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L’amour à mort

Mourir d’amour. Aimer à en mourir. L’amour et la mort sont-ils inséparables ? La passion (dont l’étymologie patior signifie souffrir, subir) mène-t-elle forcément à la mort ? Serait-ce Nietzsche qui a raison lorsqu’il dit que l’essence même de l’amour, c’est l’esprit tragique ? Si la passion est souvent fatale, c’est parce qu’elle ne connait aucune limite. Aucun frein, aucune morale, aucun tabou. Absolue, exclusive, excessive, elle ravage tout sur son passage. Elle sème la souffrance, comme elle sème le manque et la jalousie. Elle appelle le désir de meurtre ou de suicide. Lacan nous avait prévenu : « L’amour est un genre de suicide », quand il ne pousse pas à la volupté de l’irréparable. C’est le cri déchirant de Don José qui retentit à travers les siècles : « Oui, c’est moi qui l’ai tuée, ma Carmen adorée! » Et pourtant nous appelons de nos voeux cet amour funeste, le chérissant plus que tout. Pour sa capacité à transfigurer notre vie ? A sublimer notre mort ? Par quête d’un amour sans fin ? Un amour plus fort dans la mort que dans la vie ? Ou parce que ce qui nous tue nous rend étrangement plus vivant que jamais ? Dans sa toute dernière création, Carmen, produite par la passionnée et talentueuse Alexandra Cardinale, l’immense chorégraphe Julien Lestel nous entraîne dans une histoire d’amour et de sang. Et ça swing ! Préparez-vous à vivre un choc lumineux, une déflagration captivante, incroyablement bluffante, qui s’achève en un fabuleux crescendo. Ce ballet Carmen, c’est de la beauté à jet continu. Une merveille, une splendeur visuelle, inlassablement percutante, qui bat au rythme d’un coeur amoureux, où la passion côtoie la violence, où les non-dits se métamorphosent en musique. Avec ce ballet à couper le souffle, Julien Lestel se hisse à la hauteur des meilleurs et il pourrait bien en remontrer à ses grands prédécesseurs, Bizet et Mérimée ! Tout commence par un prénom. Prénom Carmen. Dans une sorte d’ivresse qui nous saisit dès l’apparition de la belle bohémienne, jusqu’à son dernier souffle, on se laisse envahir par la divine poésie de ses gestes. On boit à sa soif d’absolu, on s’enivre de ses désirs. Sur scène, les chairs s’épousent et se repoussent. Carmen s’éprend puis se déprend de Don José. Carmen se donne puis se refuse. Elle s’échappe puis revient. De reculades en escapades, de séduction en fuite, elle mène le jeu et la danse. Résultat : on oscille entre la légèreté et la violence, le transcendant et le trivial, la grâce et la trahison, le feu et la glace, le brûlant et le sanglant. Et c’est déchirant de beauté. Si « la liberté c’est de savoir danser avec ses chaînes » comme disait Nietzsche, alors Julien Lestel peut s’enorgueillir d’avoir donner des ailes à sa Carmen. Liane légère, ondine ondulante, de rouge carmin vêtue, Carmen (Mara Whittington) défie la pesanteur. Terriblement émouvante et expressive, la bohémienne moderne plane au-dessus des conventions, des traditions, des lois sociales. Elle nous initie à l’insoumission, à la rébellion, à la divine liberté, elle qui s’élève, s’élève, voltige d’homme en homme, tandis que l’on s’envole à ses côtés, dans une ascension aussi spirituelle que physique. Elle est libre, Carmen. Si libre qu’on voit son âme voler. Tandis qu’elle flirte irrésistiblement avec les cimes, Don José chute irrémédiablement. Son amour le tue, il souffre mille morts pour sa dulcinée. Il poursuit l’insaisissable, la fugitive, incapable d’arrêter sa course. Murmurant silencieusement à la manière d’Henri Calet: « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. » Ce supplice prend des accents si déchirants qu’ils vous fendent l’âme. Mais le passionné ne peut s’empêcher de chérir sa souffrance, car elle seule a le pouvoir d’exacerber sa passion. Plus il souffre, plus il aime. Ce que confirmait Dostoïevski : « La femme que j’ai le plus aimée est celle qui m’a fait le plus souffrir. » Le véritable tour de force de Julien Lestel, à rebours de Bizet et de Mérimée, est d’avoir choisi d’humaniser Carmen. Comme s’il avait compris mieux que personne, à quel point le désir peut être une dépendance. D’ailleurs, la sagesse antique ne cessait de clamer que nous n’avons aucune maîtrise sur ces deux puissances que sont le désir et le destin. Enjoignant leur contemporains à s’armer contre la passion et à refuser de se laisser guider par leurs désirs, (ces derniers ne connaissant pas ce qui est bien, ne recherchant que leur simple satisfaction, conduisaient immanquablement au malheur.) Prosper Mérimée avait écrit Carmen dans l’intention de mettre en garde ses lecteurs contre les ravages de la passion, qui réduisent notre vie à néant. Comme pour les Anciens, seule la raison devait gouverner la vie, la seule capable de nous apporter une vie heureuse. Or Carmen a fait de son bon plaisir, en quelque sorte, une servitude. Elle est l’esclave de ses désirs. Ce que Carmen appelle sa liberté, ne pourrait être finalement qu’une dépendance. En la rendant plus sentimentale, aimante et douce, Julien Lestel extirpe Carmen de ce piège aliénant du désir pour l’amener vers un amour plus tendre, confiant, et constructif. Exit la Carmen de toujours, cruelle et implacable, le Don Juan en jupon, bienvenue à l’amante contemporaine, affirmée et féministe qui entre dans une relation d’égalité avec Don José. Une affranchie capable de faire vaciller le désir de domination de Don José (Maxence Chippaux), en refusant la prison de sa jalousie. Malheureusement le destin a d’autres desseins pour Carmen, et c’est ce que montre magistralement Julien Lestel en les parant des traits attirants d’un beau toréador. Racé et raffiné, Escamillo (Titouan Bongini) est le personnage le plus sensuel du ballet. Doté d’une aura, d’un charme et d’un charisme irrésistibles, il est l’instrument du destin. Carmen ne peut que tomber dans ses filets. Ce dernier désir sonnera le glas de son malheur.

D’amour et de sang

« En fait d’amour, vois-tu, trop n’est même pas assez. » Tout est dit dans ce mot de Beaumarchais. Derrière la passion, derrière sa démesure, se glisse la silhouette menaçante du crime passionnel, du féminicide, la force irrépressible de la fatalité. Grâce à la virtuosité scénique de Julien Lestel, on comprend vite que Carmen est une figure de la fatalité. C’est elle, l’incarnation du destin. Cette créature à la beauté du diable n’est ni plus ni moins qu’une femme fatale. Fatale, parce qu’elle sème la mort autour d’elle. Don José tue par amour pour elle, avant de la tuer elle-même. Carmen c’est la belle nomade, la cartomancienne, qui lit l’avenir dans l’opéra de Bizet, et découvre en retournant les cartes, la fameuse carte de la faucheuse. Elle réalise alors que Don José sera l’instrument de sa mort, qu’il la conduira inéluctablement à sa perte. Ignorant l’avertissement, la plus libre des femmes continue pourtant à courir au devant du danger. Comme si tout devait s’accomplir, comme si la marche inéluctable du destin échappait à la volonté humaine. Prédestination ? Fatalisme de la fatalité ? Ou insouciance absolue ? Voyante certes, mais aveuglée aussi par ses désirs, Carmen, la volontaire, se soumet passivement à son destin. Est-elle pressée de mourir, la plus vivante des femmes ? Il faut croire. Pour preuve, la belle Carmen de Julien Lestel dessine son destin en avalant l’espace, dans un rythme et une énergie de guerrière, avec pour tout viatique, son immense goût du risque. Elle sait que la mort rôde autour d’elle. Qu’elle l’accompagne comme une ombre, qu’elle traque ses ascensions et ses chutes. Et pourtant, avec une grâce étourdissante, la gitane conquérante va au-devant de cette mort, elle la défie avec ivresse et panache. Il y a de la grandeur dans ce genre de sacrifice. Carmen joue sa vie, et apprivoise la mort comme une amie, presque comme une soeur. Mais là où Julien Lestel redouble de subtilité, c’est en donnant à voir que la femme fatale est la première victime de cette fatalité. C’est la Janus à deux visages. Sur une même pièce, la mort pour les autres, et la mort pour soi. Déjà Victor Hugo avait perçu cette double face de la fatalité qu’il illustre dans Notre Dame de Paris. En effet, gravée sur la pierre de la cathédrale, on peut lire cette terrible inscription : « Ananké » (« il faut »). Cette ananké, cette fatalité, « ce qui ne peut pas ne pas advenir », cette nécessité dont parle Hugo, fera mourir, un à un, tous les héros de Notre Dame de Paris. Esmeralda, Frollo, Quasimodo, tous meurent d’amour. Le seul à en réchapper, c’est Phoebus. Le seul à n’être pas amoureux… A l’instar de Carmen, Esmeralda est une bohémienne, belle et nomade, qui fait chavirer les coeurs. Son seul péché est d’être désirable. Comme Carmen, c’est une femme fatale, et comme elle, elle mourra, sacrifiée à la fatalité. Au « il faut », à l’ananké. Tous ces paradoxes de l’amour, cette mobilité des sentiments, ces mouvements de l’âme, le grand chorégraphe les passe au crible dans un ballet aussi magistral que bouleversant. Rarement, on aura vu autant de virtuosité au service de tant de perspicacité. Car Julien Lestel a réussi quelque chose de rare : il a su se glisser dans la psyché de Carmen. Il a su la comprendre de l’intérieur. Il en a perçu les paradoxes et les espérances, le grand « Oui » nietzschéen à la vie et l’acceptation de la mort. Il a su les dévoiler et les transcrire en une vitalité et une puissance émotionnelle de tout premier ordre. Ce faisant, il nous a placés face à nos propres contradictions. Cette vérité subitement arrachée aux planches nous rappelle la nécessité de l’art. L’art pour dire la vérité. La vérité sur l’amour. Celle des féminicides. Il suffit d’assister au trépas de Carmen pour mourir de cette vérité. On succombe sous le coup du poignard. Il nous touche en plein coeur. C’est poignant, déchirant, saisissant. D’une force inoubliable. Le sang coule. Les larmes montent. Carmen meurt. Plagiant Montherlant, on ne peut que s’écrier : « Non, Carmen, ce n’est pas du sang qui coule, c’est de la gloire. »

I.G

Le chorégraphe Julien Lestel
La productrice Alexandra Cardinale

Carmen

Ballet Julien Lestel

Du 9 au 20 avril 2025, au Théâtre Libre.

Théâtre Libre. 4 bd de Strasbourg. 75010 Paris.

Réservations et renseignements au 01 42 38 97 14

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 Nietzsche : « Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite »

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May be or not may be !

Coup de coeur pour cette comédie jubilatoire Le Larbin, apparemment légère, qui se révèle être, mine de rien, la parfaite illustration contemporaine de la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. Excusez du peu ! Où comment dans une société néo-narcissique, prônant le libéralisme absolu, l’argent est le maître, l’homme est son esclave. Où comment le seul sens se limite aujourd’hui à gagner de l’argent et à être riche. Dans cette lutte des consciences qui est une lutte pour la reconnaissance, l’esclave contemporain se libère de son asservissement par son labeur (ou par son travail sur lui-même), en devenant le maître du maître, en devenant le maître de l’argent. Ce faisant, il s’humanise, retrouve un sens à sa vie. Cette humanité réconciliée avec elle-même est la magnifique morale de ce film très attendrissant, beau comme un conte, fraternel et sentimental. Une vraie leçon de civilisation.

Tout commence par ce bon Louis. Louis le jouisseur. Richissime rejeton d’un père propriétaire de palaces. L’adulescent, autocentré, hyper looké, vit sa vie en mode pulsionnel régressif. Principe de plaisir à gogo ! Avec pour tout credo : jouir sans limites, s’éclater, s’amuser. Le moutard couche-tard s’étourdit dans une frénésie de fêtes, dorlotant sa fuite en avant par une irrépressible course à la sensation. Avide de tout tester, il se jette dans une consommation compulsive d’excitants : alcool, drogue, sexe, et entraîne ses potes (de vagues faire-valoir), ses copines bimbos, hyper sophistiquées, déesses modernes en Vuitton ou sylphides aux allures de cintres Chanel, dans les suites de luxe du paternel. Indifférent à tout ce qui n’est pas son bon plaisir, qui bousillant les chambres d’hôtels, qui se trimballant avec des panthères qui finissent au fond de la piscine, Louis a le fric triomphant, le fric érotique, le fric ostentatoire. Il consomme, se consomme, se consume, sans s’assumer. Mais dans ce monde où le plaisir de consommer l’emporte sur la satiété, il n’y a plus de limites. Et son père, qui est d’une autre génération, finit par ne plus l’entendre de cette oreille. Il en a ras le chapeau de son morveux arrogant, de son gamin en perpétuel surrégime. Il en a marre de son hédonisme de pacotille, de son désolant narcissisme. Il va lui apprendre à vivre ! Pour ce faire, il va solliciter les services d’un réalisateur de pubs, qui n’est autre que Clovis Cornillac, lequel, au sommet de son art, est irrésistible, furieusement drôle, truculent à souhait, en un mot génialissime. Il interprète un Chris Palmer inénarrable, au look baba cool, soixante-huitard sur le retour. Chris éructe trois mots d’anglais et c’est tout son staff qui crie au génie ! Concert de louanges, bravo, brava, bravissimo ! Et tous de se pâmer devant lui comme on se pâmerait devant Stanley Kubrick. Donc Cornillac (alias Chris) en grand mystificateur qu’il est, doit catapulter Louis dans les couloirs du temps, et l’envoyer au siècle du « Roi Soleil », en 1702, sur les terres d’un vicomte valétudinaire. L’entreprise est délicate : le père de Louis, le talentueux Kad Merad, a loué pour l’occasion un château et son parc, ainsi que les services de figurants. Chris, en pur maniaque du contrôle, se voit donc chargé de manoeuvrer le naïf Louis (mais comme c’est la vie qui commande, et que la vie est ce qu’il y a de plus incontrôlable, imprévisible et inconnue, ses plans seront évidemment déjoués.) Telle est la mascarade dans laquelle les deux complices vont précipiter le pauvre Louis. Mais le plus étonnant dans cette histoire, c’est que c’est par le truchement de la fiction que Louis va être replongé dans la réalité. Louis qui vivait dans un réel falsifié par l’argent, innervé de faux-semblants, va découvrir la vraie vie. Mieux, c’est la fiction qui va lui enseigner les valeurs essentielles de la vie : le respect, la tempérance et l’altérité. Résultat : notre richissime rejeton se réveille dans un bouge, en 1702. En une poignée de minutes, il dégringole de l’échelle sociale, atterrit dans la boue, touche le fond et tombe plus bas que terre. Mais pas le temps de lambiner pour le larbin, il doit travailler. Il est tiré direct de sa couche par un Christian Hecq, au meilleur de sa forme, lequel se surpasse dans ce rôle de petit chef oppresseur. Louis est devenu le « valet de pisse » du vicomte et il va goûter à l’humiliation quotidienne que vivent les humbles.

S’opère alors un pur renversement. Alexandre Charlot et Franck Magnier, les réalisateurs du Larbin, vont effectuer un véritable coup de maître et de génie cinématographique. Sans chercher à montrer ni à démontrer, mais tout en suggérant subtilement, ils offrent à Louis les clefs de sa métamorphose. Pour Louis, le sentiment va se substituer à la sensation, l’altérité à l’indifférence, le goût de l’autre au goût de soi, la sympathie à l’apathie, la fraternité à la solitude, la simplicité à la sophistication, le dépouillement à l’ostentation, la crasse à la classe, la nature à la civilisation, la mesure à la démesure, la poésie à l’argent. L’amour au désert émotionnel…

Comme dans un merveilleux conte, Louis va découvrir peu à peu l’amitié, il va pouvoir compter sur un véritable ami, campé par Marc Riso, qui nous offre au passage quelques délicieux moments de cinéma dans une danse de l’ours hilarante. Louis va découvrir l’amour, aimanté par deux yeux bleus qui sourient sous de longs cheveux châtains. Non content de devenir un autre homme, il va déceler en lui des vertus inconnues, comme le courage, la force et la détermination. A la fin du film, Louis se mue en un preux chevalier, il sauve sa Dame. C’est l’amour courtois au temps du « Roi Soleil » ! Sa vie reprend sens. Il retrouve le goût du désir, de l’amour. Son coeur se remet à battre. Il est vivant. Il est amoureux…

Alexandre Charlot et Franck Magnier signent une très jolie comédie, tendre, romantique, fraternelle, vivifiante. Du métacinéma (le film était dans le film) sourdement politique et passionnant sur l’esclave moderne, ce « larbin » asservi au totalitarisme économique, qui passe à côté de sa vie, faute d’avoir compris que l’argent n’apportait aucune reconnaissance si ce n’est celle des vanités et que seuls dans la vie les sentiments comptent.

I.G

Le réalisateur Franck Magnier

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« Le paradis, c’est les autres »

Dans une société narcissique où la passion de soi s’est substituée à la passion de l’autre, où chacun s’emploie en permanence à s’auto-séduire, à s’autocélébrer en multipliant les selfies, où le culte du moi, le désir de soi a balayé le désir de l’autre, existe-t-il une crise de la rencontre ? Dans un prodigieux ballet, poignant, déchirant, qui laisse le spectateur ému comme jamais, le merveilleux chorégraphe Julien Lestel, au sommet de son art, refuse ce constat et se lance dans le plus bel éloge qui soit de l’amour. Dans sa toute dernière création Rencontres, produite par la brillante Alexandra Cardinale, il tord le cou à ce nouveau sentiment postmoderne d’autosuffisance qui ne laisse aucune place au manque, aucune place au don de soi et nous redonne le goût de l’autre. Non seulement la rencontre est possible, mais elle est nécessaire car elle nous rend profondément vivant, elle transfigure et vivifie nos vies. Elle nous sauve de l’asphyxie d’être soi pour mieux respirer à deux. Elle déploie cette énergie vitale, régénérante, cet Eros que rien n’anéantira, pas même Thanatos. Elle est « ce qu’il y a de plus réel dans le réel » comme l’écrivait Jacques Bourbon Busset. La réalité de l’autre me plaçant face à ma propre réalité. Comme un cogito cartésien qui se conjuguerait sur le mode de l’altérité. « Tu existes, donc je suis. »

Sur la scène de la salle Pleyel, devant un parterre de spectateurs envoûtés, Julien Lestel relève un autre défi : nous donner à voir l’éternité dans un instant. On reste soufflé par ce miracle. Assister à ce moment suspendu, cette grâce inexplicable, ce bouleversement qui survient quand deux êtres se rencontrent. Tout commence par un choc. Celui de deux individualités, de deux mondes qui se percutent de plein fouet. Soudain, un danseur se fige devant un autre. Chacun retient son souffle. C’est l’arrêt devant l’être et c’est le commencement du regard, de la beauté. Le désir s’invite. Une force les pousse l’un vers l’autre. Ils se jettent dans les bras l’un de l’autre. Les êtres s’attirent, se déchirent, s’enlacent. Tant de passion, tant de fièvre, tant de ferveur. Mais les couples se font et se défont, les passions passent. C’est la valse aux adieux. L’abandon pour l’un, la liberté pour l’autre. Le coeur étreint, le coeur éteint, la chair triste, le danseur voit s’éloigner son amour. Commence alors le désespoir. « Amour, divine flamme; amour, triste fumée » déplorait Paul-Jean Toulet. Tantôt une jeune beauté s’élance vers une autre, l’ondine ondule délicatement. Les corps se cherchent. Troublé par cette attirance, aimanté, le couple s’enflamme. L’incendie commence. Tantôt c’est un duo d’amoureux, peau contre peau (« la peau c’est ce qu’il y a de plus profond dans l’homme » soulignait Valéry) saisis par la tendresse, envahis par cette quiétude heureuse du partage. Dans Rencontres, Julien Lestel a rêvé toutes les formes d’amour possible, comme l’avait fait avant lui, Tolstoï, dans Anna Karénine (la passion, l’amour adultère, l’amour marital etc.). Il les a conjuguées à tous les sexes, à tous les chiffres, du duo au quatuor, en passant par le trio (à la Jules et Jim) dans une valse à deux temps, à trois temps, à quatre temps.

Dans cette oeuvre éminemment vivante, où la beauté se dispute à la grâce, le grand chorégraphe, doté d’une belle affectivité, nous offre l’harmonie et le bonheur ici et maintenant. Il signe le triomphe du sentiment. Il nous rappelle l’urgence à vivre, à vivre pleinement, à rechercher la présence de l’autre (« l’autre comme source de poésie permanente » disait Edgar Morin), les sentiments vrais, au risque sinon de passer à côté de notre vie. Il murmure à nos coeurs desséchés, trop repliés sur eux-mêmes, le joli mot de Pina Bausch « La chose la pire, c’est de ne rien ressentir. » Sans dissocier le désir de l’amour, Julien Lestel nous parle du chant du corps et du chant de l’âme. Paradisiaque.

Isabelle Gaudé

Le chorégraphe Julien Lestel
La danseuse et productrice Alexandra Cardinale

Rencontres Ballet Julien Lestel

La tournée continue :

10 FEVRIER 2024 : BORDEAUX Casino Barrière

17 MARS 2024 : LE TOUQUET-PARIS-PLAGE Palais des Congrès

28 AVRIL 2024 : TOULOUSE Casino Barrière

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« On n’existe que par la rencontre »

Rencontres Ballet Julien Lestel

« Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre : le danseur ne porte-t-il pas son oreille dans ses orteils ! » soulignait Nietzsche. Et si cette précieuse « troisième oreille » faisait du danseur l’être le mieux placé pour tendre l’oreille, pour capter le secret de la vie, le mystère de l’amour, l’énigme de la rencontre ? C’est en tout cas l’éblouissante démonstration qu’en fait le chorégraphe Julien Lestel dans sa toute dernière création Rencontres, produite par la talentueuse Alexandra Cardinale. Grâce au superbe travail scénique de Julien Lestel, on découvre une toute nouvelle façon de désirer, d’enlacer (« on ne rencontre que ceux que l’on a déjà rencontrés »), de se séparer (« une rencontre n’est que le commencement d’une séparation »). Son oeuvre nous donne envie d’aimer, de nous jeter à corps perdu dans cette magie, d’aller poétiquement à la rencontre des âmes, d’oser ces rencontres qui nous « font renaître et nous révèlent à nous-mêmes. » Voilà une magnifique raison de se rendre à la représentation exceptionnelle qui aura lieu à la salle Pleyel, à Paris, le 1er février prochain. Pour partager ensemble, danseurs et public, ce moment de grâce où tout demeure en suspend, pareil à une rencontre capable de changer le cours d’une vie. Le rideau se lève. Surgit sur scène « un groupe de danseurs et danseuses liés les uns aux autres comme des racines dans une ronde incessante ». Soudain « les êtres se découvrent, et surgit une dynamique, comme un besoin d’aller vers l’autre ». Comment danser l’amour naissant ? Danser la séduction ? La passion érotique ? Comment danser le désir dans une société narcissique où il n’y a plus que des solitudes en guerre ? Comment danser la rencontre de l’autre qui est une rencontre avec soi-même ? Breton le précisait non sans humour : « L’amour, c’est quand on rencontre quelqu’un qui vous donne de vos nouvelles ». Et si la rencontre, c’était tout autre chose ? Il suffit d’admirer cette sublime troupe de danseurs poignants, fondus, soudés, aimantés, fusionnels, ce vertige des corps, cette immense tendresse des âmes, pour comprendre que la rencontre c’est tout simplement cette métamorphose qui nous fait devenir « autrement le même » (dixit Jacques Lacan). A moins que ce ne soit « L’amour c’est donner ce que l’on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (toujours Lacan !). Alors, est-ce le destin qui mène la danse, le hasard, la biologie, l’inconscient ? Sommes-nous libres ou déterminés ? Grâce à Julien Lestel, on réalise que la rencontre nous réinvente, que la rencontre est la plus belle façon de conjurer la mort. Ce que Nerval confirmait : « Etre seul, c’est la mort. Etre deux, c’est la vie. L’amour, c’est l’immortalité. » Et donnera tort, on l’espère, à Michel Houellebecq qui affirmait : « On meurt tous du manque d’amour. »

Le chorégraphe Julien Lestel
La danseuse et productrice Alexandra Cardinale

RENCONTRES

Tournée 2023-2024

11 OCTOBRE 2023 : SALON-DE-PROVENCE Théâtre Armand

22 OCTOBRE 2023 : DEAUVILLE Casino Barrière

15 NOVEMBRE 2023 : MARSEILLE Opéra

30 JANVIER 2024 : CHARTRES Théâtre de Chartres

01 FEVRIER 2024 : PARIS Salle Pleyel

03 FEVRIER 2024 : LILLE Casino Barrière

10 FEVRIER 2024 : BORDEAUX Casino Barrière

17 MARS 2024 : LE TOUQUET-PARIS-PLAGE Palais des Congrès

28 AVRIL 2024 : TOULOUSE Casino Barrière

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Coup de coeur pour l’Abbé Pierre

Evénement : à voir absolument cet automne, le merveilleux biopic de Frédéric Tellier, L’Abbé Pierreune vie de combats.

L’acteur Benjamin Lavernhe, magnifique incarnation de l’Abbé Pierre, et le réalisateur du film L’abbé PierreUne vie de combats, Frédéric Tellier. ©Bestimage.
Dans l’Abbé Pierre, Benjamin Lavernhe incarne « l’homme derrière l’icône ». ©Jérôme Prébois
Les acteurs Benjamin Lavernhe et Michel Vuillermoz. ©Jérôme Prébois.
Benjamin Lavernhe et Emmanuelle Bercot, en Lucie Coutaz. ©Jérôme Prébois.
L’Abbé Pierre, l’icône de la fraternité et le fondateur d’Emmaüs. ©Cinéart
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La Métamorphose

Le réalisateur Thomas Cailley

Retenez bien cette date : le 4 octobre. Le 4 octobre ou la sortie du film Le règne animal de Thomas Cailley. Un film indispensable, inoubliable, intelligent, sublime au sens kantien du terme, un film dont l’écho et la portée sont incommensurables. Un film dérangeant, à la limite de la claque visuelle, de la gifle immatérielle. Tout simplement un grand film pour un réalisateur d’une incroyable simplicité. Voilà un réalisateur discret qui ne recherche ni les flashs, ni les honneurs, ni les récompenses et qui pourtant ne cesse d’en recevoir. Son premier opus Les Combattants a raflé tous les César, celui du meilleur premier film, celui de la meilleure actrice pour Adèle Haenel, celui du meilleur espoir masculin pour Kevin Azaïs, et quasi toutes les récompenses du Festival de Cannes 2014. Rien d’étonnant à cela puisque Thomas Cailley a un style inimitable. Il n’a pas son pareil pour troubler, déranger, déconcerter. Il sait créer des climats étranges, à la lisière du réel et du fantastique, du vraisemblable et de l’incroyable. A la limite du possible. Car ce jeune cinéaste aime le risque. Il n’hésite pas à s’aventurer hors des sentiers battus, à explorer les territoires inconnus, à tracer sa route, avec pour boussole, sa passion de l’absolu. Résultat son second long métrage, Le règne animal est un immense film, poétique, poignant, sourdement politique. Un film sur l’altérité, sur la dualité, sur l’inconscient, sur l’écologie et la survie de l’humanité. Un long métrage qui décrit une humanité en proie à des mutations génétiques. Une humanité affectée par une étrange maladie, aussi inexplicable qu’imprévisible, la transformation de certains humains en animaux. Bienvenue dans un monde où l’animal est l’avenir de l’homme.

Le règne animal s’apparente à une merveilleuse fable philosophique rousseauiste. Invraisemblable et pourtant plausible. « Une approche réaliste du fantastique » souligne son réalisateur. Le film pourrait s’intituler Emile ou de l’éducation, puisque c’est l’histoire d’Emile. Emile ou de l’émancipation. Emile, un adolescent en proie à des bouleversements physiologiques alarmants. Emile en quête d’identité, qui ne contrôle plus ses mues et évolue dangereusement vers une autre espèce. Or Emile a un père, campé par Romain Duris, qui ne cesse de lui enseigner, à la manière de Rousseau, que « la nature ne doit pas être contrariée. » Un père qui lui apprend à accepter sa transformation physique. Qui lui apprend à s’accepter en tant qu’animal. Un père qui aime son fils d’un amour inconditionnel et qui va même jusqu’à aimer toutes ses métamorphoses. Telle est l’approche de ce film qui dénonce en parallèle les dysfonctionnements de notre société moderne. Le spectateur est convié à une réflexion sur la thématique nature-culture. Au fil des images, il s’interroge. Pourquoi l’animal remplace-t-il peu à peu l’homme ? Est-ce parce que l’homme n’a pas assumé sa part d’animalité ? Trop de culture l’aurait-il dénaturé ? Tout est fait pour nous faire comprendre que la culture et les progrès technologiques se retournent contre nous. Comme si la culture nous avait domestiqué, desséché, uniformisé. Pire, qu’elle avait dévitalisé l’homme. Comme si ce surplus de culture nous empêchait de nous relier à nos instincts primitifs et sauvages, et donc nous avait arraché à notre essence profonde. Comme si elle nous avait confisqué la possibilité d’être complet, et ce faisant, avait divisé l’homme. Et que de cette division naissait sa désespérance et son errance. Telle est la leçon de ce film : en nous privant de nos racines, on a coupé nos ailes. Où l’on comprend alors que réhumaniser l’homme, c’est paradoxalement, le réconcilier avec l’animal qui est en lui. Seule la nature peut nous rendre ce que la culture nous a confisqué : l’intégralité de l’homme. Pour autant, est-ce à dire que la survie de l’humanité passe par le règne animal ? C’est en tout cas l’idée qui innerve ce superbe film qui ne cesse d’insister sur la regrettable mise à l’écart de la nature, du vivant dans la modernité. Le règne animal sonne la fin du règne de l’homme, la fin de l’emprise humaine sur la nature, que l’injonction cartésienne « nous rendre comme maître et possesseur de la nature » avait encouragé. Sus à la fameuse maîtrise de l’environnement que requerrait Descartes. Sus à son projet anti-écologique. L’histoire l’a prouvé : tout dégénère entre les mains de l’homme. Le règne animal, lui, nous invite à un retour aux sources, aux origines du vivant. Au commencement, étaient les animaux. Il suggère que la nature reprenne ses droits. Qu’il est temps de laisser la place au monde sauvage, afin qu’au sommet de la pyramide, gouverne, non ce qui a le plus de pouvoir, mais ce qui est le plus vivant. C’est la leçon de la vie : la vitalité gagne toujours.

Paul Kircher, le héros du Règne animal

Bien sûr, nous avons beaucoup à apprendre des animaux. C’est l’un des enseignements de ce magnifique film. Où l’on découvre que la bestialité n’est guère là où on l’attend. Si comme l’assure Hobbes, « l’homme est un loup pour l’homme », dans Le règne animal, contre toute attente, le loup est un ami pour l’oiseau. Le mutant est civilisé. Non seulement il accepte la différence chez son semblable, mais encore il ressent une véritable empathie pour l’autre. Les hommes-animaux se soutiennent. Courageux, loyal, dévoué, l’homme-loup éprouve une irrépressible envie d’aider l’homme-oiseau à prendre son envol. A voler à la conquête du ciel, à tutoyer les étoiles, à réaliser son rêve d’Icare. Thomas Cailley filme avec une tendresse toute particulière et dans une nature inlassablement belle, ce besoin de s’envoler, de s’élever, de vivre au dessus de soi-même qui est le signe de l’accomplissement. Cet amour de la liberté, ce refus des limites imposées fait écho à la troublante scène d’ouverture du film, où l’on découvre une créature mi-homme mi-oiseau enfermée par les hommes, comme emprisonnée dans une camisole de force, qui tente de déployer ses ailes pour s’échapper vers le ciel et retombe inéluctablement par terre.

Bien entendu, à cette élimination progressive de l’homme au bénéfice de l’espèce animal, l’humain réagit très mal. Il perd le contrôle et ne supporte plus l’irruption de cette menace. Incapable de comprendre l’enjeu nécessaire de cette évolution, l’homme tente d’enfermer, d’isoler, d’interner ces nouvelles créatures, ces mutants monstrueux. Brimant délibérément leur vitalité, leur énergie vitale, leur éros. Le film pourrait se lire comme une métaphore du combat au sein de notre propre psychisme : d’un côté, ce qui est souterrain, profond, obscur, l’animalité, les instincts, les désirs et pulsions refoulées, l’instance du ça guidée par le principe de plaisir. De l’autre, le moi social, l’instance du moi guidée par le principe de réalité. Et enfin, le surmoi, la conscience morale, l’intériorisation des interdits, représentées par les gendarmes dans le film, lesquels symbolisent l’autorité et la loi. Finalement, toute une part inconsciente de soi que l’on brime et refoule et qui ressurgit sans prévenir, avec une puissance décuplée.

L’équipe du film Le règne animal, à Cannes, lors de leur montée des marches le 17 mai 2023

Thomas Cailley aurait pu réaliser un énième film très attendu sur le remplacement de l’homme par les machines (comme dans le célèbre Terminator), mais il a refusé de céder à la facilité. Il a préféré se surprendre lui-même et nous surprendre par une métamorphose bien plus inattendue, le remplacement de l’homme par l’animal. Dans ce film où surabonde la grâce et la tendresse, ce qui nous vaut les plus belles lumières, on entre dans une nature belle à se damner, pour communier avec elle. On plonge dans la forêt des Landes, on se fond dans le paysage et on va d’éblouissement en éblouissement. On est tour à tour le soleil, le vent, les arbres, le ciel rosé, la lune dorée. Cette fusion avec la nature s’opère naturellement, aussi naturellement qu’Emile tombe amoureux. L’amour comme une évidence. Et puisque Thomas Cailley aime à citer René Char dans Le règne animal, Emile pourrait reprendre à son compte ce magnifique mot du poète : « Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes encore. »

Isabelle Gaudé

Le réalisateur Thomas Cailley en plein tournage

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Tapis rouge pour Thierry Frémaux

Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes.

Ecce homo. Voilà l’homme ou plutôt le Démiurge, qui préside à la merveilleuse organisation du Festival de Cannes. Inlassablement, depuis 22 ans, c’est lui qui ressuscite la Croisette, en la délivrant, chaque année, au printemps, de son sommeil hivernal. Durant douze jours, Cannes redevient le centre du monde, et « le tapis rouge, le centre de l’univers. » C’est lui, l’homme élégant, à l’allure juvénile, qui sur son Olympe, accueille chaque soir les stars, les cinéastes, les équipes des films, ce ballet de beautés, de somptueuses créatures en robes étourdissantes, ce jet continu de magnificence, de grâce, de glamour qui gravit avec allégresse les marches de Cannes. Il y a dans cette ascension comme une élévation. Une manière de parvenir au sommet, d’avoir le monde à ses pieds, tout en accédant au point culminant de la visibilité sociale. Impossible de s’élever plus haut, le prestige du Festival de Cannes est sans égal. Donc, toute la planète cinéma se presse en haut des marches pour saluer le maître des lieux, Thierry Frémaux. Car c’est lui, le délégué général du Festival de Cannes, ce brillant esprit, d’une grande honnêteté intellectuelle, qui concocte la sélection officielle des films. Il faut savoir que sur deux mille fictions visionnées durant l’année, seule une vingtaine seront sélectionnées pour la Compétition Officielle. Ce faisant, Thierry Frémaux invente d’une certaine façon le futur, façonne notre imaginaire, et notre vision du monde. Car, à n’en pas douter, tous les grands films que nous savourerons en salle dans les mois à venir seront issus de cette fameuse « Sélection officielle ». C’est encore l’irremplaçable Thierry Frémaux, qui dans un monde saturé d’images, falsifié par la désinformation, nous fait découvrir un cinéma capable d’opérer un état des lieux du réel. Comme si, cachée sous le tapis rouge, la tragédie de la vie nous sautait au visage. Nécessaire. Salutaire. C’est un fait, le cinéma actuel n’a de cesse de nous informer sur le triste état du monde. Tout est-il perdu ? Devons-nous baisser les bras devant l’inéluctable ou bien combattre ? Reste que Thierry Frémaux, cet homme visionnaire a vu venir, avant tout le monde, l’apocalypse. Il le souligne dans son journal Sélection officielle : « Le cinéma donne du rêve mais il dit aussi ce qu’est notre monde. Et ce monde est en danger. » Souhaitons-nous léguer à nos enfants un monde invivable, inhabitable, décivilisé, déshumanisé, violent, où la misère règne ? Et comment en est-on arrivé là ? La première mission de la création contemporaine ne serait-elle pas de provoquer un électrochoc afin de nous délivrer de notre indifférence et notre apathie actuelles ? Le cinéma comme prise de conscience politique, sociale. Le cinéma comme résistance. Un cinéma libre, qui lutte contre la censure, un cinéma qui proteste, qui dénonce les injustices, qui « défend le peuple contre les puissants ». Un cinéma qui refuse la bien-pensance, le politiquement correct, « incite à penser », et oeuvre ainsi à faire avancer la société, les mentalités et les valeurs. Thierry Frémaux l’assure « Nous devons dire qu’un autre monde est possible ». Autrement dit, puisque les idées ont perdu du terrain, notre civilisation de l’image a plus que jamais besoin du cinéma pour opérer cette métamorphose. Le cinéaste Wim Wenders l’avait déjà pressenti, lui qui dès les années 90 soulignait : « Si le cinéma parvient à changer les images du monde, alors peut-être parviendra-t-il à changer le monde. » Dans un remarquable et salutaire journal Sélection officielle, publié chez Grasset, Thierry Frémaux, à travers son témoignage de sélectionneur, nous incite à réfléchir sur l’état de ce monde dont nous sommes responsables et que nous allons transmettre à nos enfants. Avec un formidable espoir à la clef : le cinéma peut-il réenchanter le réel par sa puissance poétique, et nous offrir une forme de salut ?

Il y a des films qui vous mettent à terre et d’autres qui vous élèvent, des films sombres et des films phares, des films éblouissants et des films déchirants, des films bouleversants et des films puissants, des films audacieux et des films ambitieux, des films d’auteurs et des films grand public. Mais tous ont en commun d’être le miroir d’une époque. Miroir, comme aurait dit Stendhal, qui tantôt reflète l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. C’est paradoxalement la fiction qui nous renseigne le mieux sur le réel. Et elle nous en informe sans filtre, sans fard. Dans Vie et mort de l’image, le philosophe Régis Debray écrit: « La peinture a été la psychanalyse du XVIe siècle, le cinéma, celle du XXe. On peut résumer visuellement la Renaissance avec un Dürer, un Léonard et un Titien. S’il fallait exposer la trame mentale de l’époque, il faudrait se projeter un Griffith, un Bergman et un Godard. Aujourd’hui, Dürer ou Rabelais n’auraient-ils pas été cinéastes ? » Si le cinéma est la psychanalyse de notre siècle, a-t-il pour fonction d’exhiber les symptômes de notre époque ? La montée de la violence comme symptôme de décivilisation, la généralisation du harcèlement comme symptôme d’une société narcissique, la culture de l’humiliation sur certains réseaux sociaux (ce besoin permanent d’être valorisé et de dévaloriser les autres) comme symptôme d’une société individualiste « débarrassée des valeurs sociales et morales » comme le note Gilles Lipovetsky dans son essai L’ère du vide. Si le cinéma est la psychanalyse de notre siècle, s’applique-t-il à explorer notre psyché humaine ? Manifestement les fictions contemporaines se penchent volontiers sur nos inconscients, mettant à nu les modes de fonctionnements psychiques de nos semblables, auscultant nos désirs et nos pulsions de mort. Bon nombre d’oeuvres cinématographiques modernes s’attachent à sonder les non-dits, à révéler les refoulements, à exposer les derniers tabous, bref à dévoiler ce qui était dissimulé. Affichant ainsi ce que nous ignorions de nous-même ou ce que nous ne voulons pas voir. Prenons le cas du grand film sombre, substantiel, intransigeant et bouleversant Monster du cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda. Présenté en compétition à Cannes cette année, ce film ressemble à s’y méprendre à une radiographie comportementale de l’époque. Résultat : c’est un film coup de poing, qui vous laisse KO. Un fiction inoubliable, dérangeante qui vous hante. Mais peut-être est-ce là, la première mission de l’art : déranger ? L’intrigue se passe au Japon, parangon du pays civique par excellence, ce qui renforce le sentiment d’incompréhension. C’est l’histoire d’un garçonnet qui vient de perdre son père. A la violence de la vie (la mort du père) s’ajoute la violence des autres (le harcèlement). L’enfant qui peine à trouver sa place dans la société, est harcelé par son professeur et ses camarades. Son école ressemble à un théâtre où grimacent des êtres humains qui se déchirent à coup d’insultes, d’agressivité et d’hypocrisie. Un lieu où l’humiliation est devenue un divertissement. Or ce harcèlement n’est ni plus ni moins que la conséquence du narcissisme sociétal, cette misanthropie moderne. « Le narcissisme allant de pair avec des relations humaines de plus en plus barbares et conflictuelles » souligne Gilles Lipovetsky. Dans cet univers individualiste, l’autre est balayé d’un revers de manche, l’altérité est niée, l’autre n’existe plus en tant que sujet. Hegel le prédisait déjà dans la Phénoménologie de l’esprit : « une identité sans altérité est une identité morte ». C’est « l’altérité ou la mort. » L’effacement progressif de l’altérité laisse donc présager le pire des monde. Un monde invivable, incivique, fratricide, où chacun vit « dans un bunker d’indifférence », où « chacun exploite cyniquement les sentiments des autres et recherche son propre intérêt, sans aucun souci des générations futures » note Gilles Lipovetsky. Reste que le bien nommé Monster (l’étymologie latine signifiant ce qui se montre, montrer) montre le vrai visage de notre époque. Victor Hugo disait que « le théâtre est le pays du vrai », on pourrait en dire autant pour le cinéma. Et ce qui est vrai, c’est que nous sommes devenus des monstres, sans même nous en rendre compte. Des monstres sans âme, sans coeur, sans empathie. Notre cruauté ne connait plus de limites, à l’image de ce professeur qui traître son élève de « monster » en projetant sur lui ses propres défauts.

En programmant un tel film en compétition officielle, Thierry Frémaux, a fait preuve d’un remarquable discernement. Non seulement, il a décelé la puissance, l’utilité, la portée d’une telle fiction, mais en plus, tel un thérapeute, il nous invite à voir la réalité en face et à l’accepter. A l’évidence, un long métrage comme Monster a un effet cathartique sur le spectateur. Un effet libérateur. Il le purifie, le lave de la laideur, le purge de ses passions tristes, de ses pulsions agressives, de ses sentiments inavouables, de ses angoisses. Du cinéma comme thérapie. Mais le cinéma peut-il nous soigner, nous guérir ? Si un film comme Monster nous guérit d’abord de notre indifférence, il nous sensibilise aussi au problème du harcèlement à l’école, il nous extirpe de notre apathie, réveille en nous le sentiment d’empathie, de fraternité, l’envie de porter secours au personnage vulnérable, de le protéger, de le sauver. L’envie d’aimer ce qui est différent dans l’autre. Sa différence constitutive, son altérité. Le réalisateur Kore-Eda l’exprime très clairement : « Qu’est-ce qu’un monstre ? Ce qu’on ne connaît pas. » Voilà, tout est dit. Il y a des films qui sont comme des rencontres. Ils ont le pouvoir de bouleverser notre existence. Plus rien ne sera pareil après. Et grâce à eux, nous devenons plus humains. Plus vivants. Si le cinéma peut encore nous sauver, c’est en nous redonnant espoir en l’humanité, en l’amour, en oeuvrant à détruire la destruction actuelle, en veillant à ce que ce lent processus de déshumanisation n’ait pas lieu.

A gauche du réalisateur Hirokazu Kore-Eda, l’équipe du film Monster, sur les marches de Cannes, le 17 mai 2023. Photo Rocco Spaziani / Mondadori Portfol

Dans un monde désenchanté, Cannes est, incontestablement, l’un des derniers lieux de l’enchantement. Avec un Festival qui réenchante le monde par sa poésie et son esthétisme. Une Critique, un Jury qui fait et défait les films. Une Palme d’or. Une fête du film. Une célébration des cultures. L’ivresse du tapis rouge, la prestigieuse montée des marches, le défilé de stars, les flashs, les fans, le public, le soleil, la croisette éblouie, le rêve à portée de main, Cannes est inoubliable. Et si elle l’est chaque année, et depuis tant d’années, c’est grâce à l’homme qui fait des miracles, grâce à son délégué général, Thierry Frémaux. Alors, tapis rouge pour Monsieur Frémaux.

Isabelle Gaudé

Léonardo Di Caprio, Martin Scorsese, Robert de Niro, Cara Jade Myers, au 76e Festival de Cannes.
©David M. Benett / Getty Images

Thierry Frémaux

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Rodin ressuscité

Hier soir, salle Pleyel, les bronzes et les marbres d’Auguste Rodin ont ressuscité – rien de moins – devant un public époustouflé par ce prodige. Le miracle a eu lieu sur scène : d’un seul coup, en un surgissement quasi surnaturel, la matière s’est animée, la matière s’est incarnée. Le Penseur de Rodin, son Balzac, ses Bourgeois de Calais, sa Chute, son Baiser se sont soudain matérialisés sous les traits de magnifiques danseurs dont le talent fut de restituer par leur gestuelle tout l’éventail de l’expressivité de Rodin. Mais ce qui tenait du miracle, ce soir-là, ce fut surtout la façon dont le chorégraphe a su se glisser dans l’âme du sculpteur, pour le comprendre de l’intérieur, et révéler au public ce qui restait encore caché au fond de la psyché de Rodin, sa part d’inconscient. Résultat, en une merveilleuse immanence, le spirituel est venu habiter la matière. Qui sont donc les démiurges qui ont oeuvré à cette divine renaissance ? Ils sont deux et non des moindres, le très inspiré chorégraphe Julien Lestel et la très inspirante danseuse et productrice Alexandra Cardinale. Tous deux ont offert à Rodin une ultime métamorphose. Tout simplement sublime.

La danseuse et productrice, Alexandra Cardinale
Le chorégraphe Julien Lestel

L’art, le faisait remarquer Lacan, « C’est l’inconscient qui parle à l’inconscient ». Cette plongée dans l’inconscient de Rodin s’apparentait à un véritable défi pour Julien Lestel. Tenter d’entendre ce qui n’est pas dit, tenter de voir ce qui n’est pas visible, montrer l’invisible et dévoiler ce qui est inconnu, ce qui a échappé à Rodin lui-même, tel semblait l’enjeu de cette magnifique chorégraphie. On croyait avoir déchiffré toutes les énigmes des sculptures de Rodin, et soudain, une rupture dans le rythme, dans la fluidité du geste des interprètes du ballet, laissait deviner l’ambivalence des sentiments de Rodin. Comme par exemple, dans la sculpture La Chute d’Icare, où l’on retrouve le même motif que dans La Porte de l’Enfer, celui de la chute. Avec l’idée que l’abîme flirte toujours avec les hauteurs. Or, à cette époque, Rodin est en pleine rupture avec Camille Claudel. Inconsciemment, cette chute symbolise le drame qu’il est en train de vivre. Celui de l’ange déchu, qui quitte le paradis solaire de l’amour pour retrouver un abîme de solitude, la mort de l’amour. Là, où Julien Lestel excelle, c’est qu’il parvient à faire naître dans sa représentation de la Chute tout un faisceau d’émotions inédites et complexes, riches d’une certaine dualité (comme la prétention d’Icare ou de Rodin, et peut-être un peu de sa lâcheté amoureuse) qui frappe l’imagination du spectateur et éclaire d’une lumière nouvelle l’oeuvre de Rodin. Mais Rodin, c’est aussi l’amour et la sensualité et son célèbre Baiser. Corps enlacés, épousés en un geste d’une tendresse inouïe. Une onde de lumière coule sur les chairs ambrées, la musique se fait dense, et la danse se fait musique, valse d’amour, étreinte d’une fragilité bouleversante. Tout l’abandon du Baiser transparaît dans ces corps soudés, comme si c’était de l’intérieur que se faisait le travail. Leur fusion est si déchirante qu’elle fait monter les larmes aux yeux.

« Dès que mes yeux se posent sur une sculpture d’Auguste Rodin, une émotion m’envahit. Les corps, pourtant immobiles, semblent se déplacer, respirer, parler, voire crier, hurler ou supplier. On les sent forts et puissants, mais on les sent aussi fragiles et dans l’abandon. Nombreuses de ses sculptures sont amputées et enracinées dans un bloc de pierre ou de marbre » remarque Julien Lestel. Dés lors, comment atteindre l’essence du mouvement, comment restituer le mouvement, comment les émotions nous traversent-elles, comment représenter visuellement une émotion, telle est la problématique à l’oeuvre dans cet envoûtant spectacle de danse. Vibrant hommage au génie de la sculpture, ce magnifique ballet de Julien Lestel est la preuve vivante que danse et sculpture sont intimement liées. Ce que confirme Erol Ozan par ses mots : « Danser, c’est créer une sculpture qui n’est visible qu’un instant. »

Isabelle Gaudé

Les onze interprètes du ballet Julien Lestel et leur chorégraphe salués par une salve d’applaudissements
Le chorégraphe Julien Lestel et la productrice et danseuse Alexandra Cardinale

Tournée en France

RODIN

BALLET JULIEN LESTEL

09 février-20H : Paris Salle Pleyel

11 février 2023- 20H30 : Lille Casino Barrière

12 février 2023 – 16 H : Enghien-Les-Bains Casino Barrière

26 mai 2023 – 21 H : Saint Maximin, La Croisée des Arts

24 et 25 novembre 2023 : Vedene, Théâtre de l’Autre Scène

14 janvier 2024 : Cannes, Palais des Festivals

22 mars 2024 : Decines-Charpieu, Le Toboggan

06 avril 2024 : Romans, Théâtre Les Cordeliers

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POUR FINIR L’ANNEE EN BEAUTE

L’actrice Caterina Murino

Tout le monde connait Caterina Murino, la renversante actrice qui fit chavirer le coeur de Daniel Craig dans Casino Royale, mais peu de gens savent qu’elle est aussi gemmologue. Or, depuis toujours, Caterina Murino crée de magnifiques lignes de bijoux en puisant son inspiration dans l’histoire de sa terre natale, la Sardaigne. Cette amoureuse des pierres précieuses se bat pour préserver l’artisanat sarde et l’art de la filigrane. On peut trouver et commander ses sublimes créations à la joaillerie Goralska, au 20 rue de la paix, 75002 Paris ou sur son site en ligne : https://www.caterinamurinojewellery.com/shop

L’actrice qui n’a de cesse de promouvoir dans le monde entier ce savoir-faire sarde, aspire en créant ses lignes de bijoux à donner du travail à ses compatriotes. Laissons-lui la parole : « Il y a vingt ans, les artistes sardes spécialisés dans la technique du filigrane, étaient quatre cents. Aujourd’hui, ils sont neuf… J’ai envie de me battre pour que les enfants des enfants de ces orfèvres sardes puissent continuer à travailler ces techniques anciennes et puissent transmettre de génération en génération l’art de la filigrane. C’est un incroyable savoir-faire depuis les phéniciens qui est en train de se perdre… Et cela fait mal au cœur… »

La belle ambassadrice de la Sardaigne reconnait que ces bijoux en filigrane, qu’elle crée, c’est le fil d’Ariane qui la relie à sa famille, à ses ancêtres. « Je dessine le bijou, puis je le donne à un artisan spécialisé dans le travail du corail, qui le réalise. Nous avons en Sardaigne, une façon de pêcher assez particulière et très respectueuse de la nature. Seule une dizaine de personnes peuvent plonger et sont autorisées à plonger durant trois mois. Laps de temps où elles récoltent environ un kilo de corail par jour. Tout ceci est très réglementé. C’est pour cette raison que l’on peut encore se vanter que les fonds sous-marins du Nord-Ouest de la côte Sarde regorgent de corail. Les artisans sardes, surtout ceux de la ville d’Alghero qui est la ville du corail, transforment « l’or rouge » en collier, boucle d’oreille, et pendentif. La Sardaigne est aussi réputée pour son art de la filigrane. Celle-ci consiste à travailler les métaux (or et argent) en double fils très fins, entortillés en spirale. Résultat : on obtient une sorte de dentelle très fine. De l’or torsadé. Cette technique ancienne perdure toujours en Sardaigne. Elle permet aussi de reproduire fidèlement des bijoux anciens. Je travaille donc avec un artisan qui habite dans un micro village de Sardaigne. Il réalise des pièces entièrement à la main. Ensuite le sertissage se fait à Paris. »

Bague en filigrane

Parmi les splendides collections de Caterina Murino, on découvre aussi des chokers, ces colliers ras du cou, ornés d’un motif en filigrane. Ces modèles se déclinent en plusieurs couleurs et plusieurs tailles.

Marylin Monroe le chantait déjà, les diamants sont les meilleurs amis de la femme. Ce que l’actrice Caterina Murino confirme : « Les diamants sont éternels ! Un sac, une paire de chaussures c’est magnifique mais il arrive un temps où ils deviennent démodés alors que les bijoux ont un côté vintage, on les porte toujours. Chaque bijou nous raconte une histoire. Je suis une grande collectionneuse de pierres. A chacun de mes voyages, je rapporte une pièce, laquelle raconte un moment particulier de ma vie. Pourquoi ai-je étudié la gemmologie ? Parce que nous les femmes sommes fascinées par les pierres. Pourquoi éprouvons-nous une attirance aussi forte pour celles-ci ? Quand j’ai commencé à étudier la gemmologie à l’Institut national de gemmologie à Paris, j’ai découvert la force intérieure d’une pierre. Dans l’histoire des Tsars, des Maharadjahs, des rois, certains sont allés jusqu’à entreprendre des guerres pour s’approprier un trésor, une pierre précieuse, un diamant. Les célèbres Koh-I-Noor, Hope, Régent, L’Orloff firent parfois l’objet de conquêtes sanglantes. Pourquoi ? Parce qu’à l’intérieur de cette pierre qui vient des entrailles de la terre (la formation de la plupart des diamants date de plus d’un milliard d’années), il y a une force, une énergie chimique incroyable. Au-delà de la formation naturelle de la pierre, combien de mains humaines vont intervenir avant qu’une femme puisse arborer un joyau autour de son cou ? Une infinité ! Il y a l’extraction du diamant puis la fabrication de la bague ou du collier qui passe par le dessin, le poinçonnage, le polissage, le sertissage etc. Donc, tout cela confère tellement d’énergie et de force au bijou. Ce n’est pas seulement un objet que l’on pose sur la peau parce qu’il est beau, c’est une pierre précieuse qui raconte une histoire. C’est une force de la nature et une force humaine. »

La belle ambassadrice de la Sardaigne a donné le jour à une ligne de bijoux, La Mirte, qui est le symbole de la Sardaigne. « Ce sont des boucles d’oreille, des bagues saphir, de la tsavorite, c’est une pierre vert tendre ou vert bouteille qui vient du parc de Tsavo, en Afrique, (pierre assez rare, quasiment dépourvue d’inclusions). Je vous ai parlé de ma passion pour le saphir étoilé qu’on trouve au Sri Lanka. Le saphir étoilé est plus clair qu’un saphir normal, d’un bleu pastel légèrement grisé, il est très inclusionné. Les inclusions forment une étoile. Sarde, dans notre ancienne langue, cela veut dire « les danseurs des étoiles ». Et j’ai fait mon étoile dansante comme les danseurs des étoiles. Et donc la petite étoile danse lorsqu’on braque une lumière dessus. J’ai mis des diamants à la fin des branches pour que la lumière des étoiles puisse resplendir encore plus… Cette composition céleste, c’est pour moi, le symbole de la Sardaigne. Une étoile qui danse. »

On l’aura compris, pour briller de mille feux en cette fin d’année, inutile de viser le ciel pour atterrir sur les étoiles, il suffit de porter les merveilleuses créations de Caterina Murino.

Isabelle Gaudé

Le site de joaillerie de Caterina Murino :

https://www.caterinamurinojewellery.com/jewellery/

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SANS L’HUMOUR DE FRANCIS VEBER, LA VIE SERAIT UNE ERREUR

Hier soir, au théâtre de la Madeleine, Francis Veber signait son grand retour avec une nouvelle comédie désopilante Le Tourbillon. Et ce fut un triomphe. Electrisée, la salle secouée de fous rires, applaudissait à tout rompre la troupe des fantastiques comédiens, Caterina Murino, Philippe Lellouche, Stéphane Metzger et Aline Gaillot. « Les rires faisaient même trembler les lustres » ajouterait Balzac. Magie du théâtre. Miracle du rire. Encore une fois, le merveilleux Francis Veber a réussi à nous rendre heureux. Le rideau tomba. Et soudain, l’on passa du rire aux larmes, lorsque Francis Veber, transfiguré par l’émotion, monta sur scène et fit une bouleversante déclaration d’amour à sa femme Françoise, présente dans la salle. Debout, ému aux larmes, le public lui répondit par une longue ovation. Moment de grâce. Chacun quitta à regret le théâtre, ne songeant qu’à une chose, retrouver l’enchantement. Pour goûter à nouveau à l’ivresse comique, courez voir et revoir ce chef-d’oeuvre de drôlerie, dont on attend avec impatience l’adaptation au cinéma. C’est tout simplement la meilleure pièce de l’automne !

Au commencement était Caterina Murino, alias Christine. Telle Aphrodite, elle apparaît la première sur scène dans une robe bleu aux allures de péplos, si exquise qu’on songe aussitôt à ce mot de Balzac : « En la voyant, on a envie de sauter sur scène, de lui offrir sa chaumière, son coeur et sa plume ». Elle sourit et c’est l’éblouissement. Elle, c’est l’incarnation de l’équilibre, de la sagesse. Digne fille de l’harmonie et de la tempérance, on fond devant sa beauté et sa bonté. Le kalos kagathos n’a qu’à bien se tenir devant une telle perfection humaine. Mais la belle Christine est un peu soucieuse. Affectée par la détresse de son mari, elle déploie des trésors de tendresse et de douceur pour le réconforter. En vain. Eric, alias Stéphane Metzger, reste impavide. Il vient de perdre son emploi de journaliste et passe le plus clair de son temps à quadriller l’appartement, superbe et silencieux, imperméable à tout, momifié dans son peignoir, muré dans une totale aphasie. Donc, au commencement était le calme, de ce calme qui précède les tempêtes. Soudain, les éléments se déchaînent, le temps s’accélère et c’est l’irruption quasi volcanique dans le salon feutré du demi-frère de Christine, le dénommé Norbert, alias Philippe Lellouche. Un Philippe Lellouche explosif, irrésistible, d’une drôlerie insurpassable, qui propulse la pièce dans une autre dimension. Lui, c’est un flic. Du genre brutal. Du genre basique. Du genre bas de plafond. Avec la délicatesse d’un rouleau compresseur, il se pique soudain de jouer les docteurs Freud auprès son beau-frère en barbotteuse. Peu importe que ce dernier couve une profonde dépression depuis son éviction de la radio, Norbert connaît son sujet, et prétend qu’il peut accoucher l’esprit d’Eric. Norbert que rien n’arrête, se prend maintenant pour la réincarnation de Freud et de Socrate à la fois. Rien de moins. Hegel en mangerait son chapeau, lui qui serinait à longueur de page que « Le préjugé semble régner que (…) chacun sait tout de suite philosopher ». Mais Norbert n’en a cure. Norbert sait qu’il sait, et il asticote si bien son beau-frère avec ses ratiocinations fumeuses, ses interprétations délirantes, que celui-ci, furax, passe de l’aphasie à la plus furieuse logorrhée. Eric incendie Norbert. Norbert jubile. Il a gagné ! Avec sa « psychanalyse de comptoir » il a réussi à déclencher l’ire de son beau-frère. Il vient de trouver le meilleur remède contre la dépression : la bêtise ! Mais ce que Norbert ignore, c’est que le pharmakon désigne à la fois le remède et le poison !

Au milieu de ce raffut, de cette ambiance survoltée, surgit Sophie, alias Aline Gaillot, la femme de Norbert. Coiffeuse de son état, elle incarne à merveille le rôle de l’adorable idiote, blonde bien sûr. Elle rajoute à la bourrasque ambiante, comme un second souffle de sottises. Et ça tourbillonne derechef. Cette décervelée a un don : mieux qu’un paratonnerre, elle attire les coups avec la régularité d’un métronome. Cocards, gnons, nez cassé, c’est François Pignon en jupon ! Mais on lui pardonne, parce que chacune de ses saillies, mixte de miel et de fiel, nappé d’un sirop de bêtise, fait sourire délicieusement nos zygomatiques. On se régale et c’est peu dire !

Le soir de la première de la pièce Le Tourbillon ©Diane Lotus

Rien de tel qu’une comédie légère, réjouissante, originale, inlassablement drôle et lucide, où les répliques fusent et le public frise l’euphorie, pour voir la vie en rose. Ce don du rire que Francis Veber possède mieux que personne, il s’en sert miraculeusement pour trousser les comédies les plus inoubliables du cinéma et du théâtre français. Là, dans Le Tourbillon, l’auteur du Dîner de Cons se surpasse. Ce génie du comique casse les codes de la pensée unique avec une jubilation palpable. Foin de la bien-pensance ! Sus au politiquement correct ! Tout le monde en prend pour son grade. La police, les délinquants, les grands groupes financiers, les influenceurs, Freud, et même Me Too ! Tout le système est moqué, le nouvel ordre capitaliste raillé. C’est la grande moulinette de la dérision. L’exhibition en règle des ridicules de notre époque. Et le public en redemande, lui qui s’étouffe de rire sous les ors du magnifique théâtre de la Madeleine.

Sans l’humour de Francis Veber, la vie serait une erreur

Depuis soixante ans, Francis Veber amuse ses semblables. Lui, dont l’insolente jeunesse frappe tous ceux qui l’approchent -reflet sans doute de son âme juvénile, vivante et solaire-, consacre son temps à la création. Par amour de l’art. Celui pour qui l’humour est toute sa vie, celui qui a toujours l’humeur à l’humour, pourrait s’enorgueillir de posséder une magnifique carrière et comme beaucoup de ses pairs, se reposer sur ses lauriers. Mais cette légende vivante préfère continuer toujours et encore à se donner pour mission de nous faire oublier la morosité du monde. De nous rappeler que nous sommes tous frères dans le rire. Grâce à ce bienfaiteur de l’humanité, chacun de ses films, chacune de ses pièces de théâtre est une fête de la fraternité et une fête de l’esprit. Irremplaçable Francis Veber qui fait du bien à tous, qui exalte la part de joie que recèle la vie, qui répare les vivants. Inoubliable Francis Veber qui contemple le monde dans le regard des mots et nous surprend à chaque fois par la succulence de son verbe. Unique Francis Veber, c’est le plus grand.

Isabelle Gaudé

Francis Veber