faire sortir. Ce vide signifiait quelque chose. Mais, c’était aussi une façon de donner de la légèreté à l’œuvre. La structure elle-même étant vide, cette ouverture permet de voir le jeu de la lumière dans les parties plus profondes.

Jivko, la sculpture, ce n’est pas le travail sur la lumière comme la peinture. Est-ce le travail sur l’ombre, sur la ligne ?

C’est d’abord un travail sur le volume, les lignes esthétiques. Mais c’est aussi un travail en spirale. De chaque côté où vous tournez la sculpture, à chaque regard, et à chaque angle où vous regardez, elle doit avoir un aspect esthétique. D’un côté, je cherche des lignes très simples, très épurées, de l’autre, la forme elle-même est riche dans sa surface.

Vous parlez assez peu d’amour dans vos sculptures. Pourquoi ?

Quand je suis amoureux, je crée des sculptures sur le thème de l’amour. Quand je le suis moins, je fais autre chose ! Mais, je vous rassure, je suis en permanence amoureux ! Cela dit, c’est vrai qu’une fois dans ma vie, il y a eu un moment où j’étais très amoureux. J’ai eu une déception, et j’ai donné naissance au « Minotaure ».

« Le Minotaure », c’est une statue magnifique dont il émane une force incroyable !

C’est l’une de mes préférées !

En octobre prochain, vous allez exposer place Saint-Sulpice et place Saint-Germain à Paris. Que représentent vos statues ?

Sur la place Saint-Germain, il y aura sept sculptures et autant sur la place Saint-Sulpice. Il y a quelques nouvelles œuvres et quelques anciennes. Les nouvelles œuvres portent surtout sur la légèreté. Il aura une exposition pour les promeneurs et aussi une exposition dans la mairie du 6ème arrondissement, avec quelques petites œuvres.


Hommage à Pierre Messmer.

Vous êtes en train de réaliser une statue monumentale de l’homme politique, Pierre Messmer, qui est une commande de la ville de Sarrebourg. Celle-ci sera exposée à partir du 3 septembre 2016 à Sarrebourg, en Lorraine. Cette statue est si ressemblante qu’on dirait qu’elle est vivante…

Il y aura, en même temps, la même exposition dans la ville jumelle qui porte le même nom en Allemagne, à Sarrebourg !

Enfin ma dernière question : Jivko, que cherchez-vous à atteindre à travers la sculpture ?

Un peu d’éternité…

Le minotaure, Bronze, 2000

Indépendance, Bronze, 1998

Rêve de musique, bronze. Septembre 2017

0

Bernard Sichère

« Ce que je dois aux Grecs ? Tout, ou presque »

Bernard Sichère

D’abord, il y a un coup de foudre. La rencontre avec un roman, un roman inoubliable qui trente ans après sa lecture vous laisse encore en mémoire une impression extraordinaire : une hémorragie de lumière et de fêtes, un paroxysme de plaisirs dans la Venise du XVIIIème siècle fastueuse et fatale, une fête de l’esprit et du corps, une hauteur qui confine au vertige, un miracle de beauté, de lyrisme, de ferveur qui irrigue l’âme et la prose de « Je, William Beckford ».

Ensuite, on découvre que derrière ce fabuleux romancier qu’est Bernard Sichère (auteur de fictions comme « La gloire du traître », « Splendeur de Fawzi » ; d’un récit autobiographique « Ce grand soleil qui ne meurt pas ») se tient un philosophe. Professeur à l’Université de Caen, puis à Paris VII, auteur d’une vingtaine d’essais, Bernard Sichère est un lecteur exceptionnel de la philosophie grecque et en particulier d’Aristote. Depuis des années, dans le sillage de Heidegger, il pose la question du sens de l’« être », s’attachant à montrer que la méconnaissance de cette question a conduit au nihilisme, à l’oubli de l’être. « L’être s’est dérobé et avec lui, c’est le Divin qui s’est détourné de nous ». Cette intuition fondatrice, qui offre une cohérence à toute son œuvre, Bernard Sichère l’explorera dans « L’Être et le Divin » (Gallimard, coll « L’Infini »). Il se risquera même à une lecture philosophique du christianisme à partir de la phénoménologie, (renouant ainsi avec la théologie chrétienne et l’espérance religieuse, tout en se réconciliant avec lui-même et ses traditions familiales). Comme, quelques années plus tôt, il s’était risqué avec la même audace intellectuelle à une lecture philosophique de l’aristotélisme à partir de la phénoménologie, arguant que « Les penseurs grecs sont naturellement phénoménologues ». En 2007, Bernard Sichère se lance dans une entreprise incroyable, établir une nouvelle traduction de « La Métaphysique » d’Aristote. C’est sur cette oeuvre originale, magistrale (rééditée l’été prochain 2017 en un seul volume chez Agora/Pocket) que nous l’avons interrogé.

Propos d’un homme libre.

Bernard Sichère, vous êtes philosophe. Pouvez-vous nous dire, pour paraphraser Nietzsche, ce que vous devez aux Anciens et plus particulièrement à Aristote ?

Ce que je dois aux Anciens et en particulier à Aristote ? Je pourrais d’emblée répondre à la première partie de la question : TOUT. Pour une raison très simple : la philosophie, c’est grec, c’est d’origine grecque, ce qui veut dire que c’est inséparable de la langue grecque (on va y revenir, puisque l’occasion de notre rencontre, c’est la nouvelle traduction de la Métaphysique d’Aristote que j’ai proposée et qui va reparaître l’été prochain en un seul volume chez Agora-Pocket). Autant dire que l’origine de toute philosophie est en train de clignoter comme un signal d’alarme à l’horizon : j’appartiens à une des dernières générations qui aura fait au lycée du latin et du grec. Or c’est essentiel : qui ne peut pas lire Platon ou Aristote dans leur langue ne peut pas se dire philosophe, ni comprendre que traduire systématiquement « eidos », chez Platon, par « idée » est proche du contresens. En ce sens, je dois tout à la philosophie des Grecs, puisqu’elle se trouve à la source de toute l’histoire de la philosophie jusqu’à nos jours, y compris quand la philosophie s’est mise à parler latin, ou arabe, ou allemand.

Quant à Aristote, c’est tout récemment que j’ai compris à quel point il est un commencement dans le commencement : il est le premier à penser déjà une sorte d’ « histoire de la philosophie », en partant de ceux que nous appelons bizarrement des « présocratiques » lui les appelle les phusikoï, les « physiciens », pour arriver jusqu’à celui qui fut son maître et auprès duquel il resta étudier durant vingt ans, c’est-à-dire Platon. Cette importance et cette position stratégique d’Aristote à la source de l’histoire de la métaphysique, c’est à Heidegger que je dois d’en avoir pris toute la mesure après avoir eu une assez longue fréquentation de la phénoménologie de Husserl et de sa lecture par Merleau-Ponty. Vous voyez l’importance des rencontres en chaîne dans l’histoire, dans la biographie, d’une pensée. Et cela demande du temps, ce temps justement que presque personne ne semble plus prêt à prendre de nos jours où tout doit aller à toute vitesse, alors que, comme philosophe, je n’ai cessé de me poser cette question essentielle : qu’est-ce que le temps d’une vie, et quel rapport entre le temps d’une vie et le temps de la pensée ? Ce rapport, c’est cela exactement que ces fameux Grecs que j’admire profondément nommaient l’éthique, ta ethika, c’est-à-dire mener une vie qui se rapproche de celle des dieux.

Par exemple, lorsque je passe l’agrégation de philosophie (c’était il y a très longtemps, pratiquement l’époque des Guerres Puniques, 1966 !), je découvre Aristote parce qu’il est au programme, et c’est la première fois (honte !) que je le lis, alors que je me suis jeté avec délices dans les Dialogues de Platon dès ma terminale à Louis-le-Grand. A ce même moment, je n’ai encore pas lu non plus Heidegger ni compris en quoi il est essentiel, notamment comme lecteur exceptionnel de la philosophie grecque et en particulier d’Aristote. Cela va se faire plus tard, après les années 70, après les années « structuralisme et linguistique », après les années « Lacan », après les années « mao ». C’est là que je commence à comprendre qui est réellement Heidegger, de quelle manière il est en avance sur tout le monde, y compris sur toute la génération philosophique française des années 60, dans son obstination à poser « la question du sens de « être » », que tous les autres, dans leur grande naïveté, s’imaginent avoir dépassée. Et quand je comprends tout cela enfin, bien tard, bien trop tard, notamment quand je comprends le sens de son travail sur Aristote, alors je vais pouvoir (enfin !) commencer à lire Aristote comme il faut, en grec, en amont du latin scolastique dont les Arabes, semblent avoir été protégés. Et pour mener ce travail à bien, il va me falloir au moins quatre années de mon temps, tous les jours. Et croyez-moi, je ne le regrette pas, car cela a été passionnant et en même temps, souvent, atroce de difficulté : mais la patience fait partie de cette vertu que Heidegger met au-dessus de tout et qu’il appelle Gelassenheit (il a trouvé ce terme chez Maître Eckhardt), un mot qu’on peut entendre au sens du long travail d’acquiescement à ce que nous sommes faits pour être. Acquiescement à la vocation profonde de chacun. Tout dépend à la fois de l’heure à laquelle pour la première fois on entend cet appel, et de l’heure à partir de laquelle on répond « oui », oui absolument, malgré les doutes, les découragements, les évitements, les retombées. Vous avez une magnifique illustration de cela chez Proust, dans les dernières pages du Temps retrouvé

Aristote, dans « L’Ethique à Nicomaque », déclare qu’il est certes « ami de Platon, mais encore plus ami de la vérité ». En quoi cette formule peut-elle illustrer les rapports philosophiques qui se sont noués entre Aristote et son illustre maître ?

 J’aime beaucoup cette question, parce qu’à bien l’entendre, elle nous conduit tout de suite au centre de la chose. Lorsque Aristote écrit qu’il est l’ami de Platon, mais plus encore de la vérité, il ne fait pas « une phrase » pour faire joli, il dit quelque chose d’essentiel pour lui, d’essentiel de son rapport à celui qui l’a vraiment fait entrer en philosophie. Pour bien prendre la mesure de cette affirmation, il va falloir revenir sur les mots grecs tels qu’un Aristote les comprend quand il parle d’amitié, de philia, et quand il parle de vérité, c’est-à-dire d’alêtheia. Si on prend vraiment la mesure de notre éloignement profond vis-à-vis des Grecs et de ce qu’ils entendaient, eux, par « philosophie », alors on est presque épouvanté par le chemin qu’il faut parcourir pour arriver à les entendre de nouveau. Il y a quelqu’un de très bien, un philosophe et un helléniste, Pierre Hadot, professeur à la Sorbonne, qui a écrit des choses très justes sur la philosophie en tant que manière de vivre et sagesse pratique dans l’Antiquité grecque (on retrouve également cela dans la lecture tardive, par Michel Foucault, du « souci de soi » antique). Or quelqu’un qui, comme moi à dix-sept ans, se dirait aujourd’hui que le sens de sa vie passe par la philosophie apparaîtrait immédiatement comme un fou qu’il faudrait amener tout de suite chez le psychiatre pour le guérir. Cela changera peut-être, je sais même par expérience que de tous les étudiants que j’ai vu défiler à l’Université il y en a au moins un qui a fait ce choix mais pas plus. Le problème est qu’un tel choix suppose de nos jours une personnalité exemplaire et presque hors-norme : d’après ce que j’entends dire, un élève de khâgne aujourd’hui ne songe pas du tout à devenir prof, surtout pas prof de philo, il songe plutôt à faire Sciences Po et l’ENA, à se trouver une belle situation qui lui permette d’empocher très vite beaucoup de pognon.

En Grèce, au temps de Platon et d’Aristote, il n’en est pas du tout ainsi : un maître en philosophie (ce n’est pas la même chose qu’un prof de philo, lequel est un fonctionnaire, touche un traitement régulier, qui n’est pas mirobolant mais qui permet à peu près de vivre), c’est un maître de sagesse auprès duquel on va chercher modestement à se former, année après année. Se former à quoi ? À la plus belle des vies, c’est-à-dire une vie selon la vérité, une vie conforme à la vérité, une vie telle qu’on soit kalos kai agathos, ce qu’on peut traduire à peu près dans la langue populaire d’aujourd’hui, « une belle personne ». Vous me direz : mais qu’est-ce que la vérité ? C’est ce que répond un petit malin nommé Pilate à Jésus quand ce dernier déclare : « Je suis la Vérité ». Ils ne parlent évidemment pas de la même chose, ils ne se comprennent absolument pas, d’ailleurs Pilate parle latin alors que Jésus parle et pense en hébreu, surtout quand il prononce une phrase pareille.

Revenons à Aristote : quand on vient étudier auprès d’un maître, c’est pour devenir quelqu’un qui pense bien, qui pense vrai, et qui mène une vie vraie. Alors il y a plusieurs maîtres et plusieurs écoles ou « confréries », ou « communautés » à la fois de vie et de pensée (Marcel Détienne également a assez bien parlé de tout cela, par exemple dans Dionysos mis à mort et dans d’autres textes). Il y a des maîtres épicuriens, platoniciens, stoïciens, de même qu’il y a des « sophistes », avec lesquels Platon, on le sait, ne cesse de mener la guerre en les dénonçant. Pourquoi ? Principalement parce qu’ils n’ont pas en vue comme les philosophes la vérité, l’alêtheia. L’alêtheia, c’est ce vers quoi il s’agit de se mettre en chemin jusqu’à ce point d’éclaircie lumineuse où ce qui est vraiment, le plus lumineux de ce qui est lumineux, l’Être même, va sortir de son retrait et paraître dans tout son éclat, comme le décrit très précisément la parabole de la « Caverne » dans la République. Cela, c’est l’ascèse philosophique telle qu’un Platon l’expose dans ses dialogues.

Ou dire qu’une telle ascèse n’est plus pensable aujourd’hui : c’est globalement vrai, et pourtant je pense que c’est également massivement faux, sauf que ça ne prend pas nécessairement les mêmes formes. Et là, c’est à la jeunesse qu’il faut penser d’abord, dans la mesure où la jeunesse (une partie d’elle au moins), parce qu’elle n’a pas encore choisi sa vie, parce qu’elle hésite entre plusieurs directions, se pose très sérieusement la question de la vérité et de sa vérité. Pourquoi est-ce que dans les années 60 c’est la jeunesse américaine des campus qui s’est révoltée et mobilisée contre la guerre du Vietnam ? De même chez nous Mai 68 a été un moment (un bref moment) où une fraction de la jeunesse s’est mobilisée elle aussi sur ce qu’on appelle soit des questions politiques soit des questions de société (le racisme, l’oppression des femmes) et que, moi, j’appelle des questions philosophiques. Qu’est-ce qui est juste et qu’est-ce qui est injuste ? Jusqu’où suis-je capable d’admettre une réalité violemment injuste, un abus de pouvoir, une pression morale du fort sur le faible, d’un parent sur un enfant par exemple ? Ce sont des questions philosophiques. Ces questions, un certain nombre de jeunes gens se les posaient, à Athènes, au IV° siècle. Un certain Socrate poussait ces jeunes gens à se les poser, un de ses disciples, Platon, a fondé sa propre Ecole pour prolonger le questionnement qu’il avait découvert auprès de Socrate. A son tour, Aristote (chez qui la figure de Socrate ne fait que passer brièvement) est venu écouter ce que Platon avait à dire à ses disciples. Et il est resté une vingtaine d’années, librement, à fréquenter l’enseignement de Platon. Puis il a fondé sa propre Ecole, dans ce milieu buissonnant où d’autres disciples comme lui en fondaient selon d’autres courants, d’autres options. Aristote nous dit donc, au présent, qu’il est ami de Platon, donc qu’il ne renie en rien la philia qu’il éprouve pour lui comme maître, ce qui veut dire que sans Platon, auprès de qui il a tant appris, il ne serait pas devenu Aristote, car c’est bien de Platon qu’il a repris cette « question de l’être », si ce n’est qu’enfin il décide de l’entendre autrement, selon ses propres termes.

Le mot philia perd de son intensité si on le traduit simplement par « ami ». N’oublions pas comment, dès le début de la tragédie de Sophocle, le personnage d’Antigone, face à sa sœur Ismène, met en jeu la distinction de deux mots clés, erôs et philia. Elle donne à philia un sens très fort : c’est le lien du cœur, et en l’occurrence du sang, qui lie à jamais les membres d’une même famille, comme il lie deux « amis » si on entend par là ceux qui se sont jurés d’être amis pour la vie (des vrais amis, ceux qui ne peuvent pas se trahir, ceux qui se soutiennent mutuellement dans les épreuves). Donc philia ne renvoie pas à une vague amitié mais à quelque chose de très fort dans quoi rentre une dimension amoureuse, mais sans confusion avec l’attirance érotique, sensuelle, que dira en revanche le mot erôs. Le fait que le dieu Erôs intervienne si manifestement dans Antigone laisse entendre la puissance d’une transgression muette dans la passion qu’éprouve l’héroïne pour son frère mort. Entendons mieux la formulation d’Aristote : j’ai un fort lien du cœur avec Platon, mais je mets encore plus fortement tout mon cœur dans la recherche de l’alêtheia, de la venue en toute lumière de l’Être. Philosophia : mettre tout son cœur dans la recherche du haut savoir.

Venons-en à votre œuvre. Vous avez accompli un travail monumental en traduisant ce magnifique texte d’Aristote « La Métaphysique ». Texte que vous qualifiez de « bouleversant, d’inventif, de prodigieux ». Pour ce faire, vous avez chaussé les lunettes heideggériennes, et jeté d’une certaine façon par-dessus bord des siècles de commentaires, de traductions très sérieuses comme celle de Jules Tricot. Etait-ce pour vous une manière de rajeunir Aristote ? Mais que gagne-t-on réellement, Bernard Sichère, à traduire « La Métaphysique » en une version heideggérienne ? Ne faites-vous pas d’Aristote un phénoménologue avant la lettre ? Cette lecture d’Aristote n’aboutit-elle pas à s’éloigner du texte original grec, à le déformer, à le défigurer ?

Que de questions ensemble ! Je vais essayer de débrouiller cet écheveau serré en retenant successivement les formulations qui me semblent les plus significatives et les plus stimulantes : il y la qualification de ce travail comme « monumental » ; il y a le risque de « jeter par-dessus bord » tous les travaux antérieurs ; il y a la question de savoir s’il s’agit pour moi de « rajeunir Aristote » ; il y a le fait de désigner ma traduction de la Métaphysique comme « une version heideggérienne » d’Aristote ; il y a le point de savoir si je ne fais pas d’Aristote un phénoménologue avant la lettre ; enfin il y a la question de savoir si je ne cours pas le risque de m’éloigner de l’original grec, voire de le défigurer ?

J’essaye de vous répondre dans l’ordre. Qualifier mon travail de « monumental » me semble tout à fait excessif : tout ce que je dirai est que j’espère avoir fait du bon travail, en tout cas j’ai vraiment travaillé, tout en demandant régulièrement à un ami cher et très bon helléniste de contrôler à mesure mes propositions de traduction (afin de ne pas me trouver en « roue libre »). Pour dire vrai, je me suis trouvé souvent un peu fou de me lancer dans une telle entreprise dont je ne savais pas du tout comment elle serait accueillie et si elle aurait le moindre écho. Pour ce qui est de Heidegger (dont on sait aujourd’hui qu’il est difficile même de prononcer son nom), je voudrais dire deux choses. La première est que sans les textes consacrés par lui à Aristote (notamment son commentaire du Livre Thêta de la Métaphysique), je ne me serais jamais lancé dans une telle folie. La seconde est que, dans la lecture qu’il fait de ce Livre Thêta de la Métaphysique, Heidegger ne propose pas à proprement parler une traduction : il lit le texte grec, il l’épelle, et il expose devant ses étudiants comment il l’entend. Or une traduction est tout autre chose : il s’agit de présenter à des lecteurs un texte français en espérant qu’il donnera un meilleur accès que d’autres à ce qui écrit dans la langue originale. Il s’agit donc (je réponds à une autre de vos questions) de se tenir au plus près du grec d’Aristote, qui est certes un grec « philosophique », mais qui est en même temps, sauf à de très rares exceptions près, un grec courant, employant des mots courants de cette langue telle que ses auditeurs étaient capables de la comprendre.

Je prends un premier exemple, qui est le plus évident : c’est le mot eidos traduit le plus souvent par « idée ». Or ça ne va pas. Pourquoi ? Parce que le mot « idée », dans la langue française courante, signifie quelque chose de mental, quelque chose qui est élaboré par le cerveau, et qui se distingue par-là de la réalité extérieure. Or eidos est issu d’une forme verbale (le parfait) du verbe idein qui signifie voir. Eidos n’est donc pas d’emblée une idée, c’est quelque chose qui se donne à voir du dehors, quelque chose qui apparaît et montre son visage, ou sa forme (le mot phaïnomenon, phénomène, dit exactement cela) : c’est pourquoi je considère, bien avant que le mot « phénoménologie » soit instauré par Hegel et repris (tout autrement) par Husserl, que les penseurs grecs sont naturellement phénoménologues (au sens où dans une publicité un vieux monsieur charmant vient nous expliquer que son eau minérale à lui est « naturellement » gazeuse). C’est pourquoi j’ai proposé de traduire eidos par visage, parce que là au moins la rupture est franche. Je ne dis pas que c’est la seule traduction possible, je ne dis pas qu’il n’y en a pas qui soient meilleures, mais vraiment, la « théorie des idées » chez Platon, non, vraiment, pour moi ça ne passe pas. Et l’« Idée du Beau », non plus, avec toutes les majuscules qu’on veut, parce que cette « Idée », personne ne l’a vue. Alors que si vous oubliez votre « idée » et que vous traduisez, dans Le Banquetto kalon auto kath’auto, non par « Le Beau en soi et par soi » ( ?), mais par « La Beauté elle-même en personne », alors là vous êtes beaucoup plus près de ce que pense un Grec du temps de Platon, parce que cette « Beauté elle-même en personne », il l’a déjà vue passer un matin devant lui, pendant qu’il est assis à une terrasse de café (je sais que ça n’existait pas encore, mais j’ai envie de le supposer), il a vu soudain cette apparition soit d’une déesse soit d’un jeune dieu en voyant passer l’équivalent de Claudia Cardinale (époque « Guépard ») ou d’Alain Delon (époque « Plein soleil »).

Je prends deux autres exemples, qui concernent les exceptions rarissimes à cette vérité générale que le grec utilisé par Aristote dans ses cours est un grec courant (car les Livres de la Métaphysique sont des transcriptions de cours oraux, ésotériques, bien que nous ne sachions pas du tout par qui ni comment ces cours ont été pris en note et retranscrits par écrit). L’une de ces exceptions est le néologisme entelekheia. Le latin médiéval ne s’est pas beaucoup posé de questions, il s’est contenté de reproduire le mot grec par assonance latine : entéléchie (repris par Tricot tel quel). Joli mot d’ailleurs, parce que mystérieux, évoquant toute la dimension alchimique du Grand Œuvre cher à Yourcenar. Or si on veut essayer de traduire à peu près justement en français ce que dit ce mot d’Aristote, il faut revenir vers le mot grec télos. Ce mot est un mot ultra courant, et qui ne veut justement pas dire ce que le français est toujours prêt à comprendre, parce que le français est subjectiviste et anthropocentrique : à savoir le but visé. Télos n’est pas un but qu’on se fixe, une intention, c’est le moment où quelque chose (un étant, to on, participe présent du verbe « être ») a atteint son plein développement, sa forme achevée, son épanouissement. Quand la rose, qui ne se propose rien du tout, est parfaitement éclose, elle a atteint son télos de rose, après quoi elle fane et meurt. Le Grec pense en termes de processus, le temps pour lui est celui de l’éclosion, de l’accomplissement et de la disparition, sauf en ce qui concerne les dieux. De même que energeia en grec (pas seulement chez Aristote) signifie tout simplement « être en travail », pour l’athlète comme pour le sculpteur, entelekheia, néologisme formé par homologie avec energeia, ne peut signifier qu’une seule chose : être dans son accomplissement.

Quant à l’autre expression apparemment barbare qu’utilise Aristote, elle se comprend elle aussi si l’on admet que la pensée grecque est par excellence une pensée du temps comme mouvement, éclosion (phusis pourrait se traduire par « éclosion ») et épanouissement. Il s’agit de l’expression étonnante to ti hèn einai. Littéralement : « être ce que c’était ». Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Exactement ce que cela dit quand Aristote le dit, même si en l’entendant pour la première fois certains de ses étudiants ont dû froncer les sourcils. Et je pense qu’Aristote a dû être très content en les voyant froncer les sourcils, parce que c’est souvent l’indice, chez un étudiant, qu’il est vraiment en train de commencer à penser, à fournir l’effort de penser. D’abord, on voit bien dans cette formulation qu’Aristote, contrairement à ce qu’on pourrait croire, pense, comme tous les Grecs, avant tout dans des formes verbales et non, comme le français, dans des formes substantives, immobilisantes. Il sait faire la différence entre to on, qu’on a pris l’habitude en philosophie de traduire par « l’étant », ce qui sonne bizarre en français et n’est pas très clair, et to einai, qu’on peut difficilement traduire autrement que par « être » ou « l’être ». Mais le français substantive tout le temps, là où le grec verbalise : c’est « être » qu’il faut dire, forme verbale, sinon on entend « un être », autrement dit quelque chose qui existe. Et ti hèn ? C’est l’imparfait du même verbe « être » : ce que c’était. Commentaire : « être », au sens fort et vrai du terme, ce que chaque quelque chose est, il l’est en tant qu’il accomplit ce qu’il était fait pour être depuis toujours, ce qu’il attendait d’être, et qu’à force d’energeia, de travail, d’œuvre, il est parvenu à accomplir dans l’entelekheia. Vous voyez tout le travail de pensée qui est préalable à une traduction : si la traduction est la chose la plus difficile, c’est dans la mesure où elle doit arriver à dire en très peu de mots tout le travail de pensée que le philosophe grec est arrivé, lui, à condenser dans des formulations extrêmement resserrées. Une traduction est la version explicite d’un long travail de pensée implicite : elle doit faire la belle quand le second suppose qu’on a sué sang et eau.

Maintenant, quant à savoir si ce que j’ai proposé est une « version heideggérienne », je crois que ce que je viens de dire remet les choses en perspective. Il s’agit de savoir si je plaque une prétendue « philosophie heideggérienne » (laquelle, au fait ?) sur le texte d’Aristote ou bien si je tente, pour la première fois depuis si longtemps, de libérer ce texte des traductions françaises qui remontent au latin scolastique, auquel se réfère encore Tricot, dont la traduction est la seule que nous avions à notre disposition à l’agrégation en 1966. Je ne propose rien, surtout pas de balancer par-dessus bord, comme vous le dites, tout ce qui a été fait antérieurement en matière de commentaires ou de traductions d’Aristote (une telle histoire est aujourd’hui encore à écrire, elle serait d’ailleurs passionnante, surtout si elle inclut la médiation arabe, ce que certains ont commencé à faire en dépit de longues résistances). Je propose avec cet essai de traduction quelque chose qui se veut un commencement, pas une conclusion : à chacun de se prononcer, de récuser ou de prolonger, mon nom propre ici ne se veut qu’une balise en pleine mer.

D’un mot : il n’y a pas de traduction définitive, il y a seulement celles qui mieux que d’autres mettent le lecteur devant le texte tel qu’il est écrit, dans sa langue, avec ses aspérités, ses difficultés, ses blancs (car dans le cas de la Métaphysique, comme il s’agit de la transcription de cours oraux, il y a des lacunes, des phrases ultra-condensées, des raisonnements à reconstituer). Je pense que Tricot est quelqu’un de tout à fait honorable qui à son époque a fait ce que personne d’autre n’a proposé de faire à ce moment-là, pour permettre aux étudiants français d’accéder à l’ensemble de l’oeuvre d’Aristote. J’ajoute que Heidegger n’a jamais établi de nouvelle traduction de la Métaphysique, même partielle, mais il a jeté les bases d’une telle possibilité. Cette nouvelle traduction est donc « ma » traduction, et j’ai eu quelques échos du fait qu’elle n’était ni ignorée ni rejetée d’emblée par les autorités universitaires qui ont en charge chez nous l’agrégation de philosophie. Je ne peux que m’en réjouir, même si je crains que l’enseignement de la philosophie, dans les années à venir, ne jouisse plus d’une considération jusqu’ici maintenue, on ne sait comment d’ailleurs, contre vents et marées : on sait ce qu’en pensent Nicolas Sarkozy, François Hollande ou la très transitoire Najat Vallo Belkasem, quant aux autres, motus. Je sais seulement que les politiques passent, alors qu’Aristote demeure, ainsi que la question de l’être, que dieu merci les premiers n’ont pas à traiter, et c’est bien le problème.

Je vous titille encore Bernard Sichère, pardonnez-moi pour mes questions abruptes, mais par exemple au lieu de traduire « phusis » par « nature » (phusis et nature ont pourtant la même étymologie), vous traduisez « le règne des étants ». Que comprend le lecteur lambda, non heideggérien, qui lit l’expression « règne des étants » ? D’ailleurs, Aristote n’a jamais fait la distinction entre être et étant…

 Je suis très content de votre question sur la traduction de phusis par « règne » au lieu de « nature » telle que je la propose. Vous faites remarquer, non sans pertinence, que « nature » (natura en latin) et phusis en grec ont étymologiquement la même racine : la naissance (nascor) en latin, et de même disons l’éclosion ou la naissance en grec. Mais je ne pense pas qu’on puisse en rester là, car qui entend encore l’idée de naissance ou d’éclosion dans le mot « nature » ? Et pas davantage, je pense, l’idée d’essor ou de déploiement dans le mot « physique », définitivement approprié par la langue des « physiciens » classique ou modernes (voir Descartes et l’idée des « lois de la nature » comme lois mathématiques, en l’occurrence pour lui géométriques, ce qui conduira un Bachelard à saluer dans les sciences modernes l’apparition d’une « épistémologie non cartésienne »).

J’ai pensé qu’il fallait redonner au mot grec phusis et au verbe phuein sa portée initiale. Ma proposition de choisir « règne », qui est un terme latin, m’est venue en pensant à l’usage qu’on en fait quand on parle du « règne animal » ou du règne « végétal ». Le propre de ce qui est animal ou végétal, c’est de naître, de déployer son règne jusqu’à un point d’accomplissement, puis de se faner et de mourir. Les rois aussi meurent, même le Roi Soleil (vient de sortir un film étrange sur l’interminable agonie de Louis XIV que j’irai sûrement voir, rien que pour le bonheur de revoir cet acteur fabuleux qui ne joue presque plus, hélas, et qui s’appelle Jean-Pierre Léaud, un acteur devant lequel tout le monde devrait se mettre à genoux). Des amis ont contesté mon recours au latin regnum, qui semble impliquer à leurs yeux quelque chose d’implacable, mais parce qu’ils pensent trop politiquement, sur un mode trop anthropomorphique. Maintenant, je pense que ma proposition n’est pas forcément très bonne et prête à confusion : « essor » serait sans doute meilleur. C’est un bon exemple de ce que je disais plus haut : une traduction n’est jamais qu’un moment, avec ses bonheurs e ses ratages : l’important, c’est la direction générale qu’elle donne et la cohérence à laquelle elle obéit.

Le vrai problème que j’ai rencontré concerne le fait qu’Aristote en vienne à parler de la phusis des dieux. En principe, un être divin est de toujours, aei, il est sans cesse identique à soi, à la différence des animaux (dont le vivant humain) et des végétaux qui sont, eux, mortels, caducs. Il y a là une extension du terme phusis qui m’a réellement posé problème, une difficulté qu’en somme j’ai dissimulée grâce au mot « règne », mais je crains que ce ne soit qu’une astuce. A propos, puisque vous évoquez l’étymologie, je vous signale cette singularité du français qui renvoie au verbe grec phuein dans la forme grammaticale du verbe « être » qu’est le passé simple : « je fus », « tu fus », « il fut ». Mais comme personne ne sait plus le grec, et que pratiquement personne n’emploie plus le passé simple, cela ne pose de problème à personne. En revanche, il est intéressant de noter que ce qui remplace le passé simple, c’est la forme composée qui conduit à associer au verbe « être » le verbe « avoir », ce qui assez bizarre : que dit-on réellement quand on dit « j’ai été » ? Est-ce que je possède vraiment mon « être été », mon « être passé » ? Tout cela est profondément philosophique, mas il paraît qu’il ne faut pas le dire…Pourquoi ? Parce que ça ferait peur, probablement, et que personne n’oserait plus parler.

Vous avez publié en 2008 « L’Etre et le Divin » chez Gallimard. Une somme philosophique qui vous permet de prendre position sur la valeur éminente des trois spiritualités du Dieu unique. Pouvez-vous nous parler de ce travail magistral et très inspiré ?

 Je me suis mis à l’Être et le Divin après être passé par cette épreuve qu’a représentée pour moi la traduction inédite de la Métaphysique d’Aristote. Ce livre représente pour moi un moment de grand bonheur. Au fond, c’était une manière pour moi de revenir vers l’actualité, mais au sens philosophique, pas du tout journalistique, du terme. En l’écrivant, je me retrouvais là où j’en étais resté à la fois dans ma lecture de Heidegger, dans mon rapport au christianisme et plus précisément au catholicisme, dans mon rapport à la Bible hébraïque (puisque sans cette dernière, pas de Christ et pas de christianisme : là-dessus, je suis sans une ombre d’hésitation la thèse, notamment, de Tresmontant), mais aussi bien ma relation à la mystique musulmane, qui me fait me trouver depuis de longues années en sympathie avec le travail très érudit de Christian Jambet dans sa relation aux travaux majeurs de Massignon et de Corbin. J’ajoute à ce propos un point qui me tient à coeur : il serait extrêmement fructueux de considérer le travail qu’à une certaine date ont fait les Arabes sur l’Aristote grec qu’ils connaissaient, puisque cela leur a au moins évité de passer par la translation latine des scolastiques, qui se sera imposée en somme jusqu’au XX° siècle (notamment sous la forme de la pensée thomiste si continûment vivace chez les Dominicains).

Je sais gré à Philippe Sollers d’avoir imposé ce texte chez Gallimard dans sa collection. Il m’a fait savoir qu’il avait montré ce manuscrit à plusieurs personnes dans la « maison », et que ces personnes avaient poussé des hauts cris. Sans doute les mêmes ont dû pousser les mêmes cris horrifiés quand il a publié, toujours dans « L’Infini », L’Invention du Christ de Dubourg. « L’Infini » est un grand lieu de résistance, et il n’y en a pas beaucoup aujourd’hui, quand la marée obscurantiste informatique et médiatique déverse chaque jour son flot de boue et d’ignorance. Je suis très pessimiste sur l’avenir et en même temps, assez follement, d’un optimisme à tous crins : mais il est vrai que sommes en guerre (pas seulement contre Daech), il est vrai que nous sommes minoritaires dans ce que Sollers appelle « la guerre du goût » qui est aussi tout simplement « la guerre pour la pensée » et « la guerre pour le poème ». Il faut continuer malgré tout, nous n’avons pas le choix. L’Être et le Divin est un gros volume qui, logiquement, sort nécessairement de mon travail sur Heidegger dans Seul un dieu peut encore nous sauver. Ce titre est une phrase de Heidegger, qu’il prononce au cours de son Entretien publié par le Spiegel au lendemain de sa mort, dans les conditions qu’il avait demandées. Il savait donc que c’était un texte-testament : ce pour quoi, bien entendu, il en avait relu soigneusement la version écrite. Cette phrase a stupéfié un certain nombre de ceux, par exemple en France, qui croyaient l’avoir lu. C’était donc qu’ils l’avaient mal lu, ce qui est le cas de beaucoup de monde, notamment en France. Bien sûr, il y a ceux qui sont gagnés par la propagande ambiante et qui pour rien au monde ne le liront : que Dieu les bénisse, car ainsi ils ne risqueront pas, eux, de raconter n’importe quoi !

Cette phrase se situe au cœur même de l’entreprise véritable de Heidegger, qu’il a nommée lui-même, surtout dans les textes inédits des années 36-40 (tous édités à ce jour en allemand dans l’Edition intégrale), mais également, ça et là, partiellement, dans des textes déjà connus et traduits en français (par exemple le T.II du Nietzsche ou le T.IV de Questions). Je pense que c’est la même farouche dénégation, la même méconnaissance, qui continue d’obstruer la question du sens de « être » (là-dessus, la philosophie française des années 70 aura eu principalement un effet de retardement, chez Foucault, Deleuze ou Derrida) et d’écarter la question de Dieu et du Divin. C’est grâce à Hölderlin que ces deux questions sont devenues vivantes et inséparables aux yeux de Heidegger, et c’est cette inséparabilité que dit exactement la phrase du Spiegel. Le mot qui, d’abord souterrainement puis explicitement, dans les grands textes non publiés de son vivant, est le mot Ereignis que vous trouvez commenté dans le beau cours sur Parménide : il s’agit de cette « inquiétante étrangeté » (grec : deinon) produite par l’irruption à l’intérieur du monde humain du regard « autre » du dieu. Ereignis : irruption en éclair de l’ouverture de l’Être et de l’éclaircie du Divin.

En disant cela, je commente, j’explicite ma lecture de Heidegger. Cette méconnaissance/obstruction conduit à une carence généralisée, et cette carence, c’est le nihilisme. Ce terme est désormais employé un peu à tort et à travers, comme l’expression « oubli de l’être », alors qu’il s’agit moins d’un oubli que d’un refoulement d’une violence extrême : ce n’est pas nous qui avons oublié l’Être, c’est l’Être qui s’est dérobé, et avec lui, c’est le Divin qui s’est détourné de nous (c’est ce que disent en clair plusieurs grands poèmes de Hölderlin). Il faut bien comprendre comment fonctionne la pensée de Heidegger : « nihilisme » est un terme philosophique qui se trouve dans Nietzsche. C’est pourquoi la lecture critique que Heidegger fait de Nietzsche est si décisive : « Dieu est mort » est justement ce que Heidegger n’énonce pas, car ce qu’il énonce, c’est au contraire la fameuse phrase du Spiegel, laquelle est clairement une thèse non nietzschéenne. Et sa lecture de Hölderlin est justement le point à partir duquel il peut contester la proposition de Nietzsche : le dieu ou les dieux ne sont pas « morts », ce qui ne veut rien dire, ils se sont détournés, quand à l’énoncé métaphysique qui correspond à cette proposition, c’est celui qui porte sur « la méconnaissance quant à l’Être ».

C’est cela que je commence par exposer dans L’Être et le Divin, avec le plus de rigueur possible et de douceur pédagogique, parce que ce n’est pas évident du tout à penser et parce que tout autour de nous nous invite à ne pas l’entendre. C’est là qu’il faut faire le saut : ne pas sombrer dans le nihilisme qui est la chair même de l’âge contemporain, ne pas céder à Nietzsche sur le diagnostic, en un sens revenir aux Grecs, tout en sachant que ce retour n’est pas une marche arrière, mais la seule manière de sauter loin en avant par-delà l’âge du nihilisme et de la domination de la Technique. Jusque-là, on pourrait dire que je suis heideggérien, que j’explicite la pensée de Heidegger. Mais pas tout à fait. Ce que je crois, c’est qu’il y a encore un autre travail à faire : prendre appui non seulement sur Hölderlin, mais également sur cet autre continent, étranger à la métaphysique, que représentent les trois révélations du Dieu unique, révélation qui nous renvoient à une source première qui s’est d’emblée tenue hors du continent métaphysique qu’est le continent grec. Et cette révélation, c’est la révélation du Dieu hébraïque, de la ruah et du dabar de ce Dieu unique. Le rapport de Heidegger au christianisme est un rapport de profonde méfiance et d’écart volontaire : parce que le christianisme a fini par pactiser avec la métaphysique grecque et à l’insérer dans son discours sous la forme dévoyée du « Dieu des philosophes ».

Voilà pourquoi je fais exprès de m’intéresser d’abord, dans ce livre, aux deux grands poèmes de Hölderlin que Heidegger n’a jamais commentés et qui sont « L’Unique » et « Patmos ». Cette lecture répond à ma décision d’entendre les trois « monothéismes » comme relevant du Dieu de la religion-poème et non pas du « Dieu des philosophes » : c’est Hölderlin qui nous dit que la religion est « la poésie originelle ». C’est à partir de là que j’entrevois la possibilité de lire la tresse de ces trois révélations en continuité et non pas en hostilité, non pas d’abord du point de vue des dogmes, mais du point de vue de la Visitation de l’homme par la violence du Divin. On peut appeler cela le point de vue « mystique », mais ce terme est aujourd’hui compris par les esprits forts comme un terme négatif, renvoyant à une irrationalité confuse et exaltée. Je dirais plutôt que ce Dieu unique est le Dieu de l’appel et de la bénédiction. Ce qui nous manque le plus aujourd’hui, c’est cette puissance d’appel et de bénédiction qui vient de plus haut que l’homme. Cela dit, je ne cache pas non plus dans ce livre dense que le nihilisme n’a pas aujourd’hui un seul visage : il y a celui du ravage de la puissance technique arraisonnant toute ressource à la surface de la terre (et déclenchant par exemple des désastres climatiques peut-être irréversibles), mais il y a aussi celui de la Terreur exercée par cet obscurantisme fanatique qui ne fait pas de quartier. Depuis le 11 septembre, nous vivons aussi dans cette figure furieuse du ravage « islamiste » qui est en somme une réplique nihiliste au nihilisme défini comme propre à l’Occident athée. Face à cela, je m’obstine à maintenir la vérité profonde de la tresse des trois au nom de ce que Massignon appelait la « fraternité abrahamique » : en dépit des exclusions de part et d’autre qui vont jusqu’à être meurtrières, cette fraternité est une évidence invisible mais profonde. C’est au niveau de la mystique (juive : Rosenzweig, Buber ; musulmane : Rûzbehân, Ibn’Arabi) que ces trois révélations sont sœurs et en somme inséparables : toutes les trois sont habitées par une pensée de temps et être qui n’est pas métaphysique, mais qui dépend de cette invention juive qu’est le messianisme, soit une forme d’eschatologie liée à la Promesse d’une « autre histoire » que l’histoire apparente et visible, une histoire nouée dans la relation vivante, existante, transhistorique, des hommes et du Dieu unique.

Vous écrivez dans votre essai « Il faut sauver la politique » : « Disons-le sans détours, le spectre qui hante désormais l’Europe, ce n’est pas le retour du religieux, même celui du bon vieux Dieu, mais le nihilisme, religion féroce de ceux qui ne croient à rien et qui voudraient même empêcher qu’on croit. » Vous parlez même de « culture de mort » à l’œuvre dans notre époque. Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là ?

 Vous m’interrogez sur ce que j’écris dans Il faut sauver la politique : que s’il y a un spectre qui hante l’Europe aujourd’hui, « ce n’est pas le retour du religieux, mais le nihilisme ». Je parle bien de l’Europe, pas du proche et du moyen Orient, car dans ce dernier cas, je ne m’exprimerais pas de la même manière, mais je ne parlerai pas non plus de « retour du religieux », parce que ce religieux n’a jamais quitté les sociétés musulmanes, et qu’il continue de constituer pour elles une référence essentielle. Même pour la Tunisie qui, s’étant en partie occidentalisée sous l’impulsion de Bourguiba quant à la condition des femmes (Mohammed VI est en train de suivre en partie le même chemin au Maroc), n’en demeure pas moins liée historiquement à la spiritualité et à la piété musulmanes. Le risque pour ces sociétés est bien plutôt d’avoir à faire face à un double péril : celui que constitue la réaction islamiste en ce qu’elle a de dictatorial, de régressif et d’obscurantiste, et celui qui consisterait à s’occidentaliser en rejoignant à leur tour le ravage général de la domination sans partage de la Technique, qui est une autre forme d’obscurantisme sous apparence de modernité (car qu’est-ce qu’il y a de plus « moderne », évidemment, que l’informatique, Internet, les tablettes, twitter, les réseaux sociaux sur lesquels les plus obscurantistes des jihâdistes savent parfaitement surfer entre deux décapitations ?) Encore une fois, ces sociétés sont pour ainsi dire sur le fil du rasoir, coincées entre deux périls inverses et symétriques.

Ce que je veux dire, dans ce passage de mon livre Il faut sauver la politique, c’est que « sauver la politique », cela veut dire sauver ce par quoi les humains forment des communautés obéissant à des règles, à des lois, à des normes qui garantissent à la fois les droits et les devoirs des citoyens (c’est ce qu’on appelle la démocratie) mais aussi les droits des « humains » en tant que tels. Or ces droits, je les vois balayés, outragés par cette domination planétaire de la Technique qui est une exploitation éhontée et catastrophique de toutes les ressources, y compris les ressources « humaines », à des fins de profit. C’est le sens de la phrase de Nietzsche « Le désert croît », que Heidegger reprend à son compte, en y ajoutant la fin de cette phrase : « Malheur à qui protège le désert ! ». C’est un combat qui va au-delà de la « politique » prise au sens étroit. Je veux dire par là que ce qu’on a appelé jusqu’ici politique est en partie caduc, car le défi que nous avons à relever est gigantesque, il dépasse largement les frontières des Etats, et c’est ce gigantisme que n’arrive pas à bien nommer, que dissimule au fond, le mot mondialisation qui est un mot passe-partout, et donc, comme tout ce qui est passe-partout, un mauvais mot.

Il ne s’agit pas d’une mondialisation qui ne serait que l’extension des lois du marché à toute la planète, mais d’un ravage qui fait fi de toutes les frontières et qui ne cesse d’étendre son empire par-delà les volontés individuelles et collectives. Ce qu’on appelle les « multinationales » en est une illustration, certes, mais il faut entendre par là que ces multinationales sont des sortes de mafias qui jonglent avec la vie des hommes pour des profits monstrueux. Quant aux mafias proprement dites, auxquelles nos chers politologues accordent si peu d’attention (on ne les entend presque jamais prononcer ce mot, comme s’il était tabou), ce sont des empires criminels clandestins, transnationaux et très prospères, liées au trafic des armes, de la drogue, des déchets toxiques, de la mainmise sur l’immobilier etc. Là-dessus, voir plutôt les journalistes, les auteurs de polards et les cinéastes : Saviano, Coppola, Francesco Rosi, le Scarface de De Palma, ou encore l’extraordinaire James Ellroy. C’est tout cela qui est l’Ennemi, ce sont là des figures de ce qu’on a raison d’appeler philosophiquement le nihilisme. Ce nihilisme ne connaît ni frontières, ni limites, il est sans visage, et il est expansion illimitée. Face à lui, face à cette culture de mort, vous voyez bien que les formes politiques traditionnelles ne valent plus, elles sont en partie caduques. Pour « sauver la politique », comme je m’exprime, il convient de prendre conscience de cette caducité, de prendre conscience par exemple que ce que nous appelons démocratie en Occident ne peut seulement reposer sur des lois, certes nécessaires, mais suppose en même temps une mobilisation populaire d’une ampleur insoupçonnée, qui n’est malheureusement pas à l’ordre du jour. On ne peut pas dire avec Nietzsche que « Dieu est mort », et que l’athéisme contemporain est la source de tout cela : d’ailleurs Dieu n’est pas mort du tout.

Ce que le terrorisme islamiste nous enseigne, pour s’arrêter sur lui, c’est qu’à sa manière il a pris conscience de cette érosion nihiliste qui menace également l’ensemble du monde arabo-musulman. Malheureusement, il imagine dans sa folie que la seule manière de faire barrage, c’est à la fois de récuser en totalité ce monde occidental athée décadent, mécréant, et d’imposer par la violence et la terreur un islam régressif, criminel et obscurantiste. Je crois tout au contraire que le combat contre la dictature contemporaine de la Technique qui ravage en ce moment même la planète ne peut être mené que par une conversion profonde du rapport des hommes au monde, une conversion que j’appellerai volontiers « spirituelle » plutôt que « religieuse », une conversion compatible avec la libre décision des peuples et l’engagement commun des citoyens pour une Cause qui dépasse largement les causes que les hommes ont rencontrées jusqu’ici (ce que nos hommes politiques s’avèrent malheureusement incapables de saisir).

Dans une telle mobilisation générale, je suis convaincu que les forces spirituelles qui ont été au fondement des civilisations occidentales aussi bien qu’arabo-musulmanes, par exemple, doivent jouer leur rôle. L’obscurantisme terroriste d’Al-Qaida ou de Daech (ou de Boco Haram, ou d’Aqmi) repose sur un aveuglement profond, qui conduit ces gens à ne pas voir que ce qu’ils font n’est qu’une riposte nihiliste et criminelle au nihilisme général. Quand je fais une distinction entre « spiritualité » et « religion », je renvoie à ce qui est pour moi une évidence : aucune des trois révélations du Dieu unique que sont la religion juive, la religion chrétienne, l’islam, confrontées pour la première fois à ce ravage généralisé qu’est la toute-puissance de la Technique, le nihilisme planétaire et son ravage, aucune d’elles, je pense, ne pourra plus jamais avoir la forme, la structure, les modes d’expression qu’elle aura eus jusqu’à présent. Il s’agit pour elles, si elles veulent participer au combat qui s’annonce et qui est le combat pour le salut de l’humanité, pour la civilisation, de se transformer profondément sans renoncer à rien de leur révélation profonde, de leur foi profonde, de leur identité.

En 1984, vous avez écrit un sublime roman « Je, William Beckford ». Le roman d’un grand romancier… Un roman fervent, baroque, grandiose porté par une écriture magnifique. Comment faites-vous pour être à la fois romancier et philosophe ?

 Je suis très étonné que vous me rameniez à ce qui est ma première tentative d’aborder le roman, la fiction. En tout cas, c’est très gentil de m’en dire du bien. Quand je consulte en ligne telle ou telle page qui m’est consacrée, ce qui est rare, je suis toujours très étonné par cette Machine anonyme qui, en ce qui concerne ma biographie, recrache à peu près toujours la même chose depuis maintenant…mon dieu…plus de quarante ans. La première chose qui est citée dans ces brouillons de biographie, c’est que j’ai été maoïste, comme beaucoup de gauchistes de ma génération. J’ai d’ailleurs écrit là-dessus un récit qui s’intitule Ce grand soleil qui ne meurt pas, chez Grasset. C’est un rappel de ce militantisme politique tel que je l’ai vécu, corps et esprit : c’est mon expérience et ce n’est que mon expérience. Il ne s’agit pas de Mai 68 en général ni du maoïsme en général, dont je suis aujourd’hui fort loin. Reste que je ne suis pas un renégat, pas plus que Jean-Claude Milner, qui revient avec raison, et un grand talent, sur cette « révolution » en laquelle il a cru dans un beau livre, Relire la révolution. La deuxième chose que ces articulets copiés en gros les uns sur les autres retiennent, c’est que je ne recherche pas l’exposition médiatique. Cela semble les épater, probablement parce que eux baignent là-dedans toute la journée. Je prends finalement ça comme un compliment : je ne suis pas comme tout le monde, c’est vrai, je ne recherche pas la notoriété, on ne me voit pas dans « Danse avec les stars » ni « La France a un incroyable talent ». C’est d’abord que je ne crois pas du tout que l’exposition médiatique conduise à quoi que ce soit : j’aimerais bien, au fond, avoir le Grand Prix du roman de l’Académie française, ou le Goncourt, mais je ne fréquente pas le milieu littéraire, grave péché, ni les autres écrivains. Quant à la philosophie, sur laquelle portaient vos questions précédentes, qu’a-t-elle à voir avec l’exposition médiatique ? Elle lui est, à mon avis, totalement étrangère : Sartre est le seul qui s’est lancé là-dedans, et je ne considère pas Sartre comme un grand philosophe, mais plutôt comme un phraseur avide de formules chocs et un agitateur (« L’Agité du Bocal ») et, sur le plan politique, comme quelqu’un qui a soutenu des points de vue indéfendables. Quant à la génération philosophique qui précède, aucun de ceux qui ont compté n’a été « médiatique », ni Foucault, ni Deleuze, ni Lacan. Cela dit, je ne suis pas agoraphobe comme l’était Montherlant, mais Montherlant, qui reste pour moi un écrivain admirable et une référence, ne s’est laissé aller à un échange télévisé que tout à la fin, quand il pensait que tout pour lui était déjà joué et qu’il n’avait plus rien à perdre. Ce que les personnes qui tiennent à rédiger des notules sur mon compte pourraient plutôt se demander, c’est par exemple : mais comment ce type qui a été maoïste, en rupture avec son milieu, en est-il venu à faire de telles références au catholicisme ? Quel rapport entre le maoïsme et ce roman sur un dandy anglais amoureux des garçons qui se nommait William Beckford ? Ou cet autre roman, postérieur, qui prend pour figure centrale Anthony Blunt, l’un des fameux quatre espions de Cambridge passés au communisme dans les années 30 ? Ou ce récit, Splendeur de Fawzi, qui est un hommage à un grand ami tunisien de La Marsa que j’avais connu en 69 et dont j’ai accompagné l’agonie quand le cancer l’a emporté ? Est-ce que tout cela est un éparpillement déconcertant, ou bien y a-t-il malgré tout des fils conducteurs insistants, des récurrences éloquentes, dans ce dispositif en étoile ? Est-ce que je pourrais me définir moi-même à la manière dont Cary Grant le faisait (« un amas gémissant d’incertitudes »), ou bien y a-t-il des lignes de force qui me permettent, moi, de m’y retrouver, et de m’y retrouver au fil du temps avec des constantes et de pensée, et de conviction, et de caractère ?

Mais revenons à mon cher Beckford. Le roman est une forme difficile, et d’autant plus que ses formes traditionnelles ont depuis longtemps éclaté : il y a eu Joyce, il y a eu Céline, qui demeure un écrivain prodigieux, il y a eu Genet et Guyotat, et les amis de Tel Quel, Sollers et Pleynet, que je continue de lire et de suivre. Je me suis maintenu, en ce qui concerne l’écriture romanesque, à une forme traditionnelle, si cette expression a un sens. Ce qui compte pour moi est le rythme, la musique, en même temps que la peinture, ce qui fait tableau, enfin, ce qui est le plus difficile, les dialogues (Sollers a raison, on juge un roman sur les dialogues, c’est-à-dire sur les voix et le tressage des voix). Je, William Beckford est une tentative pour prêter ma voix, en monologue, à ce personnage de l’histoire anglaise qui me fascine : ce fils du Lord-Maire de Londres, à la tête d’une gigantesque fortune fondée sur l’exploitation de la canne à sucre qui, à la suite d’un scandale mettant en cause ses relations intimes avec un très jeune aristocrate dont il partage les charmes avec sa séduisante et mystérieuse cousine, va se trouver mis au ban de la bonne société et condamné à aller voir ailleurs, notamment en Espagne et au Portugal, ce qui se passe. Beckford est surtout connu en France pour son roman « oriental » Vathek traduit en français par Mallarmé. Ce qui me retient surtout, c’est la dimension de défi qu’il y a dans ce personnage, que son caractère entier conduit à faire face sans arrêt, quoiqu’il arrive. En Espagne et au Portugal, il joue la carte catholique à fond et s’attire ainsi les bonnes grâces de la haute société. A Venise, il fait la conquête de toute la famille Vendramin, une des grandes familles vénitiennes, y compris d’un tout jeune homme qui semble fou de lui. En France, son sort de banni par l’aristocratie anglaise lui vaut d’être célébré comme une « victime des tyrans », ce qui ne l’empêchera pas de tirer sa révérence au bon moment avec l’aide de ses « amis » de la Commune de Paris (en l’occurrence Santerre). Et puis il y a cette incroyable abbaye de Fonthill qu’il se fait bâtir pour lui tout seul, et à l’inauguration de laquelle il invite ces gens qui comptent pour lui et qui le fréquentent, dont Lord Nelson et la sulfureuse Lady Hamilton, ainsi que le peintre Turner. Cette vie à elle seule est un roman, et j’ai été très heureux de me la raconter à moi-même en le laissant parler lui-même en imagination. Ce n’était pas un mondain du tout, c’était un aristocrate, un des derniers peut-être, un snob au sens fort qu’a ce mot anglais, à savoir quelqu’un qui est à lui-même sa propre référence en matière d’art, de goût, y compris de goûts amoureux, en matière d’art de vivre surtout (par exemple il déteste les chasseurs, et tous les animaux qui vivent dans son immense propriété y sont protégés). Il existe un portrait de lui jeune, par le peintre Romney (qui a peint également sa belle cousine en train de faire une offrande aux dieux infernaux…) : il est très grand, très beau, très insolent. Donc très seul ? Eh bien oui, mais de cette solitude qu’on devrait envier parce qu’elle ne lui interdit pas de fréquenter qui il veut sans être influencé par aucune mode, aucun préjugé, et parce qu’elle est l’expression d’un élitisme nécessaire. Il serait certainement dégoûté par la bassesse des mœurs actuelles et par cette chose étrange que nous appelons « démocratie » (dont il eut une idée, dans les années 1790, au contact des sans-culottes parisiens). Je me souviens d’une conversation que j’ai eue, il y a une vingtaine d’années, à Agde, avec le directeur d’une école privée anglaise, original et un peu fou comme tous ces Anglais que j’adore, sur la différence importante, en cuisine, entre une « poissonnière » et une « turbotière » : c’était typiquement une conversation beckfordienne. Il existe quelque part une Correspondance de Beckford : je rêve qu’un jour ou l’autre quelqu’un prenne la peine de l’éditer, en anglais d’abord (si ce n’est déjà fait), puis en traduction française.

A paraître l’été prochain 2017 de Bernard Sichère :

  • « Aristote au soleil de l’être », Editions du CNRS.
  • La réédition en un seul volume de la traduction de la « Métaphysique » d’Aristote dans la collection Agora/ Pocket.
  • « Abécédaire pour la fin des temps ».

« La Métaphysique » d’Aristote, livres A à E, nouvelle traduction du grec de Bernard Sichère, éditions Pocket.

« L’Etre et le Divin » de Bernard Sichère, collection l’Infini, NRF, Gallimard, 25€.

« Je William Beckford » de Bernard Sichère, éditions Denoël.

A lire le magistral essai de Bernard Sichère paru en janvier 2018 au CNRS Editions : Aristote au soleil de l’être

0

Dominique Desseigne

« Le luxe n’a de sens que s’il rend heureux »

Après notre voyage en Orient, échappons-nous le temps d’une escale iodée en Normandie, à quelques encablures de la Manche, non loin des Planches et des plages de Deauville, sous un ciel minéral, vers un lieu mythique, romantique, emblématique, l’hôtel Le Normandy. Cap sur le joyau normand.

Dominique Desseigne, PDG du Groupe Barrière

Le menu du bonheur

« Le luxe n’a de sens que s’il rend heureux ». Tout est dit dans ce mot de Dominique Desseigne, le séduisant PDG de l’empire Barrière. Celui qui règne sur un empire de 40 casinos, restaurants, palaces, dont le Royal et le Normandy en Normandie, L’Hermitage à la Baule, le très chic Fouquet’s à Paris, le magnifique Naoura à Marrakech, ou le célèbre Majestic Barrière à Cannes est un homme sage et sensé. Pour ce brillant homme d’affaires, perfectionniste, cinéphile et passionné par le 7ème art, le luxe ne se réduit pas à l’ostentation. Le vrai luxe n’a rien à voir avec le tape-à-l’œil, le faste écrasant, le clinquant exubérant, le marbre, les lambris, les dorures, il se situe du côté de l’élégance. « Le luxe, disait Coco Chanel, ce n’est pas le contraire de la pauvreté, mais celui de la vulgarité. ». On l’aura compris, pour Dominique Desseigne, le luxe est un art de vivre. Mieux que le confort, mieux que le bien-être, mieux que le pur plaisir, les hôtels du Groupe Barrière proposent le bonheur tout simplement… Un état qui ressemble à une sorte de contentement, de satisfaction, de sérénité durable. Rendre heureux ses clients, tel est le credo de Dominique Desseigne. C’est ce supplément d’âme qui rend les établissements Barrière inimitables. « Le comble du luxe à l’hôtel, c’est qu’on s’y sente comme à la maison, que le faste ne soit pas trop pesant ni le service trop obséquieux»* souligne Dominique Desseigne. Résultat, dans ces hôtels cinq étoiles, on se délasse comme dans une maison amie. Chez des amis qui porteraient au plus haut point l’art de recevoir. Des amis à qui on adorerait rendre visite souvent, très souvent. Chez qui on voudrait séjourner indéfiniment. Pourquoi ? Parce que l’on se sent bien chez eux. On est heureux dans cette maison magnifique où tout n’est que plaisir, partage et convivialité. Où tout est beau, où volumes, lignes, matières nobles, tissus luxueux, coloris chics, tout s’harmonise. Ici, le luxe se loge dans les détails, les belles boiseries, les compositions florales éblouissantes, la lumière tamisée et le cadre romantique. De cette harmonie nait l’émotion…

Dans son essai « Le luxe éternel » Gilles Lipovetsky souligne que « La passion du luxe est aussi sous-tendue par le désir de s’admirer soi-même, de «jouir de soi-même», et d’une image élitaire. C’est cette dimension de type narcissique qui est devenue dominante.» Rien de tel dans les hôtels Barrière. Les clients de ces palaces étoilés n’y vont pas pour se distinguer, se démarquer des autres humains (comme une poignée de happy few qui s’arrogeraient le droit de dire aux exclus qu’ils ne sont pas du même monde) les écraser, ou en mettre plein la vue mais pour partager un moment heureux en compagnie d’un personnel stylé. Si ces établissements ont tant de succès c’est parce qu’avant tout, ils adorent choyer leurs clients. Pour que le luxe donne du bonheur, il faut cette petite étincelle « d’amour »… Celle qui rend l’instant inoubliable. Telle est bien la devise du Président du Groupe Barrière, Dominique Desseigne, qui n’a de cesse d’offrir son cœur à ses clients, tant par l’excellence de ses services, les attentions, son désir de « donner de l’amour » sans jamais « devenir oppressant ni intrusif ». Le mot d’ordre est donc ici pour le personnel d’être discret et disponible « d’être proche des clients tout en restant à sa place ». Il y a dans cet équilibre tout le secret de l’art de bien recevoir.

Le paradis des amoureux

Disons-le tout net, il est des hôtels dont on tombe amoureux au premier regard. Histoire de colombages, d’atmosphère, de caractère. Histoire d’harmonie ou d’alliance colorée. Rien de tel que les noces du blanc et du vert du Normandy sous le ciel décoloré de l’hiver, sous le bleu lavande de l’été, à la lumière charnue de juillet, sous un vent iodé et stimulant. Dans la clarté matinale de la ville balnéaire, il suffit d’un regard, d’une impression soleil levant, pour reconnaître aussitôt cette adresse prestigieuse. Et de s’abîmer dans la contemplation exquise de la cour intérieure du Normandy, sa verrière lumineuse, sa terrasse ombragée, sa jolie façade à colombages peuplée de mignons pignons, ce côté cottage anglo-normand niché dans son théâtre de verdure et de roses. Dans cet écrin magique, le jour y est plus pur. Comme un miroir flottant où le soleil ne s’obscurcit jamais. Trempez vos yeux dans ce bain aux reflets lilas, cette buée rose matinale, cette vapeur d’or… Et c’est toute la magie de la Normandie qui s’échappe des murs mythiques de l’hôtel Normandy. On ne se lasse guère de cette vision. Il émane un je ne sais quoi de romantique, de nostalgique, d’onirique dans cette architecture poétique, qui fait que l’on tombe immédiatement sous le charme du Normandy. C’est mieux qu’un hôtel de rêve, c’est un hôtel de mémoire, où passé et présent, tradition et modernité se télescopent. Un hôtel où par magie, le passé est toujours présent… Où les murs gardent en mémoire le faste de la Belle époque. Un lieu intemporel qui a la saveur d’une madeleine de Proust…

En 1912, les chroniqueurs de l’époque distinguaient déjà Le Normandy comme « le plus bel hôtel du monde ». Même s’il n’a pas pris une ride depuis 105 ans, l’établissement de luxe avait besoin d’un léger rafraichissement pour continuer de régner en maître sur la côte Normande. Le Normandy a donc fait peau neuve dernièrement, sans perdre ni son âme, ni son jus. Rénové durant 6 mois et inauguré en grande pompe le 18 juin 2016, en présence de Dominique Desseigne, entouré de stars de cinéma comme la belle Isabelle Adjani, Franck Dubosc, Aure Atika, Frédérique Bel, Mélanie Thierry et Raphaël, de réalisateurs comme Elie Chouraqui, Alexandre Arcady, Pascal Elbé, et d’hommes politiques comme Luc Ferry (etc.), le cinq étoiles est aujourd’hui flambant neuf. Et le défi relevé avec brio: Le Normandy épouse son époque par son confort, sa modernité, tout en gardant son charme Belle Epoque. Désormais, c’est le plaisir et le temps retrouvé…

Souvenons-nous : c’est dans cet hôtel mythique que fut tournée une des plus belles pages du cinéma romantique, le célèbre film de Claude Lelouch « Un homme et une femme ». Que serait « Un homme et une femme » sans Le Normandy ? Pour l’anecdote, sachez que l’établissement a d’ailleurs conservé intacte la chambre où fut tournée la scène d’amour en 1966 entre Anouk Aimé et Jean-Louis Trintignant. Il y eu aussi d’autres films de légendes dont le drolatique : « Je suis timide mais je me soigne » réalisé et interprété par le fabuleux Pierre Richard, et plus récemment, en 2013, la comédie sentimentale « Hôtel Normandy » avec la belle Helena Noguerra. C’est aussi dans cet hôtel incontournable que chaque année, au début du mois de septembre, lors du Festival du Cinéma Américain de Deauville, que se retrouvent toutes les stars américaines et françaises, les réalisateurs, les membres du jury tels Brad Pitt, Pierce Brosnan, Tom Hanks, Matt Damon, Sharon Stone, Michael Douglas, Clint Eastwood, Bérénice Bejo, Vincent Lindon etc. On croise ces hôtes prestigieux dans les couloirs, dans les salons, au bar de l’hôtel où l’incroyable Monsieur Jean, le chef barman du Normandy, prépare les meilleurs cocktails du coin, comme son « The Only Spritz Colette », une création à base de cidre, d’Apérol et de morceaux d’orange. Perché sur son tabouret de bar, ou confortablement installé dans les fauteuils céladons à déguster un cocktail « Un homme et une femme » (une petite merveille de champagne-cognac-framboise), on se laisse envahir par la douceur délicieuse de l’ambiance feutrée, entre rêverie et romantisme, et c’est toute la poésie des lieux, prélude à l’enchantement, qui nous entraîne dans un délassement et une songerie sans fin. On ne reste pas longtemps insensible à la mémoire des murs qui murmure à nos oreilles le nom des célébrités d’antan qui hantèrent ces lieux, comme Gabrielle Chanel. En effet, en 1913, Boy Capel offre à « Coco Chanel » une boutique située dans les murs même de l’hôtel Le Normandy (à cette époque, le palace a tout juste un an d’existence). C’est aussi au Normandy, en 1969, que Brigitte Bardot fait la connaissance d’Omar Sharif. Omar Sharif qui restera durant de longues années un fidèle du Royal Barrière à Deauville… « Chaque instant de bonheur était une éternité » disait Barjavel. Voilà ce qu’offre Le Normandy à ses clients, un cocktail original composé d’un zeste de plénitude et d’un bout d’éternité…

Alexandra Cardinale, Dominique Desseigne et Claude Lelouch

Le style Normandy

Depuis cent ans, la toile de Jouy bleue et rose fait partie des murs et de l’âme du Normandy. Elle confère aux suites et chambres un style boudoir, une ambiance féminine et romantique propice à la douceur et au repos. Avec ses motifs champêtres, floraux, ses scènes galantes et bucoliques, ce tissu d’ameublement aristocratique, délicieusement désuet reste pourtant furieusement tendance. On pourrait dire : « un classique chic ». On sait que Marie-Antoinette raffolait de ces draperies dont les illustrations racontaient des effusions lyriques ou de courts instants volés à la vie quotidienne pastorale, et qu’elle en fit tapisser « le Hameau de la Reine ». Cette toile de Jouy qui remonte à 1760 doit son nom à la ville de Jouy-en-Josas dans les Yvelines. Les indémodables tentures du Normandy, sa signature inscrite dans le coton depuis plus de cent ans, sont donc aujourd’hui flambant neuves, grâce à l’architecte d’intérieure, Nathalie Ryan. Cette décoratrice engagée pour la rénovation des 271 suites et chambres spacieuses du Normandy s’est attachée à apporter une touche contemporaine à cette toile historique. Elle leur a offert une seconde jeunesse, une jolie renaissance en inventant de nouvelles couleurs, de nouvelles harmonies pour habiller les murs du Normandy. Sépia, bleue, indigo, orange, verte ou rouge carmin, la toile de Jouy se décline sur tous les tons. Les tentures ont été revisitées dans un esprit contemporain. Entre tradition et modernité. Le must de l’élégance…

Hommage à Diane Barrière

Délicatesse oblige, Dominique Desseigne a décidé en 2016 que l’intégralité des Spas du Groupe Barrière seraient rénovés et porteraient le nom de Diane, sa défunte épouse. Ces nouveaux espaces dédiés au bien-être seront donc réunis sous le label « Spa Diane Barrière » en hommage à celle qui « incarnait la beauté à la française : belle, élégante, audacieuse, raffinée ». Et Dominique Desseigne d’ajouter : « J’ai souhaité que le prénom de ma femme soit gravé dans l’esprit et le cœur de nos clients comme symbole de la douceur et de l’excellence ». Jolie preuve de tendresse pour un homme de cœur. On peut donc faire une absolue confiance à cette merveilleuse gamme de produits laiteux, immaculée, griffée « Diane Barrière », pour choyer les épidermes assoiffés d’hydratation, produits de douche et de soin largement distribués dans les chambres et les suites par les caméristes attentionnées de l’hôtel Normandy (et du Royal aussi !)

Spa Normandy

Le Spa du Futur

Pour se faire dorloter en douceur, il n’existe donc qu’une seule adresse : le Spa Diane Barrière. Un lieu où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » comme l’écrivait Baudelaire, une invitation à l’apaisement, à la sérénité, au bien-être physique et mental. Le Groupe Barrière vient d’inventer le Spa du futur. Un Spa « qui ouvre la voie gratifiante de la santé préventive ». Après la jeunesse éternelle, une façon de vous garantir la santé éternelle…

Rien de mieux pour s’en convaincre que de tester le nouveau Spa Diane Barrière du Normandy. C’est l’actrice Isabelle Adjani qui en parle le mieux, dans le magazine Gala. Elle a suivi durant quatre jours à l’hôtel Normandy, les soins quotidiens du protocole Aerial. « Je savais que les protocoles de « bien-être intégratif » avaient été mis au point par Tom Volf, spécialiste des thérapeutiques traditionnelles chinoises, dont je connaissais la renommée. ( …) Cette approche globale est littéralement bluffante. Je suis arrivée fatiguée, tendue, vidée. Peu à peu, j’ai retrouvé du tonus et lâché prise grâce à la combinaison de massages en apesanteur sur l’AerialBed et de la diffusion de fréquences visuelles et auditives à travers un casque et des lunettes spécifiques. Au bout de trois jours, j’ai ressenti un réel apaisement mental, une fraîcheur physique et j’ai senti que ma colonne vertébrale se réalignait naturellement.»** Et d’ajouter avec le même enthousiasme : « Dans le spa, tout est reposant, blanc, épuré, un contraste avec les chambres cosy, style boudoir tendues de toile de Jouy. Et, en cabine, la lumière diffère, pour, selon les principes de la luminothérapie, soulager les zones de tensions de chacun. Comme on m’avait diagnostiqué une paresse rénale, j’ai, pendant chaque soin, été plongée dans le bleu marine. Formées à cette nouvelle approche globale du bien-être, les thérapeutes développent des trésors d’attention, de douceur et d’écoute. Elles ont un toucher extraordinaire et transmettent leur sensibilité du bout de leurs doigts. Telle Manon, qui, à plusieurs reprises m’a prodigué des soins avec discrétion et gentillesse, valeurs importantes car c’est intime un massage. »**

De ce merveilleux Spa Aerial, on en sort aérien. En apesanteur. Ce que confirme la charmante directrice des Spas de Deauville (du Normandy, Royal, hôtel du Golf), Galya Ortega. « Le centre Aerial est unique en France. Ce spa est ouvert aussi bien aux clients de l’hôtel qu’aux personnes de l’extérieur et dans 95% des cas les personnes cherchent de la détente, du plaisir et le sentiment d’harmonie. Mais Aerial a ceci d’original qu’il propose des séjours de 6 jours pour suivre l’évolution d’un processus de transformation. La personne arrive avec une attente qui peut être complexe : revitalisation, déprime, perte d’énergie profonde, minceur, longévité. Par l’association de plusieurs soins personnalisés, on obtient de très bons résultats, des résultats tangibles et pérennes, ainsi que la garantie d’une énergie renouvelée et d’une transformation en profondeur. Il existe également des programmes courts de 2 ou 3 jours qui permettent d’initier le processus et d’enclencher les mécanismes de régénération cellulaire mais bien sûr cela donne une idée et des résultats moins pérennes, car le processus biologique est moins puissant. C’est normal. (…) Le Centre Aerial wellbeing for the future est un Spa intégratif avec comme principe la protection santé par le bien-être. Avec des soins très novateurs, à la fois traditionnels et scientifiques. L’espace en lui-même est dépouillé, futuriste, apaisant et permet toutes les gammes de soins qui vont des massages aux soins visage en passant par de vrais traitements neuro-sensoriels. A côté de cela, et dans le même spa, vous trouvez l’espace du Tigre Yoga Club avec ce qui a trait au yoga, au bien-être holistique à l’indienne avec du yoga, du Pilates, des massages ayurvédiques, des soins du visage japonais. Ces deux Spas se complètent parfaitement en vue du bien-être du client. »

Ajoutons qu’il existe aussi d’autres merveilles à découvrir dans ces Spas à hauts potentiels Diane Barrière, comme des soins uniques et sur-mesure par le froid (la Cryothérapie à l’Hôtel du Golf de Deauville), par le chaud (sauna infrarouge à l’Hôtel Royal avec Vital Dome). Un bar bienfaisant qui propose des boissons uniques, « Aerial Oxygen Cocktail » une boisson à base d’extrait de plantes infusée de 99% d’oxygène pur pour un effet régénérant garanti avec des variantes au choix : Energy, Relax, Detox, Refresh, Immunity. Ce qui vous attend donc, c’est une savante régénération, une manière de renforcer votre organisme, de veiller sur votre longévité, dans un environnement ultra-apaisant, bienveillant, doté d’installations de pointe. Bref, rajeunir, rééquilibrer, prévenir le vieillissement, garantir une santé éternelle, voilà un programme bien alléchant pour commencer en beauté l’année 2017…

Galya Ortega, Directrice des Spas Diane Barrière Deauville

*Magazine ELLE, 24 juin 2011
**Magazine GALA, 22 juin 2016

0

« Revivre »

Gilbert Romeyer Dherbey

Philosophe, professeur émérite à la Sorbonne, spécialiste de la pensée hellénique, Gilbert Romeyer Dherbey est sans doute, parmi ses commentateurs, l’un de ceux qui a le mieux compris Marcel Proust. Au lieu de le voir uniquement comme l’auteur d’une grande oeuvre littéraire, il le considère avant tout comme un philosophe très sérieux. Au fil des pages de son essai « La pensée de Marcel Proust », Gilbert Romeyer Dherbey nous fait découvrir un Proust inattendu, original, un Proust penseur. Celui qui construit sa « Recherche » comme une véritable leçon d’idéalisme. Pour éclairer cette métaphysique proustienne, Gilbert Romeyer Dherbey explore les plis et les replis du temps et de l’éternité, ceux de la mémoire involontaire, ceux de l’Inconscient et du souvenir.

Incontestablement, cet essai fera date. A lire à tout prix pour ceux qui s’intéresse de près ou de loin à Marcel Proust.

Marcel Proust

Les amoureux de Proust savent que Proust est un grand romancier. Vous dites, dans votre essai, Gilbert Romeyer Dherbey, que Proust est avant tout un immense philosophe…

Je dis plutôt, dans mon titre : « un penseur ». En effet son oeuvre ne se présente pas comme un traité de philosophie, comme le traité De l’âme d’Aristote par exemple, ou comme L’Ethique de Spinoza, deux œuvres où règne l’abstraction conceptuelle la plus pure, celle à quoi on reconnaît le philosophe « professionnel » si l’on peut dire ! Ceci une fois reconnu, je soutiens que A la recherche du temps perdu témoigne d’un effort de pensée que l’on peut nommer à bon droit « philosophique ». Proust raconte plaisamment qu’invité chez le Duc de Gramont à signer le Livre d’Or à l’entrée des salons, le duc lui dit d’un air suppliant : « Votre nom, Monsieur Proust, mais pas de pensée. » Le duc savait que le jeune Proust « écrivait », d’où son inquiétude…Certains commentateurs de Proust, à vrai dire la plupart, se souviendront de ce « pas de pensée » pour découvrir le philosophe professionnel, comme nous disions, qui prenne en charge, à titre d’inspirateur, la pensée dont il faut bien malgré tout reconnaître l’existence dans l’oeuvre de Proust. Les critiques se sont alors métamorphosés en « sourciers » qui, avec leurs baguettes de coudrier, tentent de détecter les nappes d’eau souterraines pour y forer des puits. La première de ces sources fut Bergson, puis vinrent Schopenhauer, Schelling ou même Ribot, que Proust traite pourtant, dans une lettre, de « philosophe de 25° ordre »… La thèse que je soutiens dans mon livre est que Proust est, d’abord et avant tout, « proustien », c’est à dire un penseur original dans le domaine dont il faut bien reconnaître qu’il l’a brillamment illustré, celui de la temporalité.

Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que Proust ait ignoré, ou rejeté, toute la tradition de la philosophie classique. Il s’en est nourri bien au contraire, au cours de ses études de philosophie à la Sorbonne, où il suivra avec attention les Cours des maîtres prestigieux de l’époque, Paul Janet, Gabriel Séailles, Alfred Croiset, Victor Brochard, etc…Comme tous les philosophes, Proust connaît ses prédécesseurs, et sa pensée propre s’est fortifiée à leur lecture. J’ai essayé de montrer d’ailleurs dans mon livre la pertinence des références de Proust aux grands philosophes occidentaux, qu’il connaissait fort bien.

Toute son existence, Proust a été hanté par le pathos de la temporalité. Il a rencontré le néant plusieurs fois dans sa vie : à la mort de sa grand-mère, à la mort de sa mère. Pour lui, le temps est ce maître invisible qui détruit, anéantit tout, sur lequel plane l’ombre obsédante de la mort. Le rêve de Proust était pourtant celui de retrouvailles avec ses morts. Leur offre-t-il une résurrection dans la « Recherche » ?

Il y a deux thèmes dans votre question : ce que j’ai appelé « le pathos de la temporalité », c’est à dire la souffrance subie par l’existence soumise au temps et donc confrontée à la mort, et le thème de l’immortalité de l’âme. Evoquons-les dans l’ordre.

Le temps destructeur, Proust en fait d’abord l’expérience en lui-même. Le temps introduit un changement, une modification, une altération; il me fait devenir autre et autre encore, au fil des jours. Or, Proust dramatise cette altérité à soi de l’existence dans le temps en le ressentant comme une mort à soi-même: « j’étais déjà mort bien des fois », dit le narrateur. Cette expérience primitive doit être soulignée si l’on veut saisir toute l’importance de la découverte de la mémoire involontaire : en opérant la résurrection de mon passé, elle opère la résurrection de moi-même, elle me rend à moi-même, elle me fait REVIVRE en reliant l’un à l’autre les « moi » discontinus. Un homme qui s’était évanoui et qui se réveille, on dit qu’il « revient à lui »; l’expérience de la madeleine rattache à lui-même le moi tronçonné par la discontinuité du temps, et par là-même le fait renaître, le ramène à la vie. Là où il y avait dispersion règne maintenant l’unité.

Lorsque Proust éprouve en lui la résurrection des « moi » qu’il croyait morts, il ne peut s’empêcher de poser le problème de la résurrection des morts, ou si vous voulez la question classique de l’immortalité de l’âme. D’où son espoir de voir se réaliser dans l’au-delà ce que j’ai proposé de nommer le « plérôme », c’est à dire la complète réunion des âmes qui se sont aimées sur terre. Ici je ne peux que renvoyer le lecteur aux quelques pages (p. 148 sq) que j’ai consacrées à la question religieuse chez Proust; on ne peut en effet les résumer en quelques mots car sur ce point Proust est tout en nuances.

Certains exégètes de « A la recherche du temps perdu » ont fait de Proust un bergsonien. Vous dîtes que c’est à tort. Pour vous, Proust est un plotinien, un biranien… 

Vous me dites que « j’ai fait de Proust un plotinien, un biranien ».  – Mais non ! Car si je l’avais fait, je retomberais à peu près dans le même travers que ceux qui en ont fait un bergsonien, c’est à dire qui croient qu’un philosophe « professionnel » se tient derrière Proust et lui dicte ses positions philosophiques fondamentales, ce que je nie. Si je rapproche parfois Proust de Plotin ou de Maine de Biran, c’est simplement parce que, sur tel ou tel point particulier, il me semble que leurs positions sont voisines. En un mot comme en cent, ma tentative a été de faire de Proust un proustien.

Il y a des pages splendides dans votre essai où vous parlez de la mémoire involontaire. Je vais peut-être froisser votre modestie, mais je crois qu’on n’a jamais aussi bien parlé de celle-ci… Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs en quoi consiste cette découverte essentielle de Proust ? 

Je vous remercie de votre compliment, mais je tiens à souligner que celui qui a le mieux parlé de la mémoire involontaire, c’est encore Proust lui-même. Donc il faut renvoyer le lecteur à la lecture (et à la relecture) des morceaux canoniques de la Recherche. J’ai consacré les deux chapitres centraux de mon travail à la mémoire involontaire parce que la découverte qu’en a faite Proust constitue effectivement, à mes yeux, le coeur de sa pensée. J’ai voulu le ramener au centre de l’attention des lecteurs de Proust parce qu’il me semblait que ses commentateurs fuyaient l’image d’un Proust associé à celle de la madeleine et de la tasse de thé. Tout cela était effectivement bien connu, disait-on, et même trop connu. Mais le lecteur de Hegel sait que « ce qui est bien connu » est par-là même mal connu, et j’ai tenté d’explorer les plis et les replis, tous les détails des exposés donnés par Proust  – ce prodigieux analyste  –  de ses expériences quasi mystiques de mémoire involontaire. Vous comprendrez que je ne peux pas les résumer en quelques mots, et je dois renvoyer vos lecteurs à mon exposé, que j’ai voulu le plus dense possible.

Vous avez inventé une jolie formule pour parler de la discontinuité des « moi » du narrateur de la « Recherche », vous évoquez « le moi feuilleté ». Comment le définiriez-vous ? 

Le « moi feuilleté » (je suis content que cette formule vous plaise !) se réfère, comme vous le notez justement, à la discontinuité du temps dont l’ego est la victime, et qui ne sera vaincue que par la grâce des expériences de mémoire involontaire. Je vais prendre un exemple pour illustrer cette réalité du moi feuilleté, celui de l’oubli d’un sentiment profond comme l’amour du narrateur pour Albertine. On pourrait dire que s’il oublie Albertine au bout de quelques mois de souffrances, c’est par la faute de son caractère inconsistant, voire frivole, à cause de son inconstance et de la rencontre d’une nouvelle jeune fille, etc… Bref, ce serait de la faute du narrateur. Eh bien, non; c’est, comme le disait La Rochefoucauld, « c’est de la faute du temps ». En quel sens ? C’est parce que le moi étant feuilleté, c’est à dire découpé en tranches de temps qui s’ignorent réciproquement, le moi qui aimait Albertine a été remplacé, dans la vie du narrateur, par un autre moi, un moi qui, lui, ignore Albertine, et qui par conséquent n’en est pas amoureux. Le moi qui aimait Albertine est mort, et pour le faire revivre, il faudrait absolument…une madeleine !

Existe-t-il une éternité proustienne ? 

Par « éternité proustienne » vous entendez, je suppose, une conception proprement proustienne de l’éternité, qui est un concept de la philosophie classique et de la théologie. Le concept grec d’aiôn a commencé par désigner, comme chez Héraclite par exemple, la durée d’une vie humaine. Puis, comme le remarque Aristote dans le traité Du ciel, il s’est appliqué à la vie des dieux, et il a désigné alors une durée sans fin, puisque les dieux sont immortels. Ils vivent donc « éternellement ». Proust reprend cette notion d’éternité parce qu’il y est contraint par les expériences de la mémoire involontaire. Celle-ci en effet opère la rencontre (le court-circuit) entre un moment du passé et un moment du présent. Mieux encore : elle est une reviviscence, où passé et présent s’identifient. Le temps proprement dit est alors détruit, ses distinctions s’effacent, le narrateur est transporté hors du temps. Dès lors, il est comme projeté dans l’éternel : « j’avais cessé de me sentir contingent, mortel ». C’est pourquoi j’ai eu recours, pour éclairer cette célèbre analyse de Proust, à une formule de Spinoza, où celui-ci note que, bien que nous sachions par la raison que nous sommes mortels, « néanmoins nous sentons et nous éprouvons que nous sommes éternels ». Et ceci parce que tout individu est habité par le conatus, ou effort pour persévérer dans l’être. Au plus profond de lui-même, il n’abrite donc pas la mort; celle-ci, chez Spinoza, ne peut venir que de l’extérieur. C’est pourquoi nous pouvons nous sentir immortels, sans l’être vraiment. C’est dans cette ligne de pensée que se situe aussi Proust lorsqu’il note amèrement que, si nous nous sentons immortels, c’est « hélas, momentanément ».

La pensée de Marcel Proust de Gilbert Romeyer Dherbey, Classiques Garnier, 174 pages, 22€

0

Le nouvel hédonisme industriel

Yves Michaud

Connu pour ses travaux sur l’esthétique, fondateur de l’Université de tous les savoirs, le philosophe Yves Michaud est un détecteur de tendances. Dans son essai « Ibiza mon amour », il se livre à une enquête sociologique sur le tourisme de masse (tourisme représentant la première industrie du monde avec un milliard de déplacements par an) dont la nouvelle tendance est la recherche d’intensité des expériences sensuelles. Prenant l’exemple d’Ibiza, devenue l’île des plaisirs, il explore cet hédonisme industriel contemporain où le plaisir est organisé, produit, mesuré et le « bonheur garanti ». Il met en évidence la relation entre plaisir et addiction, la modification des comportements, et ce besoin moderne pour l’homme de prendre congé de lui-même en s’immergeant en continu dans la fête techno, le multisensoriel, la musique « ambiantale » et l’amnésie du plaisir.

Yves Michaud, vous creusez le sillon d’une réflexion originale sur l’industrialisation du plaisir. Aujourd’hui, on ne vend plus des objets mais des expériences de plaisir. Vous prenez l’exemple d’Ibiza connue pour ses nuits festives sous les étoiles. Ibiza est-elle devenue « la plus grande usine à sensations » ? Une usine à plaisir ?

Avec le développement d’une économie de l’expérience ou encore de l’immatériel, il est devenu évident que beaucoup d’expériences de consommation sont moins fonction de l’utilité de l’objet que du plaisir attendu à cette consommation. On produit des sensations dans tous les domaines: la santé et la forme, la mode et le luxe, le tourisme exotique ou familier, le loisir en général. Ibiza avait pour moi l’avantage de concentrer quelques-unes de ces particularités sur un espace restreint et dans un temps limité, celui de la haute saison touristique. Sur ce modèle, il devient possible de percevoir une tendance plus générale à l’œuvre dans nos sociétés. Ce ne sont plus des sociétés industrielles mais des sociétés de l’expérience qui veulent d’abord des sensations et des vécus.

Vous évoquez l’expérience immersive musicale que viennent chercher les touristes à Ibiza. Dans les clubs, la technologie la plus pointue opère à plein. Y avez-vous recensé de nouvelles créations numériques ?

Lors de la toute dernière semaine des opening parties des discothèques fin mai 2012, la première chose qui me frappait était l’importance de la technologie – mais pas seulement de la technologie musicale. Il y a la technologie des transports, la technologie de l’Internet pour les réservations et le choix des programmes, la technologie de la sécurité et de la surveillance – bien sûr aussi la technologie proprement musicale qui travaille le son. De même pour les concerts de musique électronique qui sont tous maintenant aussi des concerts vidéo, avec des projections visuelles qui changent l’écoute de la musique. En revanche, il n’y a pas d’innovation musicale proprement dite sinon par la diversité de l’offre (il y en a pour tous les goûts) et pour le retour de la musique « dance ». Le succès de Guetta, qui n’est pas un musicien innovant, loin s’en faut, tient à ce qu’il fait danser sur des tubes connus.

Ibiza est une gigantesque invitation à consommer du plaisir. Cette nouvelle forme d’hédonisme industriel a cependant un revers. En flottant dans sa bulle sensorielle, le consommateur risque-t-il de perdre son identité ?

Par définition, le plaisir est ce qui fait perdre l’identité. C’est l’argument que Socrate oppose à Protarque dès le dialogue de Platon sur le plaisir, le Philèbe. La perte d’identité est fugace et momentanée dans la plupart des plaisirs mais quand on pousse dans la direction de l’excès, qu’il s’agisse d’excès d’intensité (le shoot ou le boost de la drogue) ou d’excès de durée (la bulle distendue du plaisir qui dure), alors l’abolition de l’identité peut poser problème. Mais en un autre sens, c’est ce que nous recherchons tous dans le plaisir, que ce soit celui de l’orgasme, de l’ivresse ou de l’extase mystique…

Ibiza illustre jusqu’à la caricature le besoin contemporain de s’oublier. La tyrannie de l’économie qui vend de l’artifice pour la réalité, cherche-t-elle insidieusement à vider nos têtes ?

On a beau jeu de dénoncer les affreux vendeurs d’illusion mais il faudrait aussi se demander qui sont les acheteurs d’illusion, pourquoi nous en avons tant besoin…Il y a peut-être une difficulté à être soi, une fatigue d’être soi qui s’expriment dans la recherche du plaisir. C’est peut-être aussi lié au poids de l’individualisme. L’individu, loin du groupe, loin de la société, a peut-être besoin de s’oublier au moins un temps. C’est dur d’être quelqu’un de solide.

Pour le philosophe que vous êtes, cette évolution des mentalités est-elle irréversible ? En quoi va-t-elle changer nos comportements futurs ?

Comme philosophe, je ne suis pas trop optimiste quand je vois le succès des drogues ou des recherches d’intensité brutale dans les sports de l’extrême, la violence gratuite, le gore. Le plus inquiétant est cependant que nous disposions désormais de technologies de renouvellement du plaisir. Le mot clef du plaisir, c’est « encore ». Le problème naît quand on a la capacité pour toujours répondre à la demande d’encore. On est en effet en face alors de l’addiction pure et simple. Nous sommes dans des sociétés addictives et encore une fois, si cela rencontre une demande humaine de toujours, le problème est que nous avons les technologies pour toujours mieux satisfaire ces demandes.

Ibiza mon amour, Yves Michaud, 2012, Editions du Nil, 364p, 21€