Bruno Coulais

Bruno Coulais : « La musique est un autre personnage du film »

Bruno Coulais

Cioran estimait que « Dieu ne se rendait pas compte de tout ce qu’il devait à Bach ». Le cinéma français sait parfaitement ce qu’il doit à Bruno Coulais. A tel point qu’il lui a ouvert grand les portes du cercle très fermé des stars de la composition de musique de film. C’est simple, en France, ils sont une poignée. Dans le métier, cet artiste génial a même une place à part. Considéré comme un modèle, réclamé, sollicité systématiquement par les plus grands, indispensable à beaucoup, Bruno Coulais est le compositeur attitré des meilleurs réalisateurs. On le retrouve au générique des films de Claude Berri, Alain Corneau, Bertrand Tavernier, Benoît Jacquot, James Huth, Etienne Chatillez, Jacques Perrin, Josée Dayan, Alain Chabat, Olivier Marchal, Laurent Heynemann, Jean-Paul Salomé, Jean-François Richet, Frédéric Schoendoerffer, Volker Schlöndorff, Tomm Moore, Henry Selick etc. Pour cet immense compositeur, la musique dans un film n’est pas là pour souligner l’image mais pour révéler une part secrète, une part mystérieuse, inconnue du film. Elle est là pour exprimer le non-dit.

Sa carrière débute, il y a quarante ans, sur un moment de grâce. Tout commence par une rencontre. Le grand documentariste François Reichenbach lui fait confiance et lui commande la musique de son film « Mexico-Magico ». Bruno Coulais a à peine vingt ans. Sa partition remarquable et remarquée contribue au succès du film.Tout s’enchaîne alors très vite. Bruno Coulais multiplie les collaborations avec des réalisateurs d’horizons divers, du film intimiste au grand blockbuster à la française comme « Vidocq », « Les Rivières Pourpres », « Belphégor », travaille pour la talentueuse Josée Dayan pour qui il compose la musique de son « Balzac », celle du « Comte de Monte-Cristo ». Succès. Bruno Coulais signe ensuite la musique de superbes films d’animation comme « Coraline »,« Mune, le Gardien de la Lune », « Brendan et le secret de Kells », des documentaires comme « Océans »,« Les Saisons », « Genesis », « Le Peuple migrateur ». Succès encore. Sa filmographie est impressionnante. Plus d’une centaine de longs-métrages, presque autant de téléfilms, Bruno Coulais enchaîne les succès. Pas étonnant puisque cet immense artiste a un style inimitable. Bruno Coulais n’a pas son pareil pour créer des climats fantastiques, oniriques, lyriques, poétiques, mystérieux ou  inquiétants. Des œuvres d’une beauté unique. Bruno Coulais qui fuit la facilité, se réinvente à chaque film. Le musicien, toujours en éveil, s’attache en permanence à construire des formules orchestrales inédites. Pour se surprendre, se dépasser, se jouer de la musique. Pour atteindre quelque chose qui ressemble à l’absolu. Question de sincérité, question d’exigence. Comme s’il avait le goût de la perfection ou celui du chef d’œuvre, comme si c’était pour lui une façon de vivre au-dessus de lui-même. Résultat : sa musique joue sur la corde de notre sensibilité. Elle nous va droit au fond de l’âme. Quelques notes de Bruno Coulais et on comprend mieux ce mot de Kant « la musique est la langue des émotions ». Impossible d’oublier ses oeuvres envoûtantes. La musique de « Microcosmos », c’est lui. Celle d’ »Himalaya », c’est lui. « Les Choristes », c’est lui. Trois films, trois Césars de la meilleure musique de film. Les récompenses pleuvent, françaises et internationales, en 2007 Le Grand prix Sacem de la musique pour l’audiovisuel, en 2010 un Annie Awards pour « Coraline ». Si le Maestro est l’enfant chéri du cinéma, l’homme passionné, jamais grisé par ses succès, reste d’une simplicité, d’une humilité, d’une bonté désarmante.

Rencontre avec un merveilleux compositeur.

Bruno Coulais reçoit en 2005 le César de la meilleure musique de film pour « Les Choristes »

Vous avez un parcours incroyable, artiste réputé, personnalité marquante du cinéma français, compositeur de musique de films césarisé, encensé, sollicité. Que cherchez-vous à atteindre par la musique ?

La musique est un rêve d’enfant. D’ailleurs, si j’avais su enfant, qu’un jour je vivrais de la musique, je crois que j’aurai été beaucoup plus heureux encore ! Depuis toujours, la musique est un soutien formidable. Plus qu’un soutien, c’est une façon d’être. La musique fait partie de ma vie, je ne pourrais pas concevoir la vie sans musique. Pour moi, le travail musical s’apparente à une quête infinie. On n’en sait jamais assez. Un jour, on progresse, on découvre des choses, le lendemain on rechute, mais on replonge à nouveau avec passion dans l’aventure musicale afin de rechercher en permanence des voies nouvelles. C’est un presque un jeu avec soi-même.

La musique, était-ce une vocation ?

Oui ! Durant mes études de musique, à 17-18 ans, j’ai effectué un stage dans l’auditorium parisien « Antegor ». Là, j’ai eu la chance de rencontrer François Reichenbach, un grand documentariste. Tout de suite, il m’a proposé de faire une musique de film. A l’époque, je ne savais rien de la musique de film. Pourtant il m’a fait confiance. Il savait que je composais. Peut-être a-t-il pressenti en moi une sorte de don.Toujours est-il qu’il m’a confié la composition de la musique originale du documentaire « Mexico-Magico ». Celle-ci, d’un seul coup, m’a ouvert au cinéma. J’ai découvert alors toute la richesse du monde cinématographique. En travaillant sur des films, j’ai commencé à me passionner, pas tellement pour la musique de film, mais pour la relation qu’entretiennent la musique et le cinéma. Comment faire vibrer des images, comment faire que la musique devienne un personnage du film.

Qui sont vos maîtres en matière de musique ?

Je viens de la musique classique, alors évidemment de Gesualdo à la musique contemporaine. En fait, je m’intéresse à toutes les musiques, classique, variété, jazz (TheloniousMonk) polyphonies corses, rap, musique traditionnelle, musiques du monde. Mais disons, bien sûr, qu’à la base, c’est Bach, Mozart, Debussy, Ravel, Stravinsky…

Pour vous, la musique est-elle une façon d’exprimer les non-dits ? Les notes seraient-elles des mots sonores qui expriment ce qui est tu, ce qui est indicible ?

C’est exactement l’idée que je me fais de la musique de film.

Lacan affirme que l’œuvre d’art c’est « L’inconscient qui parle à l’inconscient » Etes-vous d’accord avec lui ?

Totalement ! Je vous avoue que lorsqu’un réalisateur me confie que grâce à la musique, il a découvert tout un pan du film auquel il n’aurait pas pensé, j’estime avoir réussi mon coup ! Il me semble que la musique n’est pas là pour souligner l’image ou ce que l’on voit déjà, ce que disent les acteurs ou ce que l’histoire raconte, mais justement pour révéler toute une part secrète, une part mystérieuse, inconnue du film.

Vous seriez, en quelque sorte, leur analyste…

Je le leur dis souvent !

Et vous, que souhaitez-vous dire avec ces climats oniriques d’une inquiétante douceur qui habitent parfois vos musiques…

Ce qui est bizarre avec la musique, c’est qu’elle nous échappe. Ce faisant, elle révèle des choses profondes. Parfois, je me dis que pour ma prochaine composition, j’aimerais vraiment changer de musique. Mais on a des manies, des tics qui nous appartiennent et qui reviennent immanquablement. Je les vois ces tics, j’aimerais bien m’en débarrasser, mais j’ai du mal. C’est sûrement une chose qui nous possède malgré nous, alors qu’on croit la posséder…

Philippe Le Guay et Bruno Coulais. Enregistrement de la musique du film « Normandie Nue ». © JPAgency

Qu’est-ce qui prélude à votre inspiration ?

C’est souvent la lumière. La lumière est très importante pour l’orchestration, pour les tonalités. Par exemple, il y a des lumières très réalistes de films sur lesquelles je suis incapable d’écrire. J’ai besoin de voir les premières images, de découvrir le climat du film, ce que dégage le film, l’ambiance, la lumière, le jeu des acteurs pour écrire sur un film. Il y a, pour moi, une correspondance très forte entre lumière et tonalité, orchestration, couleur musicale. Il y a des lumières extraordinaires qui palpitent, d’autres qui sont ternes, comme les films d’ailleurs. C’est au compositeur de capter cela, bien plus que l’histoire ou le scénario.

Vous semblez avoir un monde intérieur très riche, poétique, fantastique, lyrique, secret, mystérieux, onirique. Un peu un univers à la Tim Burton. Etes-vous un homme hypersensible, affectif ?

Oui, un peu trop même ! Parfois, j’aimerais être plus détaché… Hier, par exemple, j’étais en enregistrement, et malgré mon savoir-faire (même si j’ai l’impression qu’il faut se méfier du savoir-faire) j’avais peur. Je suis toujours inquiet de ce que j’écris.

Parce que vous doutez ?

Oui, parce que je pense que rien n’est jamais acquis. C’est pour cela que j’essaye de ne pas trop regarder en arrière. D’avancer, cela m’aide. Il faudrait toujours travailler sur un film comme si c’était le premier.

En tant que compositeur de musique de films, vous réussissez l’exploit d’éviter la redite. Vous cherchez toujours l’inédit. Comment faites-vous pour vous renouveler, vous réinventer à chaque nouvelle composition ? Souhaitez-vous renaître mille fois dans une même vie ?

Peut-être. En tout cas, c’est ce que j’attends du cinéma…Chaque film est particulier, à chaque fois, vous découvrez un nouveau monde, un nouvel univers. C’est la même chose pour les concerts. Cela m’ennuierait de répéter ce que j’ai déjà fait. Ce serait comme une petite mort. Alors que découvrir un monde, « se mettre en danger », tenter des choses nouvelles, c’est tellement plus stimulant que de répéter.

Film « Mélodie ». © JPAgency

Choisissez-vous vos réalisateurs ?

Non. Je suis incapable d’aller voir quelqu’un et de lui dire, même si je l’admire beaucoup, j’ai envie de travailler avec vous. Par coquetterie aussi, j’aime bien qu’on me choisisse…

Je trouve votre musique éminemment symbolique. Elle réunit au lieu de diviser. Vous dynamitez les murs, les frontières, les mondes. Vous êtes celui qui rassemble, qui fédère toutes les cultures, tous les peuples, tous les genres. Votre musique puise dans nos racines les plus profondes, les plus ancestrales de l’humanité. Comme si vous retrouviez notre origine commune à tous. De ce fait, votre musique est universelle, elle parle à tout le monde…

Cela me plait beaucoup même si ce n’est pas une chose consciente chez moi ! Comme je ne peux pas faire les choses à moitié, peut-être que l’énergie, la curiosité que je mets dans chaque nouveau projet, qui est toujours pour moi un terrain d’expérimentation, où je tente brassage de musiques, métissage culturel, recherche de sonorités originales, concourent à créer cette impression. Instinctivement, j’aspire à créer des fusions, des alliances inédites. C’était le cas, par exemple, pour le film « Himalaya », entre chœurs tibétains, percussions égyptiennes et polyphonies corses. Au lieu de revisiter les mêmes musiques, je préfère explorer de nouvelles pistes, m’aventurer vers des chemins inconnus. C’est ce qui fait la beauté de ce travail. Prospecter, découvrir, innover, créer, oser, se surprendre. Non au dogme, oui au risque. D’ailleurs, je préfère me tromper que de ne pas m’engager.

Dans « Microcosmos », vous êtes tour à tour un arbre, une feuille, une abeille, le vent, l’air, l’eau, la terre, le soleil. Au lieu de nous couper du monde, votre musique est le monde. Est-ce ainsi que vous nous offrez toute la poésie du monde ?

Je ne sais pas ! En tout cas, il y a un malentendu, parce que je suis vraiment un homme des villes ! J’ai fait beaucoup de films sur la nature alors que j’aime le béton, la ville, je suis résolument parisien.  Mais des films animaliers comme « Microcosmos »  vont au-delà de la nature, ce sont des films fantastiques, le fruit de grands cinéastes. J’ai vu « Microcosmos » comme un enfant découvre une forêt. Il n’a pas une explication rationnelle de ce qu’il voit mais il éprouve des sensations. Avec la musique, il ne s’agissait pas de prendre le spectateur par la main en lui disant il faut que tu vois ça, il faut comprendre ça, mais de créer un climat un peu fantastique. Cela commence par une comptine qui laisse penser au spectateur qu’il découvre un monde, qu’il a accès à un monde nouveau.

Une comptine enfantine ?

Oui. L’enfance n’est pas une période si gentille que ça, c’est le temps des premières terreurs. Très souvent d’ailleurs, quand je veux créer de l’angoisse, je pars d’éléments musicaux qui viennent de l’enfance, des comptines, des boites à musique. Des choses très ténues peuvent être très angoissantes, par contraste, au cinéma.

Bruno Coulais et Tomm Moore. © JPAgency

Discutez-vous de la musique avec le cinéaste avant le tournage du film ? Ou le réalisateur vous fait-il entièrement confiance, convaincu que votre musique est faite pour son film ?

Les meilleurs sont ceux qui vous laissent croire que vous êtes l’homme idéal, l’homme de la situation ! Et même s’ils nourrissent parfois des angoisses parce qu’au fond, une musique est toujours abstraite avant qu’on ne l’entende, quand ils vous font confiance, vous avez des ailes ! Cela vous porte. Si je sens qu’il y a des doutes, qu’un réalisateur me dit une chose un jour et son contraire le lendemain, cela me paralyse un peu. Mais maintenant, avec l’expérience, je devine tout de suite quand cela ne va pas marcher.

Est-ce que le cinéaste sait déjà lui-même ce qu’il veut ?

Non, très souvent, il ne le sait pas. Donc il attend quelque chose de moi. Je préfère ça plutôt que quelqu’un qui me dise : « Voilà, il faudrait faire un truc à la manière de… » Parfois, il faut « trahir » le cinéaste parce que c’est le film le maître plus que le réalisateur. Il faut le trahir avec bienveillance, bien sûr.

Le trahir, cela signifie quoi ?

Peut-être aller contre ce qu’il attend de la musique de son film. Parce que le film exige une autre musique.

Vous mettez vos pas dans les pas du cinéaste. N’avez-vous pas peur de marcher sur ses rêves ?

Non ! La musique est une autre lecture, c’est un autre personnage du film. Le réalisateur n’a pas la main sur son film. Un film, c’est un travail collectif. Comme c’est un art du groupe, il y a des choses qui vous échappent. Tel acteur, tout à coup, avec telle actrice avec beaucoup de grâce, va transformer ce que le réalisateur attendait d’eux et c’est au cinéaste d’accepter cette métamorphose…

Et la musique vient se greffer dessus …

Oui, j’en rajoute une couche !

Pensez-vous qu’il n’y a pas de bon film sans bonne musique ?

Non, je pense qu’il y a de très bons films qui n’ont pas besoin de musique, et cela, il faut avoir l’honnêteté de le dire. Et il peut y avoir de mauvais films avec une bonne musique. Enfin, une bonne musique ne peut pas sauver un mauvais film.

Avez-vous un titre de film qui vous vienne à l’esprit, où l’on peut parler d’accord parfait entre la musique et le film ?

Peut-être pas tout le film, mais une séquence de la « Nuit du Chasseur» de Charles Laughton. Quand la petite fille chante dans la barque, là, c’est la perfection absolue parce que la musique prend le pas sur la narration. La musique devient le maître du film. On sait que tout le temps de la chanson, les enfants seront protégés comme s’ils étaient protégés par la musique. L’action s’arrête. Le temps est suspendu et c’est la musique qui prend le relais de la narration. Cette perfection, c’est très rare au cinéma.

La musique est-elle censée habiller l’image, la révéler, la prolonger, l’épouser, l’augmenter ?

Révéler non pas l’image mais révéler une part secrète du film. Le non-dit. Quelque chose qui donne une autre lecture du film sans que le spectateur s’en aperçoive. Il ne faut pas, non plus, que la musique sollicite trop le spectateur, car on peut manipuler et une séquence et le spectateur avec une musique.

Roland Romanelli et Bruno Coulais. © JPAgency

En 2005, vous avez créé un Stabat mater. Avez-vous d’autres projets de ce genre ?

Oui, j’ai fait beaucoup de musique pour choeurs. Dans les années 2000, je collaborais à tant de films que j’ai éprouvé soudain une terrible lassitude du cinéma, comme une sorte de rejet. Il faut dire que je multipliais les Serial killers, des polars très durs comme « Les Rivières Pourpres », avec des scènes de crimes. Des films que j’aimais beaucoup mais qui se passaient dans des morgues. Comme le dit un philosophe chinois « On devient la nourriture qu’on absorbe »… Alors j’ai réduit mes contributions au cinéma et je suis revenu à la musique. J’ai compris qu’il fallait que je me consacre à d’autres projets, que j’écrive pour le concert et que j’alterne concert et cinéma.Du coup, j’ai retrouvé avec plaisir le collectif du cinéma.

Vous avez reçu trois César de la Meilleure musique de film, le premier en 1997 pour « Microcosmos », le second en 1999, pour « Himalaya », le troisième en 2005 pour « Les Choristes ». Quel est votre meilleur souvenir ?

« Microcosmos » est un très beau souvenir. D’une part, parce que ce film a fait décoller ma carrière. D’autre part, parce mon fils chantait la comptine dedans…

C’est agréable la reconnaissance de ses pairs ?

Bien sûr. Mais il faut s’en méfier aussi parce qu’on peut penser qu’on sait faire les choses. Je crois qu’il faut faire attention avec la réussite, on peut s’embourgeoiser…

Aviez-vous préparé un petit texte pour les César ?

Non, jamais ! Je préfère les choses spontanées. Pareil pour les Master class, je n’ai jamais de notes. Du coup, on est plus réactif.

En parlant de Master class, vous êtes actuellement professeur de composition et musique à l’image au Conservatoire de Paris, au CNSMD. Vous expliquez à vos élèves en quoi consiste la musique de film, quel rôle elle joue. Qu’attendent-ils de vous ?

Peut-être de les guider sur la relation réelle de la musique avec le film. Il ne s’agit pas de faire une très bonne musique, il faut voir comment une musique peut d’un coup, servir un film, pas l’augmenter, mais lui donner une vie, un supplément d’âme. Il faut voir aussi quelle est la densité de l’orchestration par rapport à la densité de l’image. C’est technique et c’est très sensible aussi. Au début, les élèves ont un peu peur du vide, donc ils ont tendance à vouloir tout expliquer, alors qu’il faut laisser respirer l’image. Je les pousse à oser, à ne pas faire ce que l’on entend partout, à être le plus personnel possible, c’est comme cela qu’ils seront repérés. Ce sont d’excellents musiciens, très doués. Bruno Mantovani, le directeur du CNSMD, qui est un merveilleux compositeur, met à leur disposition des moyens extraordinaires. Ils peuvent faire des enregistrements, des ciné-concerts avec un orchestre, ils vont dans des festivals etc.

Vos élèves sont-ils fascinés par le cinéma ?

Je cherche à les en prémunir ! Heureusement, ils ont des cours formidables sur l’histoire de la musique de film. Je les pousse aussi à aller voir de vieux films. Je pense qu’on ne peut pas faire de la musique de films en ignorant les Raoul Walsh, Fritz Lang, Fellini, Bergman, tous ces monuments du cinéma. Curieusement, aujourd’hui, où avec Internet, on a accès à tout, ce trop-plein fait que finalement la curiosité s’émousse et on ne prend même plus le temps de s’intéresser aux chefs -d’oeuvre du passé. On ne voit que les films de l’année et c’est dommage.

Vos élèves associent-ils le cinéma à la réussite ?

Je m’efforce de leur dire que ce n’est pas un statut d’être compositeur de musique de film, c’est une passion. Les compositeurs qui réussissent sont vraiment des passionnés de cinéma et de musique. Mais on ne fait pas de la musique de film pour réussir, pour la gloriole ou pour l’argent. C’est tellement dur d’être musicien, cela demande tant de travail, qu’on en devient très vite assez humble.

Vous avez composé la musique de plus d’une centaine de films, signé une quantité incroyable de bandes originales de téléfilms, avec autant de succès à chaque fois. Etes-vous un musicien comblé ?

Comblé, non… Je ne me satisfais pas de ce que j’ai. Certes, je suis content d’avoir réalisé tout ça, d’avoir eu la chance de faire toutes ses rencontres, mais je ne peux pas dire que je suis comblé. Je ne rejette aucun des films sur lesquels j’ai travaillé. Mais, parfois, il m’arrive de revoir des films dont j’ai fait la musique et je me dis mince, je n’aurais peut-être pas dû faire ça. Notre « moi » change. Ce sont des vies qui se succèdent et on a un autre regard.

Vous semblez très lié avec certains réalisateurs comme James Huth, Jacques Perrin, Josée Dayan, Etienne Chatillez, Laurent Heynemann, Benoît Jacquot etc. Poursuivez-vous un dialogue de film en film avec eux ?

Bien sûr !

Ce sont vos amis ?

Oui ! Josée Dayan m’a fait confiance avant « Microcosmos », et Laurent Heynemann aussi. Je continue à les voir avec beaucoup de plaisir. Après, il y a eu Jacques Perrin avec qui j’ai eu des projets incroyables. Benoît Jacquot, qui est très prolixe, et donc l’idée de faire un film avec lui chaque année me réjouit. J’ai une grande affection aussi pour James Huth. Tous ses films sont très originaux et marquants. Je trouve qu’il n’est pas reconnu en France comme il devrait l’être. Dans l’hexagone, on cultive une certaine méfiance vis-à-vis de la comédie, comme si c’était un art mineur. Mais James Huth a une approche subtile,singulière de la comédie. Peut-être que celle-ci peut choquer, surprendre mais au moins ces films ne ressemblent pas à des comédies franchouillardes.

Appréciez-vous Jean Dujardin ?

Oui ! Je l’aime beaucoup, c’est un acteur incroyable !

Parmi les acteurs et les actrices, quelle est votre plus jolie rencontre ?

Il y a des actrices qui prennent bien la lumière. Et qui prennent très bien aussi la musique. Je pense à Léa Seydoux dans « Les Adieux à la Reine ». Il suffit de mettre de la musique sur elle et la magie opère.

Parce qu’elle est très jolie ?

C’est beaucoup plus que ça. C’est sa façon de jouer. Ce n’est pas une actrice qui surjoue. Son jeu est  intériorisé. En France, on a beaucoup de chance, il y a une grande diversité chez les acteurs. Par exemple, j’apprécie Alain Chabat. J’ai travaillé avec lui, il est très sensible et timide. C’est un grand acteur.

Avez-vous d’autres passions que la musique ?

Oui, je suis un passionné de littérature, et tout particulièrement de littérature japonaise, Kawabata, Inoue, Tanizaki…

Bruno Coulais avec Kila. Enregistrement de la musique du film « Croc Blanc ». © JPAgency

Vous avez composé la musique du film « Croc Blanc » qui sortira en février 2018, celle d’« Eva » de Benoît Jacquot avec Isabelle Huppert qui paraîtra en 2018. Cela fait quoi d’être le meilleur compositeur français de musique de films ? Et aussi le plus demandé ?

Je ne pose pas la question, même si je suis fier d’être sollicité ! Pour en revenir à « Croc Blanc », j’ai réalisé avec étonnement, alors que nous enregistrions avec un groupe traditionnel irlandais (et plus tard avec la Philarmonique du Luxembourg) que « Croc Blanc » était le seul livre de Jack London qui n’était pas lu en Angleterre alors qu’il est tant apprécié en France. Quant au film « Eva » de Benoît Jacquot, c’est un film très intéressant, très fort, très sombre. Avec une musique mentale qui reflète l’intériorité des personnages.

Composez-vous pour le cinéma d’animation ?

Oui, et j’aime particulièrement les films d’animation. Par exemple « Coraline » est l’un de mes films préférés. Je me suis attaché dans ce film à raconter les peurs de l’enfance, à explorer les mondes parallèles. La musique est très importante dans le cinéma d’animation. J’ai travaillé avec Tomm Moore, le grand cinéaste irlandais. On m’envoie d’abord des animatics avec des dessins. Et là je commence à travailler, en visualisant les mouvements. Parfois je vais même dans les studios d’animation et j’adore !

Pour finir, que conseilleriez-vous aux jeunes qui sont attirés par la musique en général ?

D’aller au bout de leur passion. De ne pas renoncer à leurs envies. Ni à leurs rêves. Hugo disait que « la musique appartient au rêve ». On peut poser des notes sur des rêves… Et rendre la vie encore plus belle et digne d’être vécue grâce à la musique. Même si la société actuelle semble très sage, qu’on a tendance à faire accroire aux jeunes que le monde du travail est triste et bouché, il faut absolument tenter sa chance. Etre opiniâtre, déterminé, multiplier les rencontres. En un mot, être optimiste…

Propos recueillis par Isabelle Gaudé

Site officiel de Bruno Coulais

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Malo Girod de l’Ain

« Je crois que l’art digital a de beaux jours devant lui. Parce que c’est l’avenir du futur… »

Malo Girod de l’Ain est plus qu’un entrepreneur passionné, c’est un visionnaire. Ancien centralien, fondateur de sociétés d’outils logiciels à San Francisco et Sao Paolo, auteur d’un magistral essai « 2010, futur virtuel », il fait partie de ces patrons précurseurs de l’Internet qui ont anticipé l’avenir numérique. Il est l’un des tout premiers en France à s’intéresser à l’art digital (baptisé aussi art numérique, techno-art, computer art etc.). En 2009, Il crée un média sur le Net, Digitalarti Mag, qui devient très vite un magazine de référence, le premier site d’information au monde sur l’art numérique. Quelques mois plus tard, Malo Girod de l’Ain décide d’aller plus loin. Il devient producteur et distributeur de créations numériques principalement pour les entreprises qui ont besoin aujourd’hui d’accompagner leur transition vers le numérique et de proposer de nouvelles expériences à leurs clients. Il s’entoure d’une équipe d’ingénieurs brillants, pointus, fourmillant d’idées qui donneront naissance à de multiples, magnifiques et foisonnantes innovations numériques, comme cette installation interactive lumineuse illuminant la rosace de la Gare de l’Est, symbole de l’effervescence de la gare en temps réel. Ou cet incroyable tunnel de LEDs réalisé pour la sortie mondiale du dernier  Star Wars, une création visuelle avec jeux de lumières et projections d’images. Ou encore cette installation murale présentée au Futuroscope, Senseimage, surface tactile capable de détecter et de réagir au toucher des visiteurs. On l’aura compris, tout le génie de Digitalarti, de ses ingénieurs et de son admirable, brillant et chaleureux dirigeant, Malo Girod de l’Ain, est d’avoir su tirer des entrailles des ordinateurs, par-delà les effets spéciaux et les effets spectaculaires, la poésie de demain. Aujourd’hui, on peint avec la lumière, les sculptures du futur s’animent et évoluent à l’infini. Les codes de l’art ont changé…

On pourrait s’interroger sur la rupture esthétique qu’amorce cette nouvelle approche de l’art, impossible de ne pas reconnaître qu’elle a tout pour séduire les générations futures qui ne cachent plus leur intérêt pour les technologies de pointe. C’est un fait, le  champ artistique s’est agrandi d’un nouveau venu, l’art digital, lequel renouvellera peut-être notre vision du monde, réinventera le réel et pourquoi pas la beauté. Car l’art numérique est un art révolutionnaire. Il bouleverse les codes, invente d’autres règles, d’autres critères, s’adresse à la vue, au toucher, à l’exploration, à l’échange collaboratif, se métamorphose en voyage ludique, en expérience immersive, bref il nous fait toucher « le futur du bout des doigts ».Pour en appréhender la quintessence, tournons-nous vers le philosophe François Dagognet. Celui-ci écrit : «Le plasticien du XXIème siècle  travaillera avec l’ordinateur et se livrera à toutes sortes de productions chromatiques et néo-géométriques (…) Désormais, l’art nouveau ira plus loin, il abandonnera le réel pour le réalisable, pour l’infinité des mondes possibles, une genèse technico-métaphysique. L’atelier nous pourvoira en images inconnues, parce qu’empêchées, qui réconcilieront l’art et la machine, la logique même et l’inspiration, l’inventivité et la pixellisation. »

Bienvenue dans la nouvelle réalité de l’art.

Tunnel de LEDs pour la sortie mondiale de Star Wars VII

Victor Hugo écrivait « ceci tuera cela » en parlant du livre qui tuerait l’édifice. Nous sommes entrés dans l’ère numérique. Pensez-vous, Malo Girod de l’Ain que l’art numérique va tuer l’art figuratif ?

C’est une bonne question. Il me semble intéressant justement de revenir au livre.  On a longtemps cru (les éditeurs, certains lecteurs et amateurs de livres etc.) et j’ai, moi-même, fait partie des précurseurs qui ont lancés les e-book, que l’e-book et les liseuses « tueraient » le livre. On s’aperçoit finalement aujourd’hui que le livre papier a toujours une vie propre et que les ventes de livres continuent à prospérer. Comme la télévision n’a pas tué la radio, comme la liseuse n’a pas tué le livre, l’art numérique ne tuera pas l’art « traditionnel ». Tout au contraire, il y a des évolutions qui s’ajoutent. On va plutôt vers des enrichissements successifs que vers des destructions. La création numérique apporte de nouveaux talents, une nouvelle créativité, une nouvelle vitalité, une autre manière de voir donc de comprendre, d’apercevoir ce qui anime et bouleverse la société actuelle, ce qui n’empêche pas les œuvres disons plus « classiques » de continuer d’exister, de se développer en parallèle.

Vous ne pensez donc pas que l’art digital va « tuer » la main ? Et pourtant, rien de pire que d’imaginer un sculpteur assis devant son clavier à modeler une forme qu’il ne peut toucher.

En effet, c’est paradoxal ! Mais c’est un fait, nous sommes entrés dans l’ère numérique. Cette ère, on peut l’appeler virtuelle, mais elle est de plus en plus réelle. C’est une nouvelle réalité. On assiste à une évolution des paradigmes.Est-ce bien ? Est-ce préjudiciable ? Chacun a son opinion là-dessus. Pour ma part, je trouve que c’est une chance inouïe, passionnante. Car c’est une nouvelle dimension qui s’ouvre. Avec un potentiel créatif illimité. Pour en revenir à l’exemple du livre, que j’évoquais précédemment, d’aucuns s’entêtent à trouver incomparable, irremplaçable, le côté tactile du papier, le fait de le tenir dans la main, de tourner les pages, de toucher une feuille de papier, cette sensation que l’on apprécie tous. Mais le numérique n’est pas antinomique avec le toucher.  Tout au contraire. Le numérique explore la tridimensionnalité (toutes les installations, c’est du tridimensionnel), il cherche souvent à dépasser le « surfacial », il cherche à retrouver « l’entièreté » de l’objet dans l’espace et donc la possibilité pour le spectateur de le toucher. D’ailleurs beaucoup de créations numériques sont tactiles, elles font la part belle au toucher.  Elles l’exaltent même. Connaissez-vous ce duo de créateurs Scenocosme ? Ces artistes ont créé un jardin composé de véritables plantes musicales qui réagissent au moindre contact. En effet, lorsqu’un spectateur effleure ou caresse ces plantes, celles-ci s’éveillent et se mettent à chanter. C’est un peu de poésie, un peu de féerie dans un jardin numérique… Et c’est une expérience sensorielle extraordinaire que ce partage, cette transmission de l’énergie entre une plante verte et un humain. Le vivant et le végétal fusionnent…

Pourtant l’ennui avec les technologies ultramodernes, c’est leur fiabilité, elles prévoient tout. N’est-ce pas la définition même de l’académisme ?

C’est amusant que vous considériez les nouvelles techniques comme une perfection infaillible alors que beaucoup de gens pestent devant leur ordinateur en leur reprochant de se planter tout le temps ! Certes, le logiciel anticipe un certain nombre de choses mais malheureusement il ne prévoit pas tout. Tout simplement parce que c’est un univers de plus en plus complexe,et que les possibilités sont de plus en plus larges. Croyez-moi, nous sommes bien payés pour le savoir à Digitalarti ! Lorsque nous installons une œuvre, nous faisons appel à un technicien, à un ingénieur chargé de la maintenance parce que demeure toujours le facteur imprévisible.

Mapping au Bangkok Illumination 2015

Le philosophe Régis Debray écrit dans son essai « Vie et mort de l’image » que le logiciel n’est pas une œuvre, c’est un outil donnant lieu à une propriété industrielle non artistique. Selon lui, un logiciel peut avoir beaucoup d’applications, il est évolutif. L’œuvre est finie et définitive. D’accord avec lui ?

Beaucoup de réflexions fleurissent autour de ces notions de logiciels, d’œuvres. En effet, où est l’œuvre ? Est-ce dans les logiciels ? Dans la création finale ? Difficile à dire. Penser l’inconnu, l’inédit, le futur de l’art demande de procéder à une véritable expertise, une évaluation de celui-ci. Peut-être serons-nous obligés de renouveler l’outillage conceptuel existant pour mieux connaître la nature de l’art digital. En tout cas, dans l’art digital, Il y a des systèmes de base un peu comme il y a des systèmes d’exploitation Windows. La création finale est aussi du code. Après tout,on peut estimer que le code est fini et définitif autant que l’œuvre d’art. Il n’empêche, toutes ces polémiques à propos de l’art numérique sont révélatrices. Cet art nouveau suscite une certaine frilosité. De toute évidence, il y a une difficulté du monde de l’art contemporain non digital à admettre l’art contemporain digital, que ce soit du côté des critiques, des musées, des galeries. Il y a des chapelles existantes, donc l’art digital rencontre des résistances, comme tout ce qui est novateur, inédit, déstabilisant. Certes, il est difficile de rompre avec ses habitudes artistiques. Difficile d’accepter l’innovation, l’invention, l’originalité et l’inconnu. Pourtant toute l’histoire de l’art prouve que les changements s’opèrent à travers une logique d’opposition et de dépassement. Mais certains n’ayant pas forcément la culture du numérique ont du mal à accepter ce nouveau champ de création qui est varié, complexe, protéiforme, multiple, remué, travaillé en tous sens. En tout cas, ce qui est particulier à la France, s’avère différent dans le monde anglo-saxon. L’art numérique connaît un véritable engouement dans les autres pays. C’est comme si les mentalités étaient déjà en phase avec la révolution numérique artistique. En France, c’est différent. Par exemple, à Beaubourg, il n’y a pratiquement jamais eu de grandes expos d’art contemporain numérique…

Peut-être parce que les critères sont encore un peu flous…

Exactement. Tout ça est en train de se faire, le public est en demande et je sais qu’à Londres, ou à  New York, les grandes institutions proposent déjà régulièrement des créations numériques magnifiques…

Pensez-vous que l’art numérique est le miroir loyal ou déformant de la société du spectacle, de la société du loisir ?

Je ne nie pas que certains côtés de l’art digital peuvent apparaître comme ludiques et divertissants. Cela constitue même l’argument essentiel des critiques  qu’une certaine intelligentsia de l’art contemporain adresse à l’art numérique. Mais ce côté ludique n’est somme toute qu’une facette de l’art numérique. D’ailleurs, il existe aussi des peintures décoratives ! La plupart des créations numériques sont poétiques, fascinantes, contemplatives. Les artistes-plasticiens sont des découvreurs. Ils explorent de nouvelles pistes, de nouveaux horizons, ils prennent des risques. On rencontre des concepteurs comme Antoine Schmidt qui font des créations poétiques, noires et blanches, très belles, pointillistes. Cet artiste n’est en rien dans le ludique ni dans le divertissement. Il crée des œuvres minimales, abstraites. Il s’attache à créer des objets intelligents. Il est dans une approche philosophique, psychanalytique. Il utilise l’outil informatique pour aborder des thématiques contemporaines comme la liberté de l’humain dans un monde complexe. Je pense aussi à Christo, qui même s’il n’utilise pas l’art digital, n’a rien d’un artiste ludique. Sa démarche est purement philosophique. Il a fait un chemin sur l’eau, sa dernière réalisation en Italie, sur le lac d’Iseo en Italie. Il a réalisé un pont sur l’eau en tissu orange, juste pour deux mois, c’était extraordinaire. Il recouvrait, habillait, emprisonnait l’eau et la libérait ensuite. C’est un geste sublime. Il nous montrait finalement ce que l’on oubliait de voir.

Selon vous, l’art numérique répond-t-il aux attentes du grand public épris de beauté ? Il n’y a qu’à voir la foule qui piétine durant des heures devant le Grand Palais pour voir une exposition de Titien, Vinci ou Monet et qui souvent déserte les galeries d’art contemporain ?

C’est vrai, et c’est le sempiternel argument en faveur de la peinture figurative ! Croyez-moi, il y a aussi beaucoup de monde aux grandes expositions de l’art contemporain, à la Fiac ! Il n’empêche, il faut reconnaître que malheureusement en France, le grand public n’a pas beaucoup d’expositions d’art digital à se mettre sous la dent. Et il aimerait en avoir, j’en suis sûr ! Il n’y a qu’à voir la foule qui se presse aux festivals d’art numérique. Dernièrement, a eu lieu une exposition au Palais de la découverte, sur deux jeunes créateurs Adrien M et Claire B. Ils ont rencontré un franc succès. Le public était varié, et il y avait même des familles !

L’art est en pleine mutation, il a un nouveau visage, celui du métissage entre les arts : technique, arts visuels, image, son, numérique. Même s’il existe un fossé entre le calcul numérique et la sensibilité humaine, peut-être que le progrès technique au lieu d’éliminer définitivement la peinture figurative va la ressusciter, lui redonner une autre vie, et pourquoi pas la réinventer ?

En effet, certaines technologies contemporaines s’attachent à montrer sous un nouvel angle des œuvres classiques comme la Joconde. On peut zoomer dedans. Il y a même eu des Mona Lisa numériques !

Pensez-vous que la vitalité, le dynamisme de la création française passera par l’art numérique ?

J’en suis persuadé. Cet art numérique, c’est un concentré d’énergie. Il déborde de vitalité. Il y a une énergie vitale, et il y a beaucoup de talent français dans l’art numérique. Cela fait partie de ces domaines qu’on a appelé la Frenchtech ou la Frenchtouch. Avec des domaines comme le jeu vidéo, ou les créateurs d’effets spéciaux pour le cinéma. Il y a tout un ensemble de secteurs où la France est  reconnue, où les talents français sont très appréciés, parce qu’ils sont à cheval entre la culture scientifique et la culture artistique. Cet alliage, cette alliance entre culture scientifique et artistique est une tradition immémoriale en France. On a les deux et c’est notre force !

Quels sont, selon vous, les bons artistes contemporains en matière de création numérique ?

Aujourd’hui de nombreux créateurs de talents travaillent en France et bien sûr dans le monde entier. Me vient bien sûr à l’esprit Miguel Chevalier. C’est un artiste d’origine mexicaine qui vit en France. Il crée des compositions tout à fait étonnantes, avec des couleurs psychédéliques, des arabesques, des formes géométriques qui se modifient à l’infini, des mouvements, des illusions d’optique, des architectures liquides. Je citais plus haut, parmi les français,  Antoine Schmidt, Adrien M et Claire B, Scenocosme. Nous travaillons beaucoup avec Stéfane Perraud, Pascal Bauer. Un duo de talent qui a longtemps travaillé sous le nom d’Electronic Shadow…

Finalement, à vous écouter, on comprend quel’art numérique invente une autre forme de beauté…

Oui, et je crois qu’on devient de plus en plus sensible à ces beautés parce que cela permet de sortir de ce côté numérique utilitaire, c’est-à-dire l’ordinateur et le téléphone. Avec l’art, cela sort et cela se mélange avec la vie et c’est interactif. Ce sont des créations qui évoluent avec le spectateur, qui le sollicitent et l’entraînent dans une autre dimension…

Malo Girod de L’Ain, vous avez une belle approche de l’art numérique. Vous dites que « l’art numérique est une invitation à la découverte, un voyage intérieur au cours duquel le participant est amené à construire sa propre expérience »

Oui, parce qu’elle est propre à chacun. Il y a des œuvres qui sont contemplatives, d’autres génératives, d’autres interactives, d’autres tactiles : on touche l’écran ou une surface. Et cela donne naissance à un flux de formes mouvantes. A ce propos, notre société Digitalarti a créé quelque chose d’étonnant pour la première du dernier film Stars Wars. Nous sommes bien sûr là plus dans de la création ludique qu’artistique même si les frontières sont floues. Nous avons rendu complètement interactif un tunnel de LEDs  de 14 mètres de long, devant le cinéma d’Europacord d’Aérovile, à côté de Roissy. Les spectateurs passaient dans ce tunnel, bougeaient, et aussitôt se dévoilaient les silhouettes des personnages de Star Wars tels le Stormtrooper, KyloRen, DarkVador. Cela faisait de grandes traînées lumineuses de 14 mètres de long et au milieu évoluaient les personnages de Star Wars. Cette immersion visuelle et sonore offrait au spectateur une sorte de transition spatio-temporelle avant de connaître les derniers frissons de l’épisode VII ! C’était assez fabuleux !

Venons-en maintenant à votre entreprise : Digitalarti. Quand l’avez-vous fondé ?

Nous l’avons démarré en 2009. A l’origine, nous étions deux associés.  Au début, c’était un média, un magazine sur le Net, le premier site d’information sur l’art numérique et l’innovation. Assez vite, nous étions si impressionnés et admiratifs devant des créations numériques extraordinaires qui poussaient un peu partout dans le monde que nous avons voulu accompagner ces créateurs avec notre atelier que l’on appelle le Artlab, un laboratoire de fabrication et de production d’art numérique.

Digitalarti

Vous êtes alors devenu producteur et distributeur de créations numériques. De quelles innovations numériques êtes-vous le plus fier ?

Nous travaillons en ce moment sur une création multi-sensorielle dont nous sommes très fiers. C’est un gigantesque tapis interactif (pour l’instant, nous en sommes encore au prototype) qui va être installé au nouveau centre commercial, le centre Muse, à Metz. Son ouverture est programmée pour l’automne 2017. Ce sont des LEDs, avec de la lumière, entre chaque lumière, il y a un capteur, et cela s’illumine quand on marche dessus. L’effet est spectaculaire. Au delà de ce tapis interactif, plusieurs œuvres d’art digital seront installées dans ce centre commercial, toutes destinées à ré-enchanter l’expérience client sur le lieu de vente.

Pouvez-vous nous parler aussi de votre surface SENSEIMAGE installée au Futuroscope, une surface tactile et interactive qui associe l’image et la technologie de pointe, intégrée à l’exposition « Futur l’Expo » au Futuroscope et plébiscitée par le public ?

C’est la même technologie que ce tapis interactif dont je parlais précédemment, simplement pour le Futuroscope, on a fait une installation murale, une surface tactile, capable de détecter et d’analyser son environnement. Elle propose des  programmes de nature ludique, créative, que l’on effleure du doigt. La surface Senseimage a trouvé sa place dans un espace que le Futuroscope appelle « Futur l’expo ». Celui-ci est un parcours ludique et participatif dans le futur, dans lequel ont été intégrées un certain nombre de créations numériques, interactives tout à fait étonnantes. On y trouve des robots, des objets connectés, des imprimantes 3D.  Il y a même de la réalité virtuelle où un vêtement s’ajuste sur vous. Il y a aussi un bar futuriste où on peut prendre un dessert qui baigne dans l’azote liquide et quand on le déguste, il y a de la fumée qui sort par le nez ! Tout ce pavillon rencontre un énorme succès auprès du public. Les enfants adorent !

SenseImage

Futuroscope

En effet, c’était une installation assez spectaculaire.Elle évoluait en fonction du trafic voyageur et  recréait l’effervescence de la gare de l’Est. Nous avions installé sur la rosace deux cents grosses LEDs qui fluctuaient en fonction du nombre de voyageurs. C’était assez extraordinaire parce que c’était visible de l’intérieur, de l’extérieur, de nuit comme de jour. La nuit, on voyait même la rosace illuminée depuis le Châtelet… C’était une installation éphémère d’une durée de trois mois. La SNCF voulait une action emblématique qui permette de mettre en avant ses travaux de rénovation.

Gare de l’est

Vous avez en permanence des projets de créations numériques ambitieux. Vous avez un laboratoire de fabrication Artlab avec huit créateurs entourés d’ingénieurs, de techniciens, de régisseurs, d’électroniciens,  d’experts urbanistes, tous plus brillants les uns que les autres. Cette équipe à la pointe est-elle en train d’explorer des territoires inconnus ?

Oui, absolument, et on a même déposé plusieurs brevets ! Parce que parfois, on a besoin de technologies qui n’existent pas ! Par l’exemple, l’idée de ce tapis interactif pour le centre commercial Muse à Metz. Il existe plusieurs façons de rendre une surface interactive, mais aucune ne nous donnait satisfaction avec la précision demandée. Du coup, on a finalement inventé et breveté ce tapis !

Dans votre Artlab, on doit trouver les nouveaux Géo Trouvetou du numérique !

Oui ! Avec plein d’électronique partout !

Pouvez-vous nous parler de vos futures créations, celles qui vont sortir prochainement de votre atelier ?

Actuellement,  le projet Skyteam s’installe dans le monde entier. Il s’agit de l’alliance mondiale de compagnies aériennes, Air France, KLM etc. (une vingtaine au total). Avec de nombreux salons VIP dans le monde entier pour les voyageurs de première classe et de classe affaire. Dans ces lounges VIP sont installés des écrans avec des créations numériques, des vidéos artistiques et créatives exclusives que Digitalarti a sélectionnées et produites. Cela constitue un environnement apaisant et relaxant pour les voyageurs.

Skyteam

Digitalarti travaille en ce moment sur plusieurs créations majeures pour de grandes sociétés du luxe. Ces créations seront diffusées mondialement dans les prochains mois et vous pourrez les découvrir dans leurs boutiques ou événements. Malheureusement, nous ne pouvons rien en dire à ce jour, confidentialité oblige.

D’après vous, que vient chercher le public dans ces expériences immersives et interactives ?

Oui, il y a un côté immersif, on peut rentrer dans un monde, se laisser envelopper par une œuvre ou s’envoler vers une autre dimension. Ce n’est plus un tapis volant, on vole sur un tapis digital ! Ce qui plait beaucoup aux visiteurs d’expositions, ce sont les découvertes interactives : le spectateur ne regarde plus passivement une œuvre, l’œuvre le sollicite. Le spectateur participe. Il partage une expérience. C’est un échange collaboratif. C’est valorisant pour lui. « Il se sent exister »…

Etes-vous d’accord avec le philosophe Yves Michaud qui dit que le spectateur ou l’auditeur cherche à oublier son identité dans des expériences immersives, comme par exemple dans les expériences immersives musicales à Ibiza ?

Un phénomène se développe aujourd’hui énormément, celui de la réalité virtuelle.On découvre qu’il y a d’autres réalités. On découvre la réalité d’une nouvelle façon. On découvre que la réalité est multiple… Il y a le réel, l’irréel, et le virtuel. Dernièrement, il y avait le festival du film en réalité virtuelle au Forum des images. C’était une expérience étonnante. Dans une salle, on comptait une trentaine de personnes. Tout le monde mettait son casque et  chacun devenait complètement autonome, perdu là-dedans dans son monde individuel. C’était comme une expérience immersive où chacun s’oublie. Au programme, il y avait plusieurs films, il y avait des courts métrages virtuels. A la fois, c’était un monde très futuriste où on se retrouvait dans une matrice, perdu au milieu d’effets hypnotiquement incroyables. Mais à d’autres moments, on était dans un documentaire sur l’Afrique, sur les derniers rhinocéros en Afrique, avec un rhinocéros juste devant soi, une girafe derrière, le tout à 360°. C’était un peu moins artistique mais tout aussi inouï !

Selon vous, l’avenir est-il plein de promesses pour Digitalarti ?

Absolument ! L’art digital commence à entrer dans les mœurs ! Au début, quand on s’est lancé, lorsqu’on démarchait une entreprise, nos interlocuteurs ne comprenaient pas trop où nous voulions en venir, ils ne voyaient pas bien à quoi cela pouvait leur servir. Aujourd’hui, la grande différence, c’est que tout le monde a vu quelque chose de numérique à la télévision, dans des expositions, dans des parcs d’attractions futuristes, dans les musées. Les gens commencent à découvrir et à apprécier l’art digital. La demande s’amplifie de jour en jour du côté des entreprises. On nous sollicite de partout. Amazon nous a sollicités. Le Qatar aussi. Nous avons même travaillé pour le plus grand centre commercial thaïlandais et pour le salon d’art contemporain à Abu Dhabi. Nous avons des bureaux à Shanghai, à New York. A Paris et en France, les grandes entreprises font appel à nous pour des événements, pour des soirées inoubliables, pour embellir des lieux ou des façades de magasins, pour de nouvelles expériences clients, pour de nouveaux produits numériques interactifs etc. Je crois que l’art digital a de beaux jours devant lui. Parce que c’est l’avenir du futur…

Propos recueillis par Isabelle Gaudé

Exemple du centre commercial Muse à Metz: SenseImage apparaîtra en format tapis interactif de 40 mètres de long (installation en 2017)

« 2010, Futur Virtuel », de Malo Girod de l’Ain, Editions M2, 209 pages, 20€.

A ne pas manquer :

En Janvier 2018, Digitalarti a ouvert son nouveau « Showroom », son espace de démonstration de créations numériques interactives à côté de l’Etoile.

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Jivko

« Parler sur une oeuvre, c’est faire voyager le spectateur dans votre sens »

Du 15 octobre au 15 novembre 2016, place Saint-Germain-des-Prés, place Saint-Sulpice, et à la Mairie du 6ème arrondissement, Paris accueillera les œuvres du sculpteur Jivko. C’est l’occasion de découvrir un immense artiste dont les sculptures ne sont que puissance et légèreté, mouvement et vitalité, grâce et poésie. Des sculptures profondément émouvantes qui irradient une force intérieure, une sorte de spiritualité, une sagesse. Cet artiste d’origine bulgare, qui trouve dans la mythologie une inépuisable inspiration, a donné vie à des œuvres monumentales comme « Le Minotaure », « Le Centaure » et « Le rêve d’Icare ». La qualité de ses œuvres doit beaucoup à sa technique unique (il est l’un des seuls en France à sculpter avec de la cire d’abeille), et à sa façon de jouer sur le plein et le vide.  Des vides éclairant la matière, laquelle ouverte, laisse passer la lumière. On ne peut que tomber sous le charme de ses œuvres. C’est un miracle que ce bronze « Légèreté », on dirait une cathédrale de plumes, ardente comme une flamme, légère comme un fil de clarté, ou ce « Pèlerin », muni pour seul viatique de son bâton qui part d’un pas décidé sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle.

Nous avons rencontré Jivko dans son atelier. A peine entrée dans le patio de sa maison aux murs cramoisis, nous attendaient ses plus belles œuvres. Un choc visuel. Un concentré de beauté et de force.

Entretien avec un artiste tout à fait sympathique.

Jivko, vous êtes un artiste d’origine Bulgare. A 27 ans, vous quittez l’Europe de l’Est pour vous installer en France. Pourquoi ? Aviez-vous besoin d’une autre patrie ?

Je suis venu réaliser mes rêves ici… J’avais 27 ans et je venais de finir les Beaux-Arts à Prague. Pour nous, étudiants des pays de l’Est, la France était le pays le plus important en matière d’art. Elle était un exemple. Beaucoup d’artistes s’étaient réalisés en France. Et puis, c’était un pays qui accueillait véritablement ceux qui arrivaient avec du talent. C’est pour ça que je suis venu continuer mes études ici. J’ai suivi durant trois ans les cours à l’école des Beaux-arts de Paris. Puis je me suis lancé dans la sculpture. Si on y réfléchit, c’est vrai que j’ai vécu plus de temps en France que dans mon pays natal. Alors, effectivement, la France est devenue ma seconde patrie…

Quand vous commencez une œuvre, êtes-vous comme l’écrivain devant sa page blanche, devant votre pierre blanche ? Enfin « pierre blanche » pas vraiment, puisque c’est du bronze !

D’abord, je fais toutes mes sculptures en cire d’abeille. Ce sont des plaques de cire que je malaxe. Quand je commence une œuvre, j’ai déjà une idée très précise de la sculpture elle-même. La technique que j’ai est telle que l’on ne peut pas beaucoup modifier le résultat final. Donc, il faut être sûr de soi. La sculpture en cire  va ensuite à la fonderie. La fonderie remplace la cire par le bronze. Et moi, à la fin, je retravaille le bronze.

Donc, votre matière, ce n’est pas la terre glaise, c’est la cire d’abeille. Où trouvez-vous toute cette cire ?

Dans n’importe quel magasin d’apiculteur. Mais je n’en ai pas besoin de beaucoup parce que je fais seulement « le mur ». Mes sculptures ne sont jamais pleines.

Vous dîtes qu’une fois qu’on a commencé avec le bronze, tous les autres matériaux semblent fades…

En effet ! Quand on travaille le bronze, tout parait absolument fade après! Le bronze est un très beau matériau. Quant au marbre, il ne me correspond pas tellement. Dans le marbre, vous enlevez de la matière. Dans le bronze, quand je crée mes œuvres, j’ajoute de la matière…

Sculpter, c’est soumettre l’insoumise, la matière ? Engager un combat avec la matière pour la dominer ?

Je n’ai jamais pensé qu’il faille dominer la matière ! Il faut la maîtriser, non la dominer. La matière, c’est votre alliée. Vous connaissez la matière et en fonction de ses réactions, de ses capacités, de ses résistances, vous faites votre œuvre. Ce n’est pas une bataille avec la matière parce que la matière  n’est pas un ennemi, c’est quelque chose que vous vous appropriez, que vous utilisez pour vous exprimer.

On perçoit plusieurs influences dans vos sculptures, César, Giacometti. Il y a même un buste de vous qui, je trouve, ressemble à un Cocteau. Revendiquez-vous ces influences ? Et comment se défait-on de ces influences pour devenir soi-même ?

La façon dont travaille César est absolument opposée à la mienne. J’admire César, son travail mais je ne crois pas que mon travail lui ressemble… Sans doute pensez-vous aussi à Giacometti parce que mes statues sont allongées…

Non, parce ce qu’elles sont légères !

La légèreté, on l’obtient d’abord par du travail, par une grande maîtrise du matériau lui-même. Il faut aussi que la fonte soit de bonne qualité. César réalisait des sculptures en prenant des morceaux de ferraille ou de bronze qu’il assemblait. Après, il utilisait ces matériaux existants pour leur donner une forme, moi au contraire avec la cire, je pousse à l’intérieur pour construire mes œuvres et finalement c’est un travail qui se fait de l’intérieur vers l’extérieur. Cela jaillit dans l’espace et cela prend du volume. Résultat : la matière exprime sa force vers l’extérieur.

En effet, votre sculpture est très mobile, comme en mouvement. Vous faites bouger la matière, ce qu’a parfaitement réussi Giacometti avec ses créatures filiformes. Vous réussissez aussi à créer de la légèreté sans pour autant affiner vos sculptures. Elles sont merveilleusement aériennes. Comment faites-vous ?

Grâce à ce travail de l’intérieur vers l’extérieur, mais aussi à ce contraste entre le vide et le plein.La plupart des sculpteurs partent de la terre et lorsqu’ils travaillent avec la terre, c’est toujours plein à l’intérieur. Avec le marbre, c’est pareil. Avec ces matériaux, on a plus de mal à réaliser des choses fines. Cela ne vous permet pas d’être aussi précis dans le détail et dans l’expression qu’avec le bronze.

Le pèlerin, 2008

Vos sculptures sont hautes, présentes dans l’espace, c’est volontaire ?

Je fais des œuvres imposantes mais même mes petites œuvres ont ce côté monumental. C’est ça ma particularité : toutes les sculptures que je crée peuvent être agrandies de plusieurs mètres.

Selon vous, est-ce que vos sculptures disent tout, absolument tout… Au point qu’il n’y a plus besoin de parler dessus ?

Il faut s’exprimer mais il ne faut pas donner une explication ou se justifier. Il peut être intéressant de  parler sur le thème ou sur la technique d’une œuvre mais il faut laisser le spectateur faire son chemin. Parler sur une œuvre, c’est faire voyager le spectateur dans votre sens… Or, je crois qu’il est préférable de lui laisser la liberté de nourrir ses propres rêves, sa propre interprétation.

 La sculpture peut-elle dire ce qu’est l’homme ?  Vos sculptures disent-elles ce que vous êtes ?

Oh oui !

Alors qui êtes-vous Jivko ?

Moi, je ne peux pas dire qui je suis ! Je vais me contenter de vous répéter ce que les gens disent de mes sculptures. Ils disent (mais attention ce ne sont pas mes mots!) qu’elles sont poétiques, pleines de force, d’élégance…

J’ajouterai qu’elles sont puissantes ! Elles ne sont pas forcément tendres mais plutôt viriles !

J’ai un côté assez doux et un autre assez brut !

Dans une époque où tout bouge, tout s’accélère, «l’immobilité» de la sculpture a-t-elle encore un sens ?

Bien sûr, parce que si elle atteint son but, l’œuvre d’art provoque toujours des sentiments. Par exemple, je suis allé, il y a deux jours, au Musée de l’Homme, voir cette Vénus vieille de 25000 ans. Celle-ci représente la maternité. Elle était si belle, si actuelle, si atemporelle que j’en étais bouleversé. Si l’on parvient à provoquer des sentiments, qui soient éternels,  universels, qui touchent tout le monde, alors même dans cent ans, même si l’accélération est toujours au menu de notre monde, les œuvres éminemment belles parviendront encore à toucher les gens !

Pensez-vous que les jeunes sont touchés par l’art contemporain ?

Aujourd’hui, l’art contemporain cherche à surprendre. Chaque artiste cherche à faire quelque chose que personne n’a fait. Mais ce sont des phénomènes de modes qui seront balayés par le temps. Regardez les matériaux actuels : ce sont des matériaux comme du papier mâché qui ne peuvent pas résister plus de dix ans !

Alors que des matériaux nobles, comme le bronze, passent le temps…

Exactement ! Dans les années 50-60, il y eu une  mode extraordinaire de l’art abstrait. Plein d’artistes sont sortis. A l’époque, tout le monde était artiste. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, vous ne souvenez même pas d’un nom ! Tout ça, ce sont des phénomènes de mode, de commerce. Parce qu’il faut bien inventer de nouvelles choses pour vendre…

Comme l’expression d’une certaine violence…

Par exemple. Mais c’est facile de créer quelque chose qui provoque une répulsion chez les gens, il suffit d’être un peu audacieux. Déplaire ne demande pas beaucoup d’efforts. Mais parvenir à inventer quelque chose qui va toucher les gens, ça, c’est une autre affaire !

Parce que le beau est presque inaccessible ?

Oui. Je crois aussi que l’œuvre est le reflet de l’artiste : elle reflète ce qu’il est. Avant, une œuvre d’art c’était le reflet du monde, maintenant c’est le miroir de l’artiste !

Pour vous, le monde contemporain est-il bancal et l’homme déséquilibré  comme semble le dire votre statue « Indépendance » ?

Je n’ai pas conçu cette statue dans ce sens. Je ne cherchais pas à dire que l’homme était déséquilibré. Si  déséquilibre il y a, c’est plutôt dans le sens où on franchit la ligne ou pas. Dans la vie, l’être humain doit faire des choix. Il balance entre les réussites et les défaites. Pour bien s’orienter, il doit prendre les bonnes décisions.

Vous reconnaissez-vous dans le monde actuel ?

Pour moi, c’est vrai que c’est parfois très frustrant parce que ce n’est pas évident de trouver sa place.

Vous n’avez pas trouvé votre place ?

J’ai trouvé ma place à mon niveau. Je me suis réalisé dans mon travail. Mais par rapport à l’Art officiel qui plait, je pense que je suis à la périphérie des intérêts officiels.

Mais vous arrivez à vivre de votre sculpture ?

Je vis même très bien !

Il y a une pudeur merveilleuse chez vous, une élégance : il n’y a ni agressivité, ni pulsion de mort  dans vos sculptures: est-ce parce que vous êtes en paix avec vous-même ?

Je ne pense pas… Je suis en paix avec moi-même dans mes créations. Je suis confiant. Je fais ce que j’ai envie de faire. Je ne suis pas dans le compromis, je suis incroyablement libre, et je suis surtout moi-même. Avec moi-même, comme personnage, ce n’est pas tout à fait le cas… J’ai quelques remords sur le plan professionnel qui de temps en temps me reviennent. Parce que j’ai commis certaines erreurs, peut-être des mauvais choix. Ou peut-être, parce que je suis trop exigeant…

 Depuis des années, vos sculptures rencontrent un vif succès. Vous exposez partout, au Sénat, place Saint-Germain, place Saint-Sulpice, en Allemagne, en Asie (en Corée du Sud, à Singapour et à Hong Kong, là où ils aiment vos œuvres les plus épurées, les plus symboliques). Vous êtes couvert de prix de médailles, de récompenses. Etes-vous sensible aux honneurs et aux vanités de ce monde ?

Au début, quand j’ai commencé à présenter mes œuvres, j’ai participé à beaucoup de salons, à beaucoup de concours, j’en ai gagné plusieurs, et je dois dire que c’était très rassurant. C’est  vrai que c’est une récompense, vous avez vos pairs et un public qui vous reconnait. C’est agréable parce qu’on apprécie votre travail, vous avez des distinctions, vous commencez à vendre, l’aspect financier n’est pas négligeable. J’ai eu le Prix de la Fondation de France (qui à l’époque s’élevait à 45 000  francs, ce qui était beaucoup), celui de l’Académie française. Cela récompensait toute mon œuvre d’alors, et surtout cela m’encourageait à continuer ! C’est très positif lorsqu’on est jeune, et que l’on éprouve le besoin de recueillir toutes sortes d’encouragements. Sinon, concernant « le chapitre des vanités », je ne suis pas quelqu’un de très mondain. Je suis très sociable, j’aime la compagnie de mes amis, mais je ne suis pas quelqu’un de « branché » qui court les réceptions mondaines, qui passent son temps dans les émissions de télé !

Malgré l’attachement que vous leur portez, vous dites de vos œuvres qu’il faut qu’elles fassent leur vie ailleurs… D’accord avec les Grecs qui disaient que les « œuvres ont leur destin » ?

C’est moi qui ai dit ça ?

C’est vous qui l’avez dit ! Je l’ai lu quelque part !

C’est très vrai, c’est exactement ça ! Toutes mes sculptures, je les travaille jusqu’au dernier détail, et à la fin, j’estime qu’elles sont parfaites ! Chaque fois que j’expose une œuvre, selon moi, elle est irréprochable. A ce moment-là, pour moi, c’est fini ! Elle ne m’intéresse plus. Il faut que ça parte ailleurs !

Donc, vos statues, ce ne sont pas vos enfants de bronze ?

Peut-être un peu quand je les travaille…Mais ensuite, je coupe le cordon ! A la maison, tous mes originaux sont cachés. Disons que je les range pour qu’ils n’influencent pas mon futur travail. Je ne les regarde plus. Ils font partie de mon passé. Par contre, c’est différent quand je vais chez des amis, ou des clients qui possèdent mes œuvres. A ce moment-là, dans un autre contexte, hors de mon atelier, je porte un nouveau regard sur elles et  je revois le moment où je les ai créées. C’est comme un flash, cela me rappelle des moments de ma vie.

Après le concert, 2007

Jivko, vendez-vous beaucoup ?

Je ne vends pas beaucoup, je vends bien !

Dans certaines statues, on dirait que pour vous l’être humain est une juxtaposition de plaques, de tiroirs, de cases, un peu comme chez Dali. Cherchez-vous à montrer à la fois, l’intérieur et l’extérieur, le mouvement et le repos, le plein et le vide ?

C’est une juxtaposition de volumes, pas de tiroirs ! Dans mes sculptures, en effet, c’est un jeu entre le plein et le vide. Ce vide porte sur les parties qui sont les plus faibles du corps, les jambes. Le bas du corps est évidé. Ce vide donne encore plus de force à cette faiblesse. Et donc plus de force dans les muscles qui sont à côté. Toujours ce fameux contraste ! C’est vrai que ce vide pour moi, au début, c’était comme un peu de souffrance à faire sortir. Ce vide signifiait quelque chose. Mais, c’était aussi une façon de donner de la légèreté à l’œuvre. La structure elle-même étant vide, cette ouverture permet de voir le jeu de la lumière dans les parties plus profondes.

Jivko, la sculpture, ce n’est pas le travail sur la lumière comme la peinture. Est-ce le travail sur l’ombre, sur la ligne ?

C’est d’abord un travail sur le volume, les lignes esthétiques. Mais c’est aussi un travail en spirale. De chaque côté où vous tournez la sculpture, à chaque regard, et à chaque angle où vous regardez, elle doit avoir un aspect esthétique. D’un côté, je cherche des lignes très simples, très épurées, de l’autre, la forme elle-même est riche dans sa surface.

Vous parlez assez peu d’amour dans vos sculptures. Pourquoi ?

Quand je suis amoureux, je crée des sculptures sur le thème de l’amour. Quand je le suis moins, je fais autre chose ! Mais, je vous rassure, je suis en permanence amoureux ! Cela dit, c’est vrai qu’une fois dans ma vie, il y a eu un moment où j’étais très amoureux. J’ai eu une déception, et j’ai donné naissance au « Minotaure ».

« Le Minotaure », c’est une statue magnifique dont il émane une force incroyable !

C’est l’une de mes préférées !

En octobre prochain, vous allez exposer place Saint-Sulpice et place Saint-Germain à Paris. Que représentent vos statues ?

Sur la place Saint-Germain, il y aura sept sculptures et autant sur la place Saint-Sulpice. Il y a quelques nouvelles œuvres et quelques anciennes. Les nouvelles œuvres portent surtout sur la légèreté. Il aura une exposition pour les promeneurs et aussi une exposition dans la mairie du 6ème arrondissement, avec quelques petites œuvres.


Hommage à Pierre Messmer.

Vous êtes en train de réaliser une statue monumentale de l’homme politique, Pierre Messmer, qui est une commande de la ville de Sarrebourg. Celle-ci sera exposée à partir du 3 septembre 2016 à Sarrebourg, en Lorraine. Cette statue est si ressemblante qu’on dirait qu’elle est vivante…

Il y aura, en même temps, la même exposition dans la ville jumelle qui porte le même nom en Allemagne, à Sarrebourg !

Enfin ma dernière question : Jivko, que cherchez-vous à atteindre à travers la sculpture ?

Un peu d’éternité…

Propos recueillis par Isabelle Gaudé

Le minotaure, Bronze, 2000

Indépendance, Bronze, 1998

Rêve de musique, bronze. Septembre 2017

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Xavier Wttrwulghe

« Je veux rendre l’irréel réel »

C’est un photographe dont le regard est libre. Ses instantanés sont à son image : affranchis de toute contrainte. Imprévisibles, insoumis, insouciants et profondément humains. Car Xavier Wttrwulghe ne se soumet à aucun code. Il les invente. Il capte l’invu. Revitalise l’irréel. Dissipe les frontières entre l’invisible et le visible. Le jamais-vu et le trop montré. Incite à la révolte. Mobilise nos regards. Réinvente le réel à sa sauce. Résultat : ses photos impriment en nous de jolies émotions. Voyage dans un univers audacieux. 

Vous êtes un artiste plasticien et un photographe qui réalise des retouches créatives et des images visuelles. Votre travail est original et souvent surprenant. Que cherchez-vous à atteindre à travers ces photomontages, ces métamorphoses ?

Lorsque je réalise une photo, je recherche surtout à créer de l’émotion. La photo doit surprendre, étonner, redonner l’émotion de la présence vivante. Elle doit nous faire pénétrer au cœur du vivant, du vital.

Cherchez-vous à retoucher le réel pour le recréer ? Pour vous en extraire ou pour proposer une autre vision du monde ?

Je veux surtout que le résultat n’ait pas l’air factice. Beaucoup de personnes m’interrogent en me demandant comment j’ai fait pour amener ce rhinocéros sur les Planches de Deauville. Cela m’amuse et je me dis : T’as réussi ! Je veux arriver à rendre l’irréel… réel !

Il y a dans toutes vos images, un sens de la composition indéniable. Vos compositions sont toujours soignées, recherchées. Comment les travaillez-vous ?

Je travaille avec de nombreux programmes informatiques. Avant cela, je dessine beaucoup et je crée un storyboard afin de me projeter dans un univers décalé. Lorsque j’ai l’idée, je recherche aussitôt un endroit bien particulier pour mes décors.

Vous avez réalisé une photo incroyable : celle d’un rhinocéros marmorisé sur les Planches de Deauville. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce cliché ?

Lorsque j’ai fait ma première expo à Deauville en mars 2018, je suis tombé littéralement sous le charme de cette ville. Alors je l’ai immédiatement immortalisée avec mon appareil photo. Je savais que j’avais en stock une image des Planches. Ne restait plus qu’à trouver ce que j’y allais y mettre dessus. Je suis pour la protection des animaux. La menace qui plane sur les rhinocéros m’affecte beaucoup. Lorsque j’ai réalisé le cliché du Rhinocéros blanc, au moment où l’obturateur de mon appareil s’est déclenché, en une fraction de seconde, j’ai vu l’image de ce rhino venant vers moi sur les Planches de Deauville. Et je me suis dis « tu l’as ta photo ! »…. Neuf mois plus tard le résultat est là, au salon ART SHOPPING de Deauville.

Vous vous êtes spécialisé dans la photo animalière décalée. Parmi vos clichés, on peut admirer un raton laveur géant placidement installé sur un pont qui surplombe une autoroute. Vouliez-vous signifier par là qu’on a dénaturé la nature à force de l’urbaniser et que la vie sauvage, les animaux n’y ont plus leur place ?

Oui, tout à fait. Grâce à cette série, j’ai voulu montrer que l’homme a construit des villes, des autoroutes, des espaces bétonnés et pourtant les animaux sauvages nous disent ok très bien, vous avez bâti tout cela, mais nous on vient quand on veut, on y a et on y aura toujours notre place !

La route est un thème récurrent chez vous. Il y a beaucoup de chemins, de routes, d’autoroutes dans vos photos. La photo c’est un instantané, la route c’est la durée (celle d’une vie). La route représente aussi la vitesse, le mouvement. Mais aussi la fièvre de la liberté (celle de Jack Kérouac et son roman  » Sur la route »). Ni bornes, ni limites. Pour vous, la route c’est la vie ? Ou est-ce la révolte car rien n’est tracé ?

Les chemins, les routes, j’adore cela. Ces lignes, ces perspectives donnent beaucoup de dimensions à l’image. Alors oui, elles sont souvent cassées, brisées, déformées mais la vie est comme cela… semée d’embûches. Oui je suis un peu révolté, et ce par rapport à mon enfance qui n’a pas été facile. No comment…..

Dans vos clichés, la route est souvent déformée, démolie. Vos routes ressemblent aux montres de Dali, elles symbolisent le temps. Or la photo arrête le temps. Cartier-Bresson disait : « La photographie peut fixer l’éternité d’un instant ». Pour vous, la photographie, est-ce une façon de conjurer la mort ?

J’adore Dali, Magritte, Picasso ! Ces grands artistes déformaient aussi les objets ou les personnages et j’ai toujours trouvé cela fascinant.

Vivre pour le photographe que vous êtes, c’est regarder, capter, refléter, s’imprégner, dévoiler le secret du monde ?

Je crée des images pour que l’on ait un autre regard sur ce que l’on a l’habitude de voir. A force de courir dans la vie, métro, boulot, dodo, on a des oeillères et on ne voit plus autour de nous. Rêver éveiller, c’est important. On a besoin de cela.

La photographie, pour vous, est-ce un langage ? Que cherchez-vous à exprimer ?

Comme je l’ai dit, je cherche à exprimer une émotion, à transporter les gens dans une autre vie, une vie parallèle.

Pourquoi êtes-vous devenu photographe ?

Pour la passion de l’image, l’illustration, l’expression, l’émotion que l’on peut transmettre aux autres.

Vous êtes photographe mais vous faites aussi de la peinture. Baudelaire disait de la photographie que c’était « la servante de la peinture ». D’accord avec lui ?

J’ai fait mes études aux Beaux-Arts de Bruxelles. Je pense que peinture et photographie sont liées. Je fais de la peinture lorsque j’en ressens le besoin, cela correspond à des périodes bien distinctes de ma vie. Mais je n’arrêterai jamais de peindre ni de créer. Lorsque les gens viennent régulièrement à mes expositions, ils sont toujours surpris car, à chaque exposition, il y a toujours quelque chose de différent…

A travers vos photos se dessine votre personnalité. Etes-vous un homme farouchement libre, imaginatif, affectueux comme le sont vos deux zèbres tendrement enlacés, non conventionnel comme le crient toutes vos photos, et plein d’humour comme l’est votre travail (par exemple comme ce bateau encavé dans la mer) ?

Oui mes zèbres représentent l’amour éternel, l’amour sans arrière-pensées. Je suis très amoureux de ma femme, nous sommes inséparables comme le sont ces deux zèbres…

Votre cliché « Gorille dans la brume » est sublime. Vos photos sont émouvantes, poétiques, et celle-là l’est tout particulièrement. On dirait que vous étiez là au premier matin du monde à capter l’essence de la beauté animale…

« Gorille dans la Brume » est bien sûr une mise en scène. Il s’agit d’un gorille Silverback en captivité que j’ai voulu remettre dans son milieu naturel. Comme s’il était heureux et libre…

Votre regard a-t-il évolué au fil des années ?

Bien sûr. Je pense que l’on évolue tous au fil du temps. Quelle soit positive ou négative, la vie a toujours un impact sur tout un chacun. Moi je me sers du bon et du moins bon (car il n’y a pas de mauvais) pour avancer. Mais je reste toujours positif.

Un photographe est-il un homme qui montre ce que les autres ne remarquent pas ?

Disons qu’un photographe en a la possibilité. Reste à savoir s’il va le faire ou non.

Vous avez reçu un Silver Award en 2018 pour vos photos. Que couronnait-il ? Dites-nous en plus…

Je me suis inscrit sur le site Artmajeur qui est un site de vente d’art en ligne. Au bout de trois mois, grâce aux ventes réalisées, aux vues et à la qualité du travail, le jury m’a octroyé un Silver Award. Je suis content.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quelles seront vos prochaines expositions ? Y-a-t-il une galerie d’art parisienne qui expose vos clichés ?

J’ai beaucoup de projets en tête mais je ne peux pas encore vous en parler… Mes prochaines expositions auront lieu à La Baule, à Paris Carrousel du Louvre, à Lyon, Reims, Mulhouse, Bruxelles, en Suisse, à Monaco, etc. Je ne peux pas toutes les citer car il y en aura encore beaucoup ! Je n’ai pas encore de Galerie sur Paris, mais c’est dans mes projets !

Propos recueillis par Isabelle Gaudé

Site: www.studio-flash.eu

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Jacques Mougenot

« Je n’envisage pas d’écrire une pièce sans humour et sans réjouir le public. »

Jaques Mougenot et Hervé Devolder dans la pièce Le cas Piche

On ne présente plus Jacques Mougenot. Tour à tour comédien, professeur de théâtre au cours Jean-Laurent Cochet, dramaturge reconnu, il est l’auteur et l’interprète de « L’affaire Dussaert », un monologue jubilatoire sur l’art contemporain qu’il a joué plus de 600 fois depuis sa création en 2002. Cet auteur dramatique, constamment taraudé par le besoin de création, a écrit des pièces inspirées et subtiles comme « La carpe du duc de Brienne » ou « Le Cas Martin Piche ». Il n’a de cesse de monter ses propres spectacles où il manie tout en finesse l’humour et la dérision. Ses pièces de théâtre devraient être remboursées par la Sécurité Sociale tant elles sont une fête de l’intelligence, un concentré de joie, un bonheur d’écriture. On en sort ravi et guéri ! Dernièrement Jacques Mougenot a adapté une pièce de jeunesse de Feydeau : « Les Fiancés de Loches ». Il a réussi le pari incroyable de la transformer en une superbe comédie musicale (aidé pour cela par un compositeur et metteur en scène talentueux, Hervé Devolder). Ces « Fiancés de Loches » sont un pur chef-d’œuvre de drôlerie et bien sûr la Profession n’a pas manqué de le remarquer. C’est pourquoi la pièce est nominée aux Molières 2016 dans la catégorie « Meilleur Spectacle Musical ».

Entretien avec l’heureux nominé.

Jacques Mougenot, vous êtes nominé dans la catégorie « Meilleur spectacle musical » pour les Molières 2016 pour la pièce « Les Fiancés de Loches ». Est-ce une forme de reconnaissance que la consécration de vos pairs ?

Bien sûr, cela fait très plaisir ! C’est une pièce qui mérite d’être récompensée parce qu’elle est le résultat d’un gros travail d’équipe avec une mise en scène exigeante, les talents conjugués d’un chorégraphe, de musiciens, d’une pléiade de comédiens, chanteurs et danseurs très doués, sans parler des costumes et décors magnifiques. Bref, beaucoup de monde a participé à ce spectacle. C’est vrai que ce serait pas mal si nous avions une récompense, cela permettrait de reprendre la pièce dans des conditions favorables.

Avez-vous une idée du discours que vous prononcerez si vous êtes l’heureux gagnant ? Quels seront vos premiers mots ? Une chanson peut-être ?

Oui, il était question que j’écrive une chanson ! Mais je n’aurai pas le temps de le faire. De toute façon, ce n’est pas moi qui ferai le discours.

Pourquoi ? C’est pourtant vous qui avez fait l’adaptation !

Oui, j’ai fait l’adaptation et les couplets. Mais c’est Hervé Devolder qui a fait la musique et la mise en scène. C’est plutôt lui qui parlera si jamais nous avons la chance de recevoir ce Molière, à moins que ce ne soient les producteurs du spectacle, ce ne serait que justice puisque ce sont eux qui nous ont permis de jouer dans ce si beau cadre.

La presse et le public ont salué unanimement « Les Fiancés de Loches » qui ont triomphé deux étés consécutifs au Palais-Royal. Comment expliquez-vous cet engouement ?

Parce que c’est une pièce de qualité. D’abord « Les Fiancés de Loches » est une pièce de jeunesse de Feydeau ( Feydeau a 26 ans lorsqu’il l’écrit ) qui permet qu’on la mette en musique. Toutes les pièces de Feydeau ne se prêtent pas à cet exercice, notamment les chefs-d’œuvre de la fin de sa carrière. Cette pièce est une de ses premières collaborations avec un auteur qui s’appelait Maurice Desvallières (par la suite, les deux auteurs collaboreront davantage). Cela dit, à l’époque, c’est une pièce à laquelle on a fait beaucoup de reproches. En disant que c’était un peu fouillis, que cela ne tenait pas la route, mais en tout cas elle nous a permis de réaliser cette comédie musicale.

Cela fait combien de temps que vous jouez les Fiancés de Loches ?

Cela fait deux ans. Elle a été créée en 2014. Mais n’a été jouée que durant l’été. En revanche, il y a eu une tournée importante en Province, de cinquante dates, qui s’est terminée à la fin 2015.

C’est totalement inédit d’adapter entièrement une pièce de Feydeau en comédie musicale. Et c’est vous qui vous êtes attelé à ce pari osé. A partir du texte original, vous avez troussé un bon nombre de couplets chantés. Pour ce faire, vous avez sabré, coupé, enlevé ici, ajouté là, dans le texte de Feydeau. Quelles difficultés avez-vous rencontré dans ce tour de passe-passe ?

C’était la première fois, en effet, que l’on adaptait entièrement une pièce de Feydeau en comédie musicale. C’est une idée d’Edy Saïovici qui était le directeur du théâtre Tristan Bernard. C’est une idée qu’il portait depuis très longtemps. Ce projet lui tenait à cœur et il y croyait. Il nous a passé commande en 2010, à Hervé Devolder et à moi. Malheureusement il est décédé en 2013 et n’a pas pu assister à la première de la pièce, sinon aux côtés des « enfants du Paradis » ! J’espère, je crois, qu’il aurait aimé notre réalisation. Quant au texte de Feydeau, je n’y ai pas trop touché, j’ai juste beaucoup coupé. La difficulté essentielle c’était de mettre en musique des scènes de théâtre. Il fallait que cela reste du théâtre. Le problème dans cette pièce de Feydeau, c’est qu’il y a beaucoup de contraintes. Il y a un foisonnement de personnages. Une vingtaine dans la pièce originale. Edy était effrayé par ce nombre de personnages donc il m’avait demandé de les réduire au minimum. Le minimum, c’était neuf. On ne pouvait pas faire moins !

Tout coule tellement de source dans ce spectacle que le spectateur finit par croire que c’est Feydeau qui a écrit cette opérette. Vous vous êtes glissé dans la peau de Feydeau pour délivrer son chant le plus beau. Peut-on dire que Feydeau, c’est vous ?

Non ! Certainement pas ! Disons que je me suis coulé dans le style de l’époque. Grâce à la musique aussi, cela a été plus facile car c’est une musique adaptée à l’époque de Feydeau. Hervé Devolder avait déjà fait auparavant d’autres comédies musicales, et il a cette merveilleuse faculté de pouvoir s’adapter à tous les styles musicaux. C’est très parisien comme pièce, c’est pour ça que l’été, elle attirait aussi beaucoup de touristes.

Que cherchiez-vous atteindre en créant cette comédie musicale ?

Essayer de retrouver l’esprit de l’époque, l’esprit des pièces de Feydeau, qui est quand même un auteur joyeux malgré son désespoir profond. Feydeau était un grand neurasthénique. Et c’est justement peut-être pour se dégager de cette neurasthénie, qu’il a cherché à faire rire. En principe, les pièces de Feydeau, quand elles sont bien jouées, font rire à chaque réplique. Bien sûr, Feydeau ce n’est pas facile à monter. Il y a eu un travail de direction d’acteurs puisque les comédiens-chanteurs venaient plutôt de la comédie musicale et qu’ils n’étaient pas tous préparés à jouer du Feydeau. C’est Hervé qui les a choisis parce qu’il fallait des chanteurs. Moi, je ne connaissais pas du tout le monde de la comédie musicale.

Sur scène, cela virevolte, pirouette, rebondit, tourbillonne de partout. C’est ravigotant, revigorant, roboratif en diable. C’est joyeux, comique, drôle à l’infini. Pour vous le théâtre c’est d’abord le plaisir de faire rire. Le rire permet-il de tout dédramatiser ?

Oui, le théâtre c’est la joie ! Au Palais Royal, Feydeau était « chez lui », puisqu’il y a créé nombre de ses pièces. D’ailleurs, au Palais Royal, un des plus beaux théâtres de Paris, un théâtre classé, au-dessus du cadre de scène, il y a un médaillon avec une phrase de Rabelais qui dit : « mieux est de ris que de larmes escrire, pour ce que rire est le propre de l’homme !». A l’entracte, je voyais que les spectateurs découvraient cette phrase avec plaisir. Effectivement, je crois que faire rire, c’est quand même un honneur pour un auteur dramatique. Guitry, qui était un admirateur de Feydeau a beaucoup écrit là-dessus. Je n’envisage pas d’écrire une pièce sans humour et sans réjouir le public…

Vous connaissez la phrase de Nietzsche qui dit : « il faut que les hommes aient beaucoup souffert pour avoir inventé le rire » ?

Et connaissez-vous la phrase de Voltaire qui dit « J’ai décidé d’être gai, parce que c’est bon pour la santé » ?

Dites-moi, c’est culturel comme interview !

N’est-ce pas !

Bon, revenons aux « Fiancés de Loches ». La pièce, construite sur une série de quiproquos, aborde l’éternelle fracture entre les provinciaux (un peu niais et naïfs) et les parisiens (un peu méprisants), la campagne et les citadins. Selon vous, qui sont les plus civilisés ?

Cette pièce, c’est un peu la fable du « Rat des Villes et du Rat des Champs ». Dans l’esprit de Feydeau, il ne donnait pas raison aux parisiens, ils sont cyniques, méprisants effectivement. Les provinciaux ont une sorte de candeur et de naïveté qui est assez fraîche. Moi, j’aime bien avoir ça dans toutes mes pièces, j’aime bien me moquer de l’intellectualisme parisien, comme vous avez pu vous en rendre compte ! Personne n’a tort ni raison, c’est ça qui est merveilleux aussi chez Feydeau, chaque personnage a son caractère et chacun est dans sa raison d’être.

En quoi cette pièce résonne-t-elle aujourd’hui pour vous ?

Dans l’état de morosité ambiant (on a toujours de bonnes – de mauvaises – raisons d’être triste) c’est difficile de trouver des raisons d’être joyeux. Je crois que l’une des missions du théâtre (et de l’artiste en général) c’est de nous révéler cette part de joie que contient, en dépit des apparences, l’existence.

Depuis longtemps, à travers vos écrits théâtraux et autres, vous cherchez à percer le mystère du langage, du verbe. Rousseau affirme dans son « Essai sur l’origine des langues » que l’homme a d’abord chanté avant de parler (imitant par-là les sons de la nature, le chant des oiseaux). Rousseau écrit qu’autour « des fontaines, les premiers discours furent des chansons. » Cette pièce, est-ce une façon pour vous de retrouver le langage des premiers hommes, c’est-à-dire le chant, la langue des poètes ?

Je peux vous raconter une anecdote : un de mes proches est autiste, il ne possède pas le langage. « Les Fiancés de Loches » aura été son disque préféré pendant toute l’exploitation de la pièce. Il l’écoutait tous les soirs. Il pouvait chanter alors qu’il ne parlait pas aisément. Si l’on prononçait l’un des vers d’une chanson, il enchaînait tout naturellement. Le chant, c’est plus naturel, plus aisé que la parole. Le chant, c’est la poésie de l’homme. On peut dire en paraphrasant Nietzsche que sans les chansons, la vie serait une erreur.

Après avoir participé à ce tourbillon gai et savoureux de danses et de chansons, le public en sort enchanté. L’enchantement se prolonge puisqu’on se prend à entonner jusque dans les draps l’inoubliable « Michette, Michette… ». C’est l’effet Feydeau ou l’effet Mougenot ?

Le personnage de Michette, c’est un personnage récurrent dans les pièces de Feydeau, c’est le personnage de la cocotte, cela a donné la Môme Crevette dans « La Dame de chez Maxim’s ». Mais si c’est aussi entraînant, c’est grâce à la musique d’Hervé qui est très mélodique. Il a commencé par écrire la musique, bien sûr dans l’esprit de la scène, et moi, je me suis dit : « quel texte, je vais mettre là-dessus ? » Et ça a donné l’air de Michette. Effectivement, les gens chantent en sortant du théâtre, ils ont les airs en tête. Ce que je reproche à certaines comédies musicales, c’est justement de ne pas être assez mélodiques. Certaines m’ennuient profondément, car lorsqu’on entend un air, on ne peut pas tout de suite le rechanter. C’est peut-être un peu populiste, un peu populaire ce que je raconte mais ce que j’apprécie avant tout dans les comédies musicales, c’est la mélodie, comme par exemple dans « My Fair Lady » où celle-ci est très réussie.

Vous jouez au Petit Montparnasse en alternance, « L’affaire Dussaert » et « Le Cas Martin Piche » jusqu’en juin, est-ce que vos deux pièces marchent ?

Sinon, nous ne prolongerions pas !

Jacques Mougenot, sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Hervé et moi, nous sommes en train d’écrire une autre comédie musicale…

Ce sera un texte de votre cru ?

En effet, ce sera une pièce entièrement originale mais je ne peux pas vous en dire plus… Je préfère faire la surprise aux futurs spectateurs !

Propos recueillis par Isabelle Gaudé

A voir absolument, jusqu’au 16 mai 2018, la pièce écrite et interprétée par Jacques Mougenot.

Jacques Mougenot et Hervé Devolder, dans la pièce Le Cas Martin Piche

Jacques Mougenot et Hervé Devolder, dans la pièce Le Cas Martin Piche. Une pièce désopilante et surprenante.